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Défis et perspectives du gouvernement Lula(1).

Le danger du populisme.


Au Brésil, le Président ne peut pas gouverner sans disposer d’un large soutien parle-mentaire. Dès le lendemain de sa victoire au second tour de la présidentielle le 30 octobre dernier, Lula et ses alliés politiques ont monté un cabinet de transition chargé d’engager les manœuvres en vue de construire une majorité au sein du futur Congrès. Objectif : obtenir par la négociation le soutien de plusieurs formations du centre afin d’élargir sa base de soutien et de lui permettre de gouverner. Ces manœuvres se révè-lent déjà très problématiqus. Le scrutin législatif du 2 octobre 2022 débouche sur un ren-forcement du camp conservateur (à la Chambre des députés comme au Sénat Fédéral), a priori guère enthousiasmé par le retour de Lula au pouvoir. Mais là n’est sans doute pas l’essentiel. Le cabinet de transition constitué par le futur Président et dirigé par le Vice-Président élu Geraldo Alckmin est confronté à une situation nouvelle. Depuis quelques années, en particulier pendant le mandat de J. Bolsonaro, le Congrès a renforcé ses pré-rogatives. En refusant de construire une majorité au sein des institutions parlementaires, le Président sortant a réduit sa propre capacité d’initiative. L’axe décisionnel a été pro-gressivement déplacé du pouvoir exécutif vers le pouvoir législatif. Un signe clair de ce changement a été donné dès l’annonce officielle de la victoire de Lula. Arthur Lira, président de la Chambre des députés, hier un des proches alliés de Jair Bolsonaro, s’est empressé de reconnaître le succès de la gauche alors que le chef de l’Etat sortant demeurait silencieux. Lira a été encore plus rapide pour montrer au leader du Parti des Travailleurs (PT) qu’il allait devoir composer avec un Congrès puissant et qu’il n’était pas de son intérêt de s’opposer au président de la chambre basse.


La recherche d’une majorité au Congrès.


La coalition de partis constituée pour porter la candidature Lula et les autres forces de gauche représentent ensemble 122 sièges à la Chambre des députés (23,8% du total) et 12 au Sénat Fédéral (14,8%) qui entreront en fonction en février 2023. Il s’agit donc pour le chef de l’exécutif de constituer une majorité de soutien représentant un nombre de sièges suffisant pour assurer un minimum de stabilité et de continuité à l’action gouver-nementale.


Le cabinet de transition a donc engagé une première initiative. Il s’agit d’élargir la base de soutien au Congrès en intégrant les groupes significatifs d’élus modérés du centre-droit au centre-gauche. Les formations concernées sont le Mouvement Démocratique Bré-silien (42 députés et 10 sénateurs), le Parti Social-Démocrate (PSD, 42 députés et 11 sénateurs) et une organisation créée sous la législature qui s’achève : União Brasil (59 députés et 10 sénateurs). Plusieurs de leurs leaders ont soutenu Lula dans la perspective du second tour. Avec l’appui du PSD, du MDB et d’União Brasil, la base du président élu à la Chambre passerait à 265 députés et à 43 sièges au Sénat, ce qui garantirait l'appro-bation des projets nécessitant une majorité simple (257 voix à la Chambre, 41 au Sénat), comme c'est le cas de la proposition (inscrite au programme du futur Président) d'aug-menter le salaire minimum. Le pari de Lula et de ses alliés est d’obtenir le ralliement de ces formations en intégrant plusieurs de leurs leaders au prochain gouvernement, en pratiquant donc une politique d’ouverture. Si l’objectif recherché est atteint, cela pourrait entraîner le ralliement d’autres élus qui n’appartiennent pas à la droite dure bolsonariste et n’ont jamais soutenu la politique de rupture institutionnelle du Président sortant.


Sièges détenus par la gauche et ses alliés potentiels au Congrès Fédéral.

(à partir de février 2023).



Une autre initiative du cabinet de transition a été d’engager des pourparlers avec tous les élus du centrão[1] qui manifestent une volonté de dialogue avec le prochain exécutif. A cette fin, l’entourage de Lula a été invité à faire usage d’un discours pacificateur. Tous les élus qui n’ont pas été des militants radicalisés du Bolsonarisme sont invités à rejoindre la majorité gouvernementale. S’il parvient à gagner l’appui de forces comme le Parti Pro-gressiste ou du Parti Républicain et d’autres formations du centrão, le gouvernement Lula peut espérer atteindre rapidement dans les deux chambres la majorité qualifiée des 3/5 (308 voix à la Chambre et 49 au Sénat), soit la base d'appui nécessaire pour obtenir l’adoption de réformes majeures (qui exigent des amendements à la Constitution).


Des alliés potentiels très prudents.


Les trois formations de centre-droit et de centre-gauche dont le futur Président re-cherche l’appui sont associées au cabinet de transition mais restent circonspectes. Elles savent que la construction d’une alliance passe par le dépassement de rancœurs et de conflits anciens ou récents. Michel Temer, un des leaders éminents du MDB a contribué à lancer la procédure de destitution de l’ancienne Présidente Dilma Rousseff du Parti des Travailleurs alors qu’il était encore le Vice-Président (entre 2014 et 2016). Après l’im-peachment, il a assumé la tête de l’exécutif fédéral et promu des réformes sur lesquelles la gauche souhaite revenir (libéralisation du marché du travail, règles de plafonnement de dépenses publiques). União Brasil est un parti de centre-droit constitué en octobre 2021 à partir de la fusion d’une organisation de la droite classique, le Parti Démocrate (Dem), et du Parti Social Libéral (PSL), une modeste structure qui n’a réussi à devenir une force parlementaire significative qu’à partir de 2018. Le PSL sera alors le parti de Jair Bolsonaro puis s’étiolera lorsque le Président élu le quittera en 2019. Les survivants du PSL participeront ensuite à la création de l’União. Au sein de la nouvelle formation, l’an-cien président du PSL est prêt avec ses fidèles à rejoindre la gauche. D’autres leaders du parti se sont rapprochés dès 2021 du président actuel de la Chambre des députés, Artur Lira, membre éminent du Parti Progressiste (PP), une organisation du centrão qui a soutenu jusqu’à récemment Jair Bolsonaro. Ils souhaitent qu’União Brasil [2] forme désor-mais une fédération avec le PP. Le groupe parlementaire disposerait alors de 106 sièges à la Chambre des députés et de 19 sièges au Sénat. Associé à ses partenaires d’autres formations du centrão, il pourrait réunir 257 sièges à la Chambre, voire plus de 300 si des élus du MDB et du PSD rejoignaient la vaste alliance dont le projet est de pérenniser l’équilibre des pouvoirs créé sous Bolsonaro.


Pour élargir la majorité parlementaire qui

pourrait soutenir le gouvernement Lula,

la gauche doit abandonner ses archaïsmes.


Le PSD est un troisième allié potentiel. Pour décider de s’associer au prochain gouverne-ment, les leaders des trois partis veulent en réalité s’assurer que la gauche qui les courtise a compris qu’elle ne pouvait pas gouverner... à gauche, qu’elle devait aban-donner ses vieux mythes, notamment ceux qui ont conduit au cours de la décennie pas-sée à provoquer une récession historique. Ignorant les leçons cruelles de l’expérience, de nombreux leaders et intellectuels de la gauche brésilienne continuent à croire que l’Etat doit être le grand inducteur du développement du pays, qu’il doit fournir des subsides aux entreprises privées (sous forme d’exemptions fiscales, de subventions, de prêts à taux bonifiés) pour qu’elles investissent et croissent. Elle continue à croire que l’essor du secteur privé national dépend du mouvement impulsé par les locomotives que sont de puissances entreprises publiques. A l’abri de fortes barrières commerciales, ces firmes d’Etat doivent structurer des filières industrielles capables d’assurer une autosuffisance nationale. Le vieux credo résiste : la dépense publique est à l’origine de la création de ri-chesses. Elle ne doit donc pas avoir de limites. Les déséquilibres induits par le volon-tarisme public (déficits, endettement, inflation) sont les conséquences inévitables d’une dynamique de croissance que seuls peuvent impulser des leaders politiques et une bu-reaucratie forcément éclairés.


La gauche doit oublier d'autres archaismes pour convaincre ces alliés potentiels : sa dé-nonciation permanente de l’agriculture d’entreprise (qui a permis au Brésil de devenir une puissance alimentaire), sa foi dans les supposées vertus de la réforme agraire, son natio-nalisme étriqué, ses sympathies à l’international plus que douteuses (Venezuela, Nicaragua ou même Russie). Les leaders politiques qui ont appuyé Lula lors de la cam-pagne du second tour n’exigent pas un aggiornamento complet du catéchisme idéo-logique cher au PT ou aux petites formations proches. Ils souhaitent que la gauche ac-cepte (enfin !) l’économie de marché, se concentre sur le redressement des finances publiques (fortement dégradées sous Bolsonaro) et la mise en œuvre de politiques sociales efficaces et bien ciblées. Ils sont prêts à envisager d’importantes réformes comme celle de la fiscalité, évoquée par Lula dans la campagne. Par contre, ils voient d’un très mauvais œil le projet caressé par le PT d’abroger la réforme du droit du travail (très rigide) adoptée en 2016 qui a pourtant permis de flexibiliser le marché de l’emploi et de réduire le chômage


Un grand élargissement vers le centrão ?


L’autre démarche du cabinet de transition a consisté à se rapprocher d’une partie de ce vaste marais politique que constituent les partis du centrão, notamment des secteurs qui ne sont pas positionnés à l’extrême-droite. Cette mouvance politique a acquis une force nouvelle, elle a été habilement utilisée par les leaders du Congrès (et surtout par le Pré-sident de la Chambre des députés) pour renforcer les prérogatives du pouvoir législatif. Arthur Lira est un homme clé dans la phase de la vie politique qui commence au Brésil après l’élection de Lula. Membre d’une formation de la droite (le Parti Progressiste), Lira occupe le poste de président de la Chambre depuis février 2021. Sous Bolsonaro, il a renforcé son pouvoir en fédérant autour de sa présidence les leaders de plus d’une demi-douzaine de partis positionnés à droite mais dont la direction politique dépend avant tout des faveurs que leur consent le gouvernement fédéral en place. Ce centrão organisé par Lira n’a jamais été aussi puissant que depuis le début 2021. A l’époque, Bolsonaro est déjà menacé par plusieurs procédures en destitution (impeachment). Sous la direction de Lira, le centrão propose alors un pacte au chef de l’Etat fragilisé. La coa-lition de partis s’engage à bloquer toute procédure d’impeachment à la Chambre. En contrepartie, la tête de l’exécutif accepte un sérieux rééquilibrage des pouvoirs en faveur du législatif et notamment de la Chambre des députés.


Arthur Lira (au centre) reçoit Lula et son cabinet de transition quelques jours après l'élection du futur Président.


Pour donner plus de cohésion et de capacité d’influence au puissant pôle parlementaire qu’il a réuni, Lira a recouru à deux stratagèmes essentiels. Il a d’abord cherché à impli-quer dans l’organisation des travaux de la chambre des personnalités de droite et du centre éloignées du bolsonarisme et leur confiant des missions, des responsabilités au sein des commissions. Dans la programmation des travaux de l’institution, il donne une forte priorité aux projets de loi dont la discussion, l’évaluation et l’adoption rassemblent le plus grand nombre de parlementaires possible. Grâce à cette méthode de gestion parti-cipative, il parvient à faire avancer et approuver rapidement des textes importants aux yeux d’un grand nombre d’élus dans un contexte politico-institutionnel marqué par la faible capacitée d’initiative de l’exécutif occupé à provoquer des crises entre les trois pouvoirs et vecteur d’instabilité politico-institutionnelle.


Sous la houlette de Lira et avec l’appui de la Présidence du Sénat, les élus du Congrès acquièrent des prérogatives nouvelles en matière de politique budgétaire. Une part croissante des crédits discrétionnaires est votée depuis 2020 sous la forme d’amende-ments transmis par les élus aux rapporteurs du budget. Les présidences des deux cham-bres et les rapporteurs décident en toute opacité quels sont les crédits qui doivent être effectivement libérés. Les parlementaires qui votent les textes proposés par l’exécutif et portés par les Présidences des deux chambres sont assurés voir les crédits sollicités libé-rés - et libérés à temps - en faveur des bénéficiaires qu’ils indiquent (élus locaux, maires) et qui forment leurs clientèles. Dans les circonscriptions des projets d’investissement peuvent ainsi être lancés, réalisés et conclus. Grâce à ce dispositif, les responsables du Congrès ont évidemment renforcé le soutien que leur apportent les formations du centrão dont les élus sont rompus à ce jeu d’échanges de faveurs. Le président de la Chambre n’a cependant pas réservé les bénéfices du "budget secret" aux seuls parle-mentaires du centrão. Tous les élus de l’opposition ont pu aussi voir des crédits sollicités se libérer à chaque fois qu’ils ont eu la sagesse de voter des textes intéressant le gou-vernement et/ou sa majorité. Personne n’a été oublié.


Lula aura le soutien des secteurs les plus

pragmatiques du centrão s’il entérine la

dérive vers un parlementarisme de fait

opérée sous Bolsonaro.

En gérant ce "budget secret", les leaders du Congrès choisissent les projets de loi qui peuvent être approuvés. L’exécutif est devenu un pôle totalement dépendant des forma-tions politiques du centrão élargi et coordonné par Lira. Ce dernier impose ses choix au chef de l’Etat (ce fut le cas lors du dernier changement de direction à la compagnie Petrobras). De sa capacité d’influence au Congrès dépend l’adoption rapide de projets de loi ou d’amendements constitutionnels destinés à doper la popularité de Bolsonaro can-didat. En juin 2022, Lira fait voter un texte de loi réduisant la fiscalité indirecte sur l’es-sence et le diesel afin de freiner la hausse des prix des carburants. En juillet, à la veille de la campagne électorale, il obtient rapidement l’approbation d’un amendement à la Cons-titution qui permet au gouvernement d’augmenter temporairement l’allocation d’urgence (qui passe de 400 à 600 réais/mois) versée aux familles les plus modestes.


On parle depuis deux ans à Brasilia de la "République d’Arthur Lira". Le phénomène tra-duit un changement profond dans le fonctionnement du régime dit de présidentialisme de coalition. Le processus d’affaiblissement de l’exécutif avait déjà commencé sous les gouvernements Dilma Rousseff lorsque le Congrès a imposé au gouvernement l’obli-gation d’exécuter les crédits inscrits au budget au titre d’amendements individuels et de groupes d’élus. Le Président de la Chambre (réélu comme député en octobre dernier) et la puissante coalition de forces politiques qui l’appuient ne sont évidemment pas déci-dés à revenir à un meilleur équilibre entre les deux sphères du pouvoir. Ils souhaitent maintenir le haut niveau d'autonomie et de pouvoir de décision que les parlementaires ont conquis en matière budgétaire. Lira veut éviter l’instauration de mécanismes de transparence sur l’attribution des crédits du "budget secret" qui réduirait son pouvoir d’in-fluence personnel. Les nombreux élus qui ont bénéficié de ces nouvelles coudées franches en matière d’attribution des crédits d’investissement sont évidemment favo-rables à la pérennisation du dispositif et sont prêts à reconduire à la présidence de la Chambre un leader aussi efficace. Le groupe de leaders politiques et les forces du centrão réunies autour d’Arthur Lira sont disposés à appuyer le prochain gouvernement dès lors que ce dernier ne cherche pas à réduire le rôle central dans la conduite de l’Etat fédéral que le Congrès a acquis depuis quelques années. Lula aura le soutien des sec-teurs les plus pragmatiques et les moins radicalisés du centrão s’il entérine la dérive vers un parlementarisme de fait apparue ces dernières années.


A la main invisible du marché, le centrão

préfère la mainmise des oligarques et des

potentats régionaux qui créent des oppor-

tunités et distribuent des rentes.


Le prix est donc cher à payer. Faut-il accepter ces conditions ou se contenter d’une majo-rité parlementaire plus étroite ? La question pourrait être tranchée après l’investiture du Président le 1er janvier 2023 et la constitution du prochain gouvernement. Ce n’est pour-tant pas la position de la gauche au sein du cabinet de transition. Celle-ci veut s’assurer dès maintenant que le gouvernement Lula pourra financer dès sa prise de fonction les mesures sociales promises pendant la campagne. Dans l’état actuel des finances de l’état fédéral, ce financement ne sera pas possible sans vote par le Congrès d’un nouvel amen-dement constitutionnel qui permettra à l’exécutif de d’exécuter des dépenses sociales sans respecter le plafond de dépenses inscrit dans la Loi Fondamentale [3]. Il faut donc d’ores et déjà composer avec la "République de Lira". Le Président de la Chambre dis-pose d’une carte maîtresse dans son jeu. S’il ne met pas aux votes à la Chambre en première lecture une Proposition d’Amendement Constitutionnel (PEC en Portugais [4]), les promesses électorales du futur Président ne seront pas mises en œuvre dès le début du mandat.


Hier avec Bolsonaro, demain avec Lula : Arthur Lira est très "pragmatique"....


La PEC de transition.


Lula veut dès son investiture pouvoir rassurer son électorat populaire. Il veut apparaître comme le champion de la lutte contre la misère et de la défense du salariat. Les deux priorités du cabinet de transition sont donc de dégager des crédits pour financer la pé-rennisation de l’allocation aux familles modestes portée à 600 réais (appelée Auxilio Brasil, cette allocation sera à nouveau désignée sous le terme de Bolsa Familia), et d'augmenter le salaire minimum de 1,3 % au-delà de l'inflation.


L’allocation sociale Auxilio Brasil prolongée jusqu’au 31 décembre 2022 a été inscrite au projet de budget de 2023 pour un montant de 405 réais/mois par bénéficiaire. Si elle est maintenue après décembre 2022 à 600 réais par (c’est l’engagement du candidat Lula) et versée à 21,6 millions de bénéficiaires, le coût supplémentaire sera de l’ordre de 52 mil-liards de réais (10,4 milliards d’€). Lula entend ajouter à cette allocation de base un com-plément de 150 réais/mois par enfant de moins de six ans, soit un coût supplémentaire pour les finances fédérales de 18 milliards de réais (3,6 milliards d’€). Enfin, l'impact sur les finances publiques de la hausse du salaire minimum est estimé à 6,2 milliards de réais/an. D’autres mesures accompagneraient ces dispositions (hausse des salaires des fonctionnaires, relance d’un programme de construction de logements sociaux, renfor-cement des crédits alloués à la santé et à l’éducation). La dépense supplémentaire non prévue dans le projet de loi budgétaire débattu au Congrès depuis août 2022 varierait selon les estimations de 175,2 à 200 milliards de réais (soit une hausse allant de 9,37% à 10,7% des dépenses primaires déjà budgétées).


Le projet de budget 2023 en cours d’examen prévoit déjà un déficit primaire de 63,7 milliards de réais (0,6% du PIB). Même si les dépenses primaires arrêtées laissent encore une marge par rapport au plafond, cet espace est insuffisant pour financer les nouvelles mesures sociales promises par Lula. Le cabinet de transition a donc besoin que le Con-grès actuel vote un amendement à la Loi Fondamentale qui permette de classer les dépenses non prévues comme extraordinaires, en dépassant ainsi légalement le plafond défini par la loi. Cette "PEC de transition" doit fixer la valeur du dépassement. Sans adop-tion de ce texte avant le 15 décembre, dès l’investiture le 1er janvier prochain, Lula devra annoncer que ses promesses étaient de simples promesses. Arthur Lira sait tout cela et il mesure l’atout dont il dispose.


Pragmatisme gestionnaire ou populisme ?


L’alliance avec le centrão de Lira représente à court terme l’assurance de pouvoir mettre en œuvre des promesses de campagne. Elle est dangereuse à moyen et long terme. Elle place le futur gouvernement dans une dépendance très forte par rapport à un cartel de formations parlementaires opportunistes, "physiologiques" et favorables à l’abandon de toute discipline budgétaire effective. Ces partenaires de circonstance vivent de l’accrois-sement et de la mauvaise allocation des dépenses publiques. Comme les "dinosaures" de l’extrême-gauche, ils sont favorables à une intervention accrue de l’Etat dans l’éco-nomie et à la multiplication des entreprises publiques. Ces politiques ont permis et vont permettre de distribuer emplois, subventions, exemptions fiscales. Entre le credo de ce centrão et l’idéologie économique dont la gauche brésilienne ne parvient pas clairement à se libérer il y a de surprenantes convergences. Le centrão conservateur et nationaliste n’est pas hostile au nationalisme économique et à l’expansion indéfinie de la sphère publique. A la main invisible du marché, il préfère la mainmise des oligarques et des potentats régionaux qui créent des opportunités et distribuent des rentes.


Parce qu’il s’est rapproché d’emblée d’Arthur Lira, Lula a donc suscité de sérieuses in-quiétudes chez ses partenaires du centre-droit et du centre-gauche qui avaient soutenu sa candidature au second tour et continuent à participer à la transition. Au MDB, au PSD ou au sein d’União Brasil, des voix commencent à se faire entendre. Faut-il faire alliance avec le camp Lira pour pouvoir tenir à tout prix des promesses de campagne au risque de devoir abandonner toute règle en matière de discipline budgétaire ? Ces partenaires de fin de campagne sont sérieusement ébranlés lorsqu’ils entendent le futur Président annoncer qu’il n’acceptera pas de limite à la croissance des dépenses. Lula 3 semble n’avoir rien appris de l’expérience. Il n’a pas compris que sans responsabilité budgétaire, ce sont les plus modestes qui payent rapidement l’addition. Les capitaux fuient, le réal se déprécie, les taux d’intérêt montent. L’inflation et le chômage augmentent rapidement. Ce ne sont pas les marchés financiers qui souffrent. Ce sont les plus pauvres.


La gestion prudente ne suscitera pas

une exaltation de court terme. Elle

assurera sans doute mieux la

survie politique de "Lula 3".


Lula peut encore décider de ne pas répéter les erreurs catastrophiques de Dilma Rousseff. Il peut choisir la voie de la gestion prudente et du pragmatisme, celle du renoncement aux idéologies du passé. C’est la voie que lui recommandent d’emprunter ses alliés de la gauche modérée et du centre qui savent que le vainqueur de l’élection d’octobre ne peut pas commencer son troisième mandat en déclenchant une crise finan-cière. Déjà, le flou qu’entretient depuis la fin octobre le cabinet de transition au sujet de l’avenir du plafond des dépenses ou des exceptions nouvelles qui pourraient être créées inquiète sérieusement les marchés financiers. Après avoir reculé face au réal de septem-bre à fin octobre, le dollar a connu un mouvement de hausse. Si le cabinet de transition et Lula lui-même choisissent de rassurer ces partenaires et de conduire une politique prudente, ils devront reporter à plus tard la mise en œuvre des promesses électorales et revoir à la baisse certaines dépenses (les subventions aux entreprises par exemple) pour financer de nouveaux programmes sociaux. Le gouvernement de Lula devra donner la priorité à des projets de loi susceptibles d’être portés par une majorité simple. Il faudra d’abord réparer les dégâts de l’époque Bolsonaro avant d’envisager des réformes ambi-tieuses.


Lula peut constituer une majorité parlementaire limitée dès aujourd’hui en proposant à tous ceux qui sont prêts à le suivre sans imposer des exigences exorbitantes un pro-gramme de gouvernement organisé autour de trois priorités : politique budgétaire prudente (il faut rassurer les investisseurs), priorité donnée désinflation, réduction de la fracture sociale par des mesures de long terme (amélioration du marché de l’emploi et éducation), encouragement de l’investissement privé. En suivant ces orientations, le gou-vernement d’alliance peut progressivement élargir sa majorité au-delà de la coalition de gauche. Passée la première année de cette gestion prudente, une fois les investisseurs rassurés, le Président pourra gagner de nouveaux appuis. En choisissant cette voie, le gouvernement ne bénéficiera pas d’emblée d’un crédit élevé dans les sondages. Sa popularité chutera peut-être. Il ne pourra pas annoncer le retour spectaculaire du "camp progressiste", se présenter comme l’incarnation du "bien ayant enfin chassé le mal". La gestion prudente ne suscitera pas une exaltation de court terme. Elle assurera sans doute mieux la survie politique de Lula 3.


L’alliance avec le centrão de Lira est l’assurance de disposer d’une majorité forte pour promouvoir des projets d’accroissement des dépenses, en commençant par l’abrogation du plafond instauré en 2016. Les premiers temps du gouvernement de gauche seront sans doute marqués par un climat d’euphorie. La popularité du gouvernement s’érodera ensuite lorsque les bénéficiaires des programmes sociaux percevront que le pouvoir d’achat des allocations reçues est dévoré par une inflation galopante, que le coût du crédit s’envole, que le sous-emploi s’élève, que la misère progresse. Ce film, des millions de Brésiliens le connaissent déjà. Il se termine mal. Le metteur en scène lui-même peut payer un prix très élevé dans les dernières minutes de la projection. Le centrão est volage. Il n’est fidèle qu’aux Présidents puissants et influents. Il les abandonne au moindre signe de faiblesse. Il a lâché Dilma Rousseff en 2015-2026. Il n'hésitera pas à lâcher Lula dans un an ou deux si après une crise majeure des finances publiques, l’économie se traîne ou frôle la récession.


A suivre : Lula face aux évangéliques.


 

[1] Sur cette dénomination et sur la notion de "physiologisme" qui est la règle de conduite des parle-mentaires du centrão, voir le post du 9 février 2021 Petite incursion dans la vieille politique (3), https://www.istoebresil.org/post/petite-incursion-dans-la-vieille-politique-3 [2] Le mariage d’União Brasil avec la gauche se heurte aussi à quelques problèmes… per-sonnels. Un des nouveaux sénateurs d’União Brasil élu en octobre n’est autre que l’ancien juge Sergio Moro, ce magistrat qui a condamné Lula en première instance neuf ans et demi de prison en 2017. [3] En 2016, le Congrès a adopté un amendement à la constitution qui plafonne la croissance annuelle des dépenses fédérales (limitée au taux d’inflation). Le respect de cette discipline a limité la progression de la dette publique, favorisé la réduction des taux d’intérêt et le financement de l’activité. Pendant le mandat de Bolsonaro, la règle a plusieurs fois été contournée, le Congrès votant des exceptions. [4] Une PEC une fois adoptée permet de modifier une disposition de la Loi Fonda-mentale. Une PEC est discutée et votée en deux tours à la Chambre des députés et au Sénat. Pour être adoptée elle doit être approuvée par les 3/5 des députés (308 voix) et des sénateurs (49 voix).

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