Après le coronavirus, une crise alimentaire ?

Mis à jour : nov. 9

Depuis plusieurs mois, le prix des aliments augmente au Brésil. Entre janvier et octobre, la hausse observée sur les denrées consommées à domicile aura été en moyenne de 12,69%. A titre de comparaison, au cours de la période, l’indice général des prix retrace une inflation de 2,31%. Les prix des denrées alimentaires qui ont le plus augmenté sont ceux des produits qui pèsent le plus dans le panier de consommation des ménages les plus pauvres : le riz, le haricot noir (le feijão), la viande de bœuf, l’huile de soja, les œufs, le lait. Ce sont là des aliments de base, difficilement substituables depuis quelques mois. Les pâtes (qui remplacent parfois le riz et le haricot noir) ont-elles aussi augmenté, suivant la hausse du prix de la farine de blé.


Taux de change USD/BRL Janvier 2019-Novembre 2020.


Source : CEPEA/ESALQ/USP.


Dans la mesure où ces hausses sont principalement liées à la forte dépréciation subie par la monnaie brésilienne depuis le début de l’année, il est fort probable que l’inflation alimentaire ne soit pas éliminée à court terme. La flambée des prix des denrées de base survient après quelques mois de crise sanitaire et alors que celle-ci va entraîner une forte dégradation des revenus des catégories sociales les plus modestes.

Un choc d’offre et de demande.

Cette envolée n’est pas due à de mauvaises récoltes ou à une contraction de l’offre de produits animaux. Les grandes productions de grains (soja, maïs, blé, riz, haricot noir) n’ont pas été affectées par un contexte climatique défavorable sur les dernières campa-gnes. Les récoltes de maïs, de blé, de riz et de sorgho ont même progressé. C’est le cas également pour le haricot noir. La production nationale de soja est passée de 119,7 à 124,8 millions de tonnes entre 2018/10 et 2019/20 et devrait dépasser 133,6 millions de tonnes en 2020/21. La collecte brésilienne de lait progresse. Sur les grandes filières na-tionales de viandes (bovine, porcine, poulet), l’offre a continué à augmenter depuis 2019. Aucune réduction de la production n’a été enregistrée en arboriculture ou sur les princi-pales productions légumières. Sur la filière de la canne-à-sucre, les usines de trans-formation ont réduit la fabrication d’éthanol et la production de sucre a fait un bond de 32% entre les saisons 2019/20 et 2020/21.

Pour plusieurs grandes cultures annuelles, pour les viandes, le sucre et certains fruits, on peut cependant parler d’une raréfaction de l’offre destinée au marché domestique. Les prix intérieurs du soja (et produits dérivés), du maïs, des viandes se forment à partir des cotations internationales. Les producteurs arbitrent en permanence entre les prix qui sont offerts sur les ports d’exportation et les prix qu’ils peuvent négocier auprès de clients domestiques. Ils tiennent compte dans les deux cas des coûts de mise en marché (transport, stockage, etc..). Lorsque le dollar s’apprécie face à la monnaie nationale, les prix offerts à l’exportation deviennent plus rémunérateurs. Les industriels brésiliens qui triturent du soja ou utilisent du maïs (fabricants d’aliments pour le bétail, par exemple) doivent suivre les prix à l'export s’ils veulent être approvisionnés. C’est le cas également pour les entreprises brésiliennes qui assurent l’usinage du riz. C’est aussi le cas pour les grossistes acheteurs de certains fruits très demandés à l’exportation (mangues). Depuis le début de l’année 2020, le billet vert s’est fortement valorisé par rapport au réal bré-silien. Par ailleurs, sur les marchés d’exportation où le Brésil est un fournisseur majeur, la demande internationale a été soutenue après la première phase de la crise sanitaire.

Entre les neuf premiers mois de l’année passée et la même période de 2020, le Brésil enregistre une progression sensible de ses exportations en volume. La hausse est mar-quée en viande bovine (+11%), en huile de soja (+12,5%). Elle est forte en soja (+30,3%) et en viande porcine (+41,4%). Elle est spectaculaire en riz (+64,7%) et en sucre (+64,7%).

Sur quelques filières agro-alimentaires, le Brésil est importateur net. C’est le cas pour le blé et la farine de blé. La récolte nationale (passée de 5,15 à 6,83 millions de t. entre 2018/19 à 2019/20) ne couvre que 48% de la demande intérieure en blé. Les prix inté-rieurs sont formés à partir des cours négociés sur les ports d’importation auxquels s’ajou-tent les frais intérieurs de commercialisation. Les producteurs nationaux de blé et les minotiers brésiliens alignent leurs prix sur ces cours. L’appréciation du dollar par rapport au réal entraîne (toutes choses égales par ailleurs) une élévation du prix du blé et de la farine importée, hausse qui se répercute sur le marché intérieur.

A ces évolutions qui concerne l’offre, il faut aussi ajouter des facteurs qui ont affecté la demande intérieure avec la crise sanitaire du Covid-19. Depuis le début de la pandémie, la baisse de la masse des revenus du travail liée à l’essor du chômage et à la baisse de salaires est estimée à 20,5%. Pourtant, d’août 2019 à août de 2020, la population pauvre a baissé de 23,7%. Cela signifie que 15 millions de personnes sont sorties de la pauvreté. L’explication du paradoxe est simple. A partir d’avril 2020, les catégories sociales les plus modestes ont reçu une allocation mensuelle de secours d’urgence de 600 reais par personne dénommée coronavoucher. Pendant cinq mois, 67,2 millions de Brésiliens (nombre officiel des bénéficiaires) ont reçu un subside d’un montant supérieur au revenu moyen mensuel per capita d’un travailleur sur cinq (471 réais en 2019). Lorsque 67,2 mil-lions de personnes reçoivent soudain 600 réais chaque mois, la pauvreté et l’extrême pauvreté reculent [1]. Cette amélioration rapide des revenus pour les couches les plus modestes s’est traduite par à une augmentation sensible de la demande de produits alimentaires de base [2].

Un risque de paupérisation.

A la fin décembre 2020, le dispositif exceptionnel de soutien aux entreprises et aux mé-nages adopté par le Congrès au début de l’épidémie prendra fin. Cela signifie que les 67,2 millions de bénéficiaires du coronavoucher ne toucheront plus d’allocation en janvier. Le gouvernement Bolsonaro promet depuis des mois qu’il va remplacer le coronavou-cher par un nouveau dispositif de revenu minimum qui pourrait s’appeler "Renda-Brasil" ou "Renda-cidadão" [3]. Cette promesse ne trompe pourtant personne. Si la nouvelle al-location est effectivement créée, elle ne sera versée qu’à une partie seulement des 67,2 millions d’allocataires actuels. Cela signifie que de 10 à 20 millions de personnes se re-trouveront sans revenu régulier à partir de janvier prochain. Avec la fin de l’allocation d’ur-gence covid-19, les brésiliens qui chercheront un emploi vont être de plus en plus nom-breux. Qu’il s’agisse de l’économie officielle ou du secteur informel, l’emploi est précisé-ment la ressource qui devient de plus en plus rare depuis quelques mois.

En août 2020, la population constituant la force de travail était évaluée à 109,02 millions de personnes (51,4% de la population totale). L’effectif de personnes occupées à temps plein et disposant d’un revenu régulier était alors de 75,7 millions. Les autres actifs étaient soit au chômage (13,794 millions), soit sous-employés (5,962 millions), soit enfin en marge du marché du travail (13,563 millions), ayant abandonné toute recherche active d’une oc-cupation rémunérée. En d’autres termes, 33,319 millions de Brésiliens n’exerçaient aucune activité leur assurant un revenu avec un minimum de régularité. Cette population était estimée à 24,122 millions de personnes en août 2019. Depuis le chômage des travailleurs du secteur formel et de l’économie informelle s’est aggravé. Le nombre d’actifs sous-em-ployés est resté relativement stable. Par contre, celui des personnes ayant cessé toute recherche d’emplois a fortement progressé (+70,5% en un an). La situation du marché du travail ne s’améliorera pas de sitôt. On compte quelques 12 millions de travailleurs qui ont accepté de passer à temps partiel depuis le début de la crise sanitaire et de la récession économique. Ils ont ainsi conservé leur emploi mais reçoivent un salaire réduit, pris en charge par la puissance publique. Ce système s’achève également à la fin de l’année et un grand nombre d’entreprises bénéficiaires n’auront pas d’autre choix que celui de licen-cier les salariés qu’elles ont pu maintenir un temps en activité.

Le Brésil devrait connaître dans les prochains mois un brutal accroissement de la pau-vreté. Les dispositifs temporaires mis en place en mars dernier pour soutenir les revenus des plus modestes ont effectivement stimulé la demande, notamment en produits de première nécessité comme les denrées alimentaires. Ils ont cependant fonctionné comme un analgésique. Lorsque l’effet de cette drogue va s’estomper, les difficultés fi-nancières des ménages provoquées par la récession, la pénurie d’emplois et la flambée des prix de denrées de base vont se conjuguer pour aggraver l’insécurité alimentaire des plus pauvres. Pour ces derniers, le poste de l’alimentation représente en effet une part importante du budget. Elle est ainsi de 22% pour 23,9% des familles (44,8 millions de per-sonnes, soit un brésilien sur 5) qui vivent avec moins de 2 salaires minimum. Elle n’atteint que 14% en moyenne toutes catégories de revenus confondues.

L’exemple du riz.

L’amélioration passagère du revenu de plusieurs dizaines de millions de brésiliens a con-tribué à l’inflation alimentaire récente. La disparition programmée de ce revenu ne suffira pas à freiner cette inflation. Il suffit de considérer l’exemple du riz pour comprendre pourquoi.

L’élévation du prix de la céréale a été particulièrement forte (+51,72% pour le prix moyen à la consommation entre janvier et octobre). Elle n’est pas passée inaperçue. La céréale est avec le haricot noir une des composantes centrales de la diète traditionnelle, notamment chez les ménages modestes. Le riz consommé dans le pays est principalement un riz d’origine nationale. Comment expliquer une telle flambée des prix sur une période de récession ? Pour répondre à cette question, il faut considérer l’évolution du bilan offre-demande depuis le milieu de la décennie passée (tableau ci-dessous). Alors que sur d’autres filières agricoles majeures l’offre domestique a fortement augmenté au cours des années récentes, la production nationale de riz est restée assez stable, fluctuant entre 10 et 12 millions de tonnes entre 2014 et 2020. La moisson 2019/20 a été supérieure de 6,6% à celle de la campagne antérieure mais inférieure de 7,4% à celle de 2017/18.


Prix du riz-paddy rendu usine de traitement dans le Rio Grande do Sul.

Source : CEPEA/ESALQ/USP.


Sur la campagne en cours, la hausse de la consommation intérieure (+5%) et celle des exportations (encouragées par l’évolution du taux de change du dollar) ont augmenté le volume de riz utilisé. Dans le même temps, la hausse du prix du riz importé en monnaie nationale a limité la progression des importations. Soulignons ici que les périodes de confinement instaurées depuis mars dans plusieurs Etats ont entraîné une modification des habitudes alimentaires. Limités dans leurs mouvements, inquiets, les ménages ont renforcé les achats de précaution et donné la priorité à des aliments de base qui se con-servent. Les plus modestes ont pu utiliser à cette fin le coronavoucher. Qu’ils aient gardé leur emploi dans le cadre du chômage partiel ou qu’ils aient été licenciés, les salariés de l’économie formelle ont pu faire face à la baisse de revenus en utilisant leur épargne sa-lariale. Ces divers dispositifs de préservation des revenus ont soutenu la demande en produits de base comme le riz.

Les stocks de report ont connu une baisse significative après la campagne 2014/15. Sur la campagne 2019/20 qui s’est achevée en septembre, le stock est encore plus faible qu’à l’issue des saisons passées. Cette situation affecte particulièrement les industriels des rizeries qui rencontre des difficultés pour maintenir un approvisionnement régulier en matière-première.


Bilan national offre-demande du riz (milliers de tonnes).

Source : CONAB, Ministère de l'agriculture.

Cette situation de relative tension sur le marché intérieur brésilien est intervenue alors que l’offre se réduisait sur le marché international. Les prix ont augmenté en Thaïlande, en raison de préoccupations quant à l’approvisionnement en eau sur les terres irriguées. Ils ont aussi enregistré une hausse au Vietnam en raison de l’accroissement de la demande intérieure et d’une contraction de l’offre locale. Après la première phase de la crise du coronavirus, les pays asiatiques importateurs ont accru leurs achats sur le marc-hé régional. Les importations africaines ont également augmenté, en raison de pertes de production liées à des inondations survenues en Afrique de l’ouest. Enfin, de mauvaises conditions climatiques ont affecté la moisson aux Etats-Unis. Si la production a augmenté en Inde et en Chine, cela n’a pas suffi à rééquilibrer le marché international, les expor-tations à partir de l’Inde remplaçant en partie l’offre défaillante depuis la Thaïlande et le Vietnam. Dans ce contexte, les prix moyens à l’exportation en dollars ont connu une hausse marquée à partir de mars 2020. En août 2020, l’indice du prix du riz de la FAO était supérieur de 8,7% à sa valeur d’août 2019.

En ce qui concerne le marché brésilien, c’est la dévalorisation de la monnaie nationale qui intervient comme variable décisive. Elle a entraîné une élévation sensible du prix reçu par les exportateurs. Le gouvernement brésilien tente depuis septembre de freiner la hausse des prix du riz sur le marché intérieur en suspendant les droits de douane qui augmentent le prix du riz importé (tarif ad valorem de 10% pour le riz paddy et de 11% pour le riz usiné). Les importations libres de droits sont autorisées dans la limite d’un quota de 400 000 tonnes. Cette flexibilisation pourrait freiner la hausse des cours obser-vée ces derniers mois mais elle n’aura pas un effet décisif. La Brésil importe du riz à partir des pays du Mercosur et en provenance d’Asie. Les importations originaires du Mercosur entrent déjà sans droit de douane. Elles sont limitées cette année parce que les Etats partenaires du Brésil ne disposent pas d’excédents exportables. Les livraisons devront donc venir d’Asie. Comme le marché international connaît lui aussi des tensions, les ac-quisitions éventuelles d’importateurs brésiliens se feront à des prix relativement élevés. Dans ces conditions, la suspension des droits de douane sera d’un effet très limité ou nul.

A moyen terme, les prix élevés au Brésil ne devraient pas entraîner une hausse signifi-cative de la production. En effet, ces dernières années, la faible rentabilité du riz sur plusieurs régions a conduit au remplacement de la culture par des productions plus profi-tables comme le soja. En résumé, la prévision est donc du maintien de prix inté-rieurs de la céréale élevés au moins jusqu’en 2021. Ces prix pourraient même encore monter si la monnaie brésilienne devait encore s’affaiblir dans les prochains mois par rap-port au dollar.

Le Brésil peut faire face (s’il évite les faux débats).

En septembre dernier, l’IBGE (l’Institut Brésilien de Géographie et de Statistiques) a publié une étude que les médias nationaux ont amplement diffusée. Ce travail souligne en effet que l’insécurité alimentaire s’est aggravée dans le pays depuis le début de la décennie passée. Il synthétise les résultats d’une enquête conduite entre 2017 et 2018 et portant sur les revenus des ménages. Cette investigation montre que sur cette période, 36,7% des 68,9 millions de domiciles existants (soit 84,9 millions de personnes) connaissaient une forme plus ou moins accentuée d’insécurité alimentaire [4]. La prévalence de l’insé-curité alimentaire avait diminué de 2004 à 2013, de 34,9% à 22,6% des domiciles. Elle a donc sensiblement progressé sur la fin des années 2010.

L’enquête publiée en septembre montre encore qu’en 2017-18, 3,1 millions de foyers, soit 10,3 millions de personnes, souffraient d’une insécurité alimentaire grave, c’est-à-dire de sous-alimentation. Cette catégorie de la population est principalement composée de femmes, noires ou métisses et élevant seules des enfants.

Pour tous les observateurs, la publication de l’IBGE met en évidence une tendance pré-occupante qui devrait se renforcer avec la crise du covid-19 et la conjoncture actuelle des marchés agricoles domestiques si rien n’est fait dans les prochains mois. Cette pers-pective fournit l’occasion à plusieurs leaders politiques et formateurs d’opinion de relan-cer de faux débats qui font passer la rationalité après les convictions idéologiques. Parmi les faux débats qui font le miel de certains médias, nous n’en citerons que deux. Le premier consiste à remettre en cause la stratégie agro-exportatrice du Brésil. Le second porte sur l’objectif de stabilisation des prix intérieurs que le Brésil devrait se fixer en re-composant d’importants stocks publics de denrées alimentaires de base.

Le pays est aujourd’hui un des premiers fournisseurs sur des marchés mondiaux comme le soja, le sucre, les viandes, la cellulose, le coton, le maïs, le jus d’oranges, le café. Les recettes en devises fournies par l’agro-négoce sont essentielles pour équilibrer les comptes extérieurs. Les filières exportatrices sont aussi des filières qui approvisionnent le marché intérieur (viandes, céréales, soja, café, sucre, éthanol). Elles génèrent sur plusieurs régions des centaines de milliers d’emplois, assurent des débouchés à de nom-breuses industries d’amont et intègrent d’importantes activités d’aval (industries, ser-vices). Pour plusieurs observateurs, face au risque d’une crise alimentaire, il faudrait abandonner la stratégie agro-exportatrice, donner la priorité à l’autosuffisance nationale et privilégier l’agriculture familiale qui assurerait la couverture des besoins alimentaires de la population [5]. Il s’agirait donc de remettre en cause des filières de production qui dépendent fortement de la conjoncture des marchés internationaux et, pour plusieurs produits, du comportement de la demande chinoise. Ces filières font la part trop belle aux consommateurs étrangers qui (dans les pays asiatiques, pour l’essentiel) manifestent un appétit grandissant en viandes, en soja, en sucre ou en céréales, font monter les cours et contribuent ainsi à affamer une partie de la population brésilienne.


Ce diagnostic simpliste peut séduire. Les solutions envisagées dans la foulée sont très problématiques, voire dangereuses. Il s’agirait par exemple de taxer les exportations de grains, de sucre ou de viandes afin de réduire la rentabilité de ces opérations pour les exportateurs, d’accroître les recettes fiscales et de financer ainsi une politique agricole destinée à encourager un recentrage des filières sur le marché intérieur. La méthode aboutit in fine à désorganiser tout le système de prix, elle pénalise tous les acteurs des filières concernées, à commencer par les agriculteurs. Contrairement à ce qu’imaginent les partisans d’un développement agricole plus autocentré, la taxation ne toucherait pas que les grands négociants ou les grands domaines où domineraient les productions ex-portées. Elle fragiliserait des milliers d’exploitations familiales qui (sur les régions Sud et Sud-est notamment) fournissent à la fois des marchés intérieurs et des marchés d’expor-tations. La contraction des revenus dégagés par l’agriculture et les activités d’amont ou d’aval entrainerait un freinage des investissements de tout le secteur agro-industriel, des pertes conséquentes d’emplois, un affaissement de l’activité sur plusieurs régions du pays.

Un autre faux débat est réapparu ces derniers mois. De nombreux observateurs veulent redonner la priorité à une politique nationale de stabilisation des prix agricoles et alimen-taires fondée sur la relance d’un dispositif de stockage public ambitieux. Cette politique a existé dans le passé. Elle a été abandonnée à partir des années 1990. Auparavant, pour les grains (céréales, soja, légumineuses) comme pour d’autres denrées non périssables, l’Etat assurait un débouché aux producteurs en périodes de marchés déprimés et garan-tissait le versement d’un prix minimum. Les opérations étaient confiées à une agence dépendant du Ministère de l’Agriculture : la Compagnie Nationale d’Approvisionnement (CONAB). La CONAB disposait d’un réseau de silos sur toutes les régions agricoles du pays qui lui permettaient d’intervenir pour limiter la baisse des cours. Les stocks consti-tués étaient mobilisés pour freiner les hausses de prix lorsque les récoltes et les pro-ductions étaient insuffisantes. L’abandon de ce dispositif n’est pas le résultat de politiques menées par des gouvernements "libéraux et irresponsables". Depuis des années, l’Etat brésilien a perdu la capacité de réguler les prix sur un espace domestique fortement tributaire de la conjoncture et de la demande des marchés mondiaux. En périodes de cours déprimés, le coût budgétaire d’une stratégie de stabilisation serait considérable. Il faudrait mobiliser d’importantes capacités de stockage, assumer la facture d’une gestion de silos ou d’autres équipements sur longue période, prendre en charge des pertes si-gnificatives de denrées (le stockage du haricot noir n’est pas aussi simple que celui du riz ou du soja). En période de cours élevés, sauf à imaginer des stocks de réserve consi-dérables, l’Etat n’aurait pas la capacité d’infléchir le mouvement des prix.

Si les autorités fédérales et locales ne veulent pas perdre du temps sur des débats sté-riles, il est essentiel désormais de privilégier une politique ciblée sur les populations fragiles. Les dispositifs mis en œuvre depuis le début de la crise sanitaire pour identifier les personnes éligibles au versement de l’allocation d’urgence constituent une référence permettant à la fois d’évaluer les volumes de ressources alimentaires à mobiliser, de localiser les bénéficiaires de l’aide alimentaire à organiser, de préparer les opérations logistiques. La CONAB, les Etats fédérés et les municipalités doivent mettre en œuvre une politique de stockage mobilisant des réserves correspondant aux exigences de l’aide alimentaire intérieure qu’il faut accroître. Les pouvoirs publics brésiliens (notamment à l’échelle locale) ont une longue expérience de la gestion d’une aide alimentaire ciblée. Le dispositif dit de cesta básica (panier alimentaire de base) [6] existe depuis plusieurs années. Dans la conjoncture actuelle et pour les mois à venir, il s’agit désormais de le renforcer et de l’étendre. A l’échelle des régions qui seront les plus affectées, les muni-cipalités doivent être dotées des moyens budgétaires afin de pouvoir réaliser des acqui-sitions suffisantes en denrées de base et un stockage adapté. Les autorités locales doivent s’appuyer sur le tissu associatif pour organiser efficacement un dispositif de distribution de vivres aux familles souffrant de carences alimentaires et dont le nombre va augmenter dans les prochains mois. Le Brésil a les moyens d’éviter une crise alimentaire s’il sait mobiliser rapidement les outils qui existent et évite de perdre du temps à des débats stériles.

[1] Une étude publiée par la Fondation Getulio Vargas en juillet 2020 montre que la caté-gorie de la population vivant en situation d’extrême pauvreté est passée depuis le début de l’année de 4,2% à 3,3% de la population totale, soit le taux le plus faible depuis 40 ans. Est considérée en situation d’extrême pauvreté une personne vivant avec moins de 1,9 USD par jour ou 154 réais par mois. [2] Les confinements instaurés pendant plusieurs mois ont aussi induit une hausse de la consommation d’aliments à domicile au détriment de la restauration hors foyer. [3] Revenu-Brésil ou Revenu-Citoyen. [4] L’IBGE distingue trois types de foyers ou domiciles confrontés à l’insécurité alimen-taire. Les domiciles connaissant une forme légère sont ceux où existe une préoccupation quant à la capacité d’accéder à des aliments dans le futur et où la qualité de l’alimen-tation disponible est déjà problématique. Les ménages concernés recherchent les produits alimentaires les moins onéreux et s’efforcent de maintenir des stocks suffisants en denrées de base. L’insécurité alimentaire modérée concerne les ménages qui sont déjà contraints de se restreindre en termes d’apports caloriques et protéiques réguliers. L’insécurité alimentaire grave concerne les domiciles confrontés à des privations sévères en termes de consommation alimentaire et connaissant une véritable sous-nutrition. [5] Les faux débats se nourrissent souvent de mythes. L’un des mythes les plus pré-gnants concernant l’agriculture brésilienne est celui selon lequel l’alimentation de la population dépendrait fortement de l’agriculture familiale. Les exploitations familiales assurent moins de 25% de l’approvisionnement du marché intérieur, tous produits con-fondus. Cette part est atteinte grâce à l’existence d’importantes coopératives agricoles qui commercialisent la production familiale. Pour 75%, l’approvisionnement du marché brésilien (principalement urbain) est assuré par des circuits de distribution fournis par l’agriculture d’entreprise. [6] La cesta básica est un ensemble de produits alimentaires de base assurant la consommation d’une famille moyenne pendant un mois. Les produits composant le panier varient selon les habitudes régionales mais doivent permettre la couverture des besoins alimentaires de base. Les cestas básicas sont fournies par les services sociaux municipaux, par des associations ou par des entreprises.

Qui sommes nous?

Jean-Yves Carfantan, économiste, consultant en économie agricole. Analyse et suit l’évolution de l’économie et de la politique au Brésil depuis 30 ans. Vit entre São Paulo et Paris.  Il anime ce site avec une équipe brésilienne formée de journalistes, d’économistes et de spécialistes de la vie politique nationale.

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