Illusions et impasses de la réforme agraire (5).

Ascension et déclin du lobby des "sans-terre".

La création officielle du Mouvement des Travailleurs sans Terre en 1984 est le résultat de démarches engagées plusieurs années auparavant dans le Sud du pays, par des mili-tants catholiques et des membres de l’église luthérienne [1]. Rapidement, le MST étend sa base sociale en s’appuyant sur ces structures religieuses et les réseaux locaux qu’elles mettent à son service. Il bénéficie aussi de la nouvelle conjoncture politique ouverte après 1985 et le retour à la démocratie. Il devient une organisation très structurée, cen-tralisée, disciplinée, suivant un modèle de fonctionnement de type léniniste. Dès 1990, le MST est une force politique d’envergure nationale. Il aborde cependant une phase diffi-cile. La chute de l’empire soviétique, la fin de la guerre froide et le reflux de l’idéologie marxiste perturbent la croissance d’un mouvement qui s’est affiché d’emblée comme so-cialiste. Les initiatives des diverses organisations de "paysans sans terre" restent d’ailleurs discrètes, presque marginales. En 1990, on compte à peine 50 occupations de terres agricoles dans le pays et 7314 familles mobilisées (moins de 25 000 personnes). Le nombre de nouveaux assentamentos créés est de 21 (contre 99 l’année précédente).

L’organisation sort de cette phase délicate dès le début de la Présidence FH. Cardoso en 1995. Pour le nouveau gouvernement, le MST est une force contestataire capable de mobiliser les couches défavorisées. Il est relayé au niveau parlementaire par une oppo-sition puissante, animée par le Parti des Travailleurs de Lula (PT), qui dépasse vite la crise née avec la fin de la guerre froide. Rapidement, l’Administration Cardoso est confrontée à une forte progression des occupations lancées par le MST et les mouvements concur-rents. Entre 1995 et 1999, on passe de 145 à 594 nouvelles occupations. Au total, sur les deux mandats de la Présidence Cardoso, 2955 nouvelles occupations seront engagées, mobilisant 433 707 familles. L’Etat fédéral considère que l’installation d’un maximum de familles sur des terres expropriées ou des terres publiques doit permettre de freiner la pression politique qu’exerce le MST. A l’époque, il existe encore plusieurs grands domai-nes sur lesquels les terres ne sont pas mises en valeur. L’INCRA est donc encouragée à multiplier les expropriations et les créations d’assentamentos. Entre 1995 et 2002, sous les deux gouvernements Cardoso, 4301 nouveaux assentamentos sont créés, bénéficiant à 540 704 familles, soit plus de 1,8 million de personnes. La complaisance gouver-nementale encourage le MST à poursuivre et amplifier son offensive. Il n’a aucun mal à recruter des troupes. Celles-ci savent qu’après avoir occupé des terres, elles ont de grandes chances de pouvoir ensuite s’y établir. Les occupations progressent donc en pa-rallèle avec la création de nouveaux lotissements sur lesquels sont installés les "sans terre".


Nombre d'occupations et de familles sur les campements d'occupation.

Source : Dataluta, Université de l'Etat de São Paulo (concerne des opérations réalisées par plusieurs organisations, le MST étant la principale).


Le mouvement parvient à s’enraciner sur plusieurs régions où des propriétaires ne met-tent pas leurs terres en valeur, ne respectent pas la législation sociale ou négligent la préservation de l’environnement. La multiplication des assentamentos permet au MST d’étendre son réseau d’associations qui reçoivent les fonds publics mis à la disposition des bénéficiaires de lots de terre. Les premières coopératives d’assentados sont créées. Aux ressources financières fournies par l’Etat fédéral viennent s’ajouter les donations de nombreuses organisations internationales. Le mouvement bénéficie pendant quelques années de la sympathie et de l’appui de plusieurs secteurs de la société brésilienne sensibilisés par les tragédies de Corumbiaria [2] et d’Eldorado dos Carajás [3]. Enfin, son développement est aussi assuré grâce à l’ascension du Parti des Travailleurs qui a con-quis plusieurs municipalités importantes et le gouvernement d’Etats fédérés. Grâce au soutien du PT, le MST peut ainsi amplifier la communication autour de ses actions et de ses revendications.


Le MST et les gouvernements Lula.

En 2003, alors que Lula vient d’assumer la Présidence, le MST annonce qu’il compte 1,5 millions de membres. Il revendique l’installation de 350 000 familles de sans terre et déclare encadrer 80 000 autres familles vivant sur des campements d’occupation. La direction du mouvement affirme qu’en 19 ans d’existence, l’organisation a créé 1 900 associations, 100 unités de coopératives agricoles et 96 sites agroindustriels. Elle indique aussi avoir installé plus de 2000 écoles sur les assentamentos [4]. Pour le MST, les an-nées de la Présidence Lula (2003-2010) sont des années paradoxales. D’un côté, le mou-vement bénéficie comme jamais auparavant de l’appui du gouvernement fédéral. Les sans terre de J.P. Stédile sont des alliés de la gauche au pouvoir qui le leur rend bien. Les occupations de terres restent importantes (2789 en huit ans). L’INCRA suit. Au total, sous la Présidence Lula, 614 088 familles seront allocataires de lots de terres sur les nouveaux assentamentos créés (3590 au total en huit ans). Sous les gouvernements Lula, le MST bénéficie d’importants transferts publics par le biais de conventions qui associent ses organisations (écoles, coopératives, associations d’assentados) et l’INCRA [5]. Son enga-gement en faveur de la réforme agraire et les résultats obtenus lui permettent aussi de recevoir des fonds d’organisations caritatives internationales.


Nombre de nouveaux assentamentos créés chaque année par l'INCRA.

Source : Dataluta, Université de l'Etat de São Paulo (UNESP).



Paradoxalement, les années Lula marquent pourtant un début de déclin pour le MST. La présence plus forte du mouvement dans l’espace médiatique, ses liens plus affichés avec le PT qui tient l’Etat fédéral, la progression du nombre d’assentamentos font alors illusion. Le Mouvement des Travailleurs sans Terre et ses concurrents sont confrontées à un ef-fritement de leur base sociale. Plusieurs facteurs se conjuguent ici. Avec le cycle de hausse des prix des matières premières sur les marchés mondiaux, le Brésil connaît entre 2005 et 2010 une croissance relativement forte qui génère d’importantes créations d’emplois, notamment pour les travailleurs peu ou pas qualifiés. Le recul du chômage, la revalorisation des salaires les plus bas (relèvement important du salaire minimum) et le développement de nouveaux transferts sociaux vont renforcer la dynamique de recul de la pauvreté observée depuis 1995. Le lancement du programme gouvernemental Bolsa Familia (qui va rapidement fournir un revenu minimum à 11 millions de familles extrê-mement pauvres) contribue aussi à réduire la base de recrutement du MST. Le nombre de ménages qui acceptait auparavant de participer à des occupations de terres agricoles diminue. Dans ces conditions, il est plus difficile de mobiliser et de monter de nouveaux campements. D’autres facteurs interviennent encore. Avec la croissance des années 2005-2009, de nombreuses familles sortent de la pauvreté et accèdent à la consom-mation de masse. En milieu rural, l’évolution favorable des prix agricoles induit une accélération de la modernisation des exploitations et une amélioration de l’emploi. Les couches sociales qui sortent de la pauvreté acceptent mal la rhétorique marxisante et révolutionnaire propagée par les responsables du MST. Elles sont aussi échaudées par le mode de fonctionnement interne d’une organisation de plus en plus autoritaire et hiérar-chisée. Elles perçoivent aussi que le soutien de l’Eglise Catholique à l’organisation est moins affirmé [6].

Sous les gouvernements Lula, le secteur de l’agriculture et des industries liées (désigné au Brésil sous le terme d’agro-négoce) prend une importance économique encore plus grande qu’au cours des années antérieures. La gauche au pouvoir découvre que les ex-ploitations agricoles de tous profils sont engagées (avec le concours de la recherche et des firmes d’amont et d’aval) dans une révolution technologique. Elle découvre que les filières de l’agro-négoce dynamisent les exportations, assurent une couverture des besoins alimentaires du pays, créent des emplois et occupent une place centrale dans le développement de plusieurs régions. Rompant entre leur catéchisme idéologique d’hier et les évolutions du secteur agricole, les leaders gouvernements doivent accepter un constat : les terres laissées vacantes par des latifundiaires irresponsables sont de plus en plus rares. Parce qu’elle est un des piliers de la croissance, l’agriculture moderne ne doit pas être inquiétée par des mouvements de sans terre trop radicaux. Sous le premier gouvernement de Dilma Rousseff (2011-2014), le nombre annuel d’occupations nouvelles de terres reste très inférieur à celui enregistré au début de l’Administration Lula. Si le nombre de familles mobilisées augmente un peu, cela est dû à la dégradation de la situation économique (à partir de 2014) et à la fin du cycle de recul de la pauvreté.

Dilma Rousseff va d’ailleurs mettre un sérieux coup de frein aux assentamentos. En 4 ans, de 2011 à 2014, l’INCRA va créer 509 lotissements au titre de la réforme agraire destinés à recevoir 107354 familles. Sous la seconde Présidence Lula, l’agence fédérale avait insti-tué 1223 nouveaux assentamentos et installé 232 669 familles. Le gouvernement Temer sera encore moins réceptif à la pression que cherche à maintenir le MST. Il crée 136 assentamentos nouveaux entre 2016 et 2018 et alloue ainsi des terres à 11 831 familles.

Radicalisation politique.

Entre 2003 et 2016, alors qu’ils géraient le pays, le Parti des Travailleurs et ses leaders vont prendre de sérieuses distances avec ce qui aura été pendant des décennies la cul-ture politique commune de la gauche brésilienne concernant la question agraire. Longtemps, cette gauche a perçu le monde rural comme un espace où s’affrontent les propriétaires de grands domaines, les latifundios, caractérisés à la fois par leurs tailles (plusieurs milliers d’hectares ou plus et par la très faible mise en valeur des terres) et des exploitations familiales souvent très petites (des minifundios). Les premiers se consacrent à l’élevage bovin extensif et aux cultures de rente destinées à l’exportation (café, canne-à-sucre, soja, etc..), tandis que les secondes ne parviennent pas toujours à couvrir les be-soins alimentaires des familles paysannes. Cette vision dichotomique et binaire évolue sur la fin du XXe siècle. La gauche ne s’en prend plus seulement aux "latifundios impro-ductifs". Elle dénonce l’insertion de l’agriculture dans l’économie de marché, l’inten-sification de la production par recours à des technologies modernes et l’intégration du secteur aux complexes agro-industriels. L’agriculture intensive (qu’elle soit le fait d’entre-preneurs individuels ou d’exploitants familiaux) représente les "forces capitalistes de production" opposées à la paysannerie. Ce monde paysan n’est pas seulement l’héritier d’une culture de respect de la terre et de la nature. Il produit sur la base de relations non-marchandes, cherche à assurer la subsistance d’unités familiales. Il représente un pôle de résistance face "l’agribusiness capitaliste". Ce dernier modèle vise à maximiser les pro-fits, à détruire la paysannerie, à contrôler la production et à exploiter la nature afin de satisfaire des consommateurs qui n’obéissent également qu’à leurs intérêts.



Manifestation du MST à Brasilia pendant les années Lula.


Avant l’arrivée au pouvoir, la gauche considère donc le combat des paysans sans terre comme une des formes de lutte contre le système capitaliste. La pratique du gouver-nement, une connaissance un peu plus solide des réalités d’un monde rural qui change, l’évolution du secteur agricole vont bousculer les représentations idéologiques. Les responsables de l’Etat abandonnent une vision manichéenne, bipolaire et réductrice. Ils découvrent que le secteur de l’agro-négoce tourné vers l’exportation est aussi à l’origine d’un formidable essor de la production alimentaire destinée au marché intérieur [7]. Ils découvrent que l’agriculture d’entreprise crée des emplois, contribue au développement des régions où elle s’implante. Ils constatent que l’agriculture familiale économiquement viable et vecteur de progrès social est intégrée aux filières agro-industrielles (notamment au sein du système coopératif). Ils reconnaissent que la dichotomie créée entre une paysannerie qui vivrait en harmonie avec la nature et son environnement social tradition-nel par opposition avec un agribusiness inhumain et destructeur acharné de l’environ-nement n’est guère opérante. Si l’impact écologique de l’agriculture moderne est sou-vent problématique, les dégâts créés par les petits exploitants familiaux et les assen-tados du MST ne peuvent pas être ignorés non plus.

La gauche au pouvoir se libère d’un credo simpliste. Le MST s’accroche au contraire à lson vieux catéchisme [8]. En 1991, à l’occasion d’une rencontre nationale, les participants avaient approuvé un "document de base" élaboré par des intellectuels marxistes et présenté comme la charte de l’organisation. Le texte fourmille de formules et d’énoncés chers à l’extrême-gauche. Il annonce que la réforme agraire est une étape de la con-quête du pouvoir par les paysans et les ouvriers, que les occupations de propriétés et les autres formes de mobilisation sont destinées à éduquer les masses afin qu’elles se pré-parent à l’implantation du socialisme.. Les campements installés à proximité ou sur des domaines agricoles ne sont pas seulement destinés à résoudre des conflits locaux, à améliorer la vie des familles qui pourraient avoir accès à la terre. Le MST a pour vocation de transformer ces conflits corporatifs, de leur donner une dimension sociale plus large. La mission du mouvement est de renforcer le contrôle des travailleurs sur les terres fer-tiles, sur la production agricole, sur la commercialisation des produits et sur l’ensemble de l’agribusiness…[9].

Au cours des années 2000, la direction du MST est assumée par une nouvelle génération de militants, formés et endoctrinés dans les écoles de l’organisation. Leur idéologie est empruntée à la théologie de la libération et inspirée d'un marxisme simpliste. Ces lea-ders affichent à la fois un volontarisme politique aveugle, un anti-intellectualisme récur-rent et une vision radicale du changement social en total décalage avec la vision d’une bonne partie du corps social. Ils ne perçoivent pas que la démocratisation limitée mais réelle de la société observable depuis 1990 conduit une majorité des Brésiliens à valoriser le respect du droit, les valeurs de liberté et d’égalité, l’individualisme et le refus de l’autoritarisme. En multipliant les actions violentes, transgressives et spectaculaires à partir des années 2000, ils ne parviendront pas à récupérer le capital de sympathie que le mouvement avait conquis auprès du monde urbain et des classes moyennes à la fin du XXe siècle.

Sur les années de pouvoir du Parti de Lula, le MST s’est de plus en plus affiché comme une organisation structurée, propageant un discours révolutionnaire d’inspiration mar-xiste et écologique. L’effritement de sa base sociale, la dégradation de son image auprès des citadins contraignent le mouvement à radicaliser son discours gauchisant et ses modes d’action. Il s’agit désormais d’épouser puis de récupérer toutes les causes défendues par mouvements sociaux qui critiquent l’agriculture intensive. Le MST n’exige plus seulement la confiscation de terres qui ne sont pas mises en valeur (il en existe de moins en moins). Il exige l’expropriation des entrepreneurs qui ont recourent aux OGMs et aux traitements phytosanitaires. Il revendique que des terres soient allouées en priorité à l’agriculture biologique, à la production de cultures et de denrées destinées à couvrir les besoins alimentaires de la population, au développement de circuits courts, à l’essor de l’agroécologie.

Cette nouvelle offensive est accompagnée et justifiée par une idéologie radicale mêlant des concepts marxistes et des notions empruntées aux discours millénaristes de groupes évangéliques et d’écologistes radicaux. Contrairement à ce que semblent croire les représentants de la profession agricole et de l’agribusiness, le MST ne prépare pas ainsi un grand soir, une rupture avec le capitalisme et l’avènement du socialisme. Les dirigeants de l’organisation ont deux objectifs. En diversifiant le catalogue revendicatif, ils cherchent à donner une nouvelle légitimité à leur existence et à s’allier d’autres forces. En multipliant des actions nouvelles, en marge de la loi ou clairement transgressives [10], le mouvement entend faire pression sur l’Etat, jouer sur la peur, contraindre les pouvoirs publics à poursuivre une politique de redistribution du foncier sur laquelle le MST a assis son fonds de commerce. La stratégie de guérilla que va mettre en œuvre l’organisation vise à peser sur les gouvernements locaux et l’Administration fédérale. Elle est appliquée par un lobby qui cherche à pérenniser la rente que l’Etat lui assure et qui lui permet d’exister comme acteur politique majeur.

La liste des opérations transgressives engagées par le mouvement sur les deux der-nières décennies est très longue. On se contentera ici de quelques exemples significatifs. En mai 2002, un bataillon de 800 "sans terre" envahit un vaste domaine de 14 800 hec-tares localisé au sud de l’Etat du Rio Grande do Sul, près de la frontière avec l’Uruguay. Sur la propriété, outre un élevage de 18 000 bovins, les dizaines de salariés employés gèrent des cultures de céréales, de soja et des prairies cultivées. Le domaine atteint des niveaux de productivité parmi les plus élevés du Brésil. Sur le plan social comme sur celui des performances technico-économiques, le site est considéré comme un exem-ple. Il est occupé pendant 14 jours. Finalement, sur ordre de la Justice, les envahisseurs doivent quitter les lieux [11]. Cette action sera la première d’une longue série d’attaques contre des exploitations agricoles de diverses tailles qui toutes atteignaient des niveaux de productivité et des résultats sociaux parfaitement compatibles avec la législation. Les initiatives prises par le MST freineront les investissements prévus par les propriétaires, provoqueront souvent des faillites et des pertes d’emplois. Elles viseront aussi des sites agro-industriels [12]. En 2006, un groupe de militants de l’organisation de "sans terre" envahit ainsi une pépinière appartenant à la firme de production de cellulose Aracruz et localisée dans le Rio Grande do Sul. Les manifestations détruisent 50 000 plants d’arbres natifs, un million de plans d’eucalyptus, détruisent des locaux et causent un préjudice évalué alors à plus de 325 000 euros. Au fil des années, on ne compte plus les entre-prises intervenant en amont ou en aval de l’agriculture qui seront les cibles d’attaques organisées.

Un mécanisme grippé.

Cette fuite en avant est en réalité le signe d’une sérieuse perte d’influence. Revenons ici au début de l’histoire. Le MST et les organisations similaires sont apparues à la fin du régime militaire, au moment du retour de la démocratie. De nombreux secteurs de la société jusqu’alors délaissés par la dictature militaire (c’est le cas des travailleurs ruraux paupérisés, des sans terre, et de bien d’autres populations) ne peuvent plus alors être ignorés par le monde politique. Historiquement, l’Etat a constamment distribué des rentes aux corporations les mieux organisées dans le cadre d’un "capitalisme de com-pères" ou de connivences. A partir de la fin des années 1980, cette logique de distribution de faveurs et d’avantages est étendue à tous les secteurs de la société qui peuvent eux aussi constituer des groupes de pression (associations, syndicats, mouvements divers) et exercer un lobbying auprès de l’exécutif et du Congrès. Ces corporations vont exiger des lois, des financements, des protections, des faveurs, voire des privilèges. Les stratégies d’influence utilisées sont diverses : mobilisation d’un secteur de l’électorat, contribution au financement des partis, mouvements sociaux (grèves, occupations de sites de production, etc..). Craignant de fragiliser la démocratie nouvelle s’il résistait aux pressions des lobbys qui se multiplient, l’Etat satisfait pratiquement toutes les revendications. Il continue à garantir des rentes aux riches tout en octroyant de nouveaux avantages aux plus modestes.

L’émergence et l’essor du MST s’inscrivent dans ce cadre. Pendant plusieurs années, lorsque le Brésil disposait d’un important domaine foncier peu ou pas productif, la fonc-tion du mouvement a été d’imposer à l’Etat une action redistributrice qui permettait à de nombreuses familles liées ou non à l’agriculture de bénéficier d’un transfert de lots de terre qu’elles exploitaient ou utilisaient comme un actif monnayable. L’organisation est un lobby qui entretient avec ses troupes une relation de type clientéliste. Entre l’Etat-major et les familles des campements et des assentamentos, le rapport existant rappele le système politique qui dominait dans le monde rural brésilien du XIXe siècle, fondé sur le pouvoir de milices dirigées par les grands propriétaires terriens appelés "colonels". Ces derniers imposaient le vote aux paysans et travailleurs ruraux sur lesquels ils avaient autorité mis aussi devoir de protection. Le MST est une organisation autoritaire, qui en-cadre ses troupes et se charge de l’organisation des assentamentos. Le clientélisme est une relation de réciprocité. En acceptant la discipline du mouvement, en participant aux mouvements d’occupation et aux diverses mobilisations organisées, les familles de sans terre espèrent obtenir en retour une faveur : l’accès à des lots de terre lors de la création de l’assentamento.

Grâce à ce clientélisme, le MST a conquis un espace politique significatif sur les pre-mières décennies du Brésil revenu à la démocratie. En cogérant avec les services de l’Etat fédéral la redistribution d’une importante réserve foncière peu ou pas mise en valeur, il garantissait aux familles mobilisées la possibilité d’acquérir un capital modeste mais suffisant pour permettre de sortir de l’extrême pauvreté. Cette cogestion a été plus ou moins difficile, selon la conjoncture politique. Elle a permis au MST et à ses nom-breuses organisations satellites d’avoir accès à d’importants fonds publics [13], des fonds qui ont assuré le financement de l’organisation et son essor au fil du temps.

Le dispositif est sérieusement grippé depuis quelques années. Aux facteurs déjà men-tionnés pour rendre compte de l’affaiblissement du mouvement (nouveaux transferts sociaux pour les populations pauvres, épuisement de la réserve foncière, perte d’appuis politique), il faut ajouter la fin de la gauche au pouvoir, la crise des finances publiques qui n’a cessé de s’aggraver depuis 2014, un Congrès fédéral aujourd’hui beaucoup moins sensible à la pression des sans terre et soucieux de préserver le développement de l’agro-négoce, un pilier de l’économie nationale. Les mouvements de "sans terre" ont per-du leur longue lutte contre l’agribusiness et l’agriculture moderne. Ils tentent désormais d’intégrer l’économie capitaliste vilipendée hier en créant des filières nouvelles avec l’appui……d’investisseurs sollicités sur les marchés financiers…


(à suivre).

[1] Le MST est devenu depuis trente ans la principale organisation regroupant des sans terre. D’autres mouvements (créés par des dissidents du MST) sont apparus ces dernières années qui se réclament également du combat pour la réforme agraire.. Au fil des années, cette dernière organisation a pourtant conquis un quasi-monopole de la repré-sentation des sans terre et de la thématique de la réforme agraire. Dans le Nord-Est, elle doit cependant compter avec la concurrence de la CONTAG (Confédération Nationale des Travailleurs de l’Agriculture) et de ses syndicats locaux qui sont puissants sur la région et revendiquent également une ample réforme foncière. [2] En 1995, sur la commune de Corumbiara (Rondônia), un conflit impliquant un groupe de sans terre et des policiers a entraîné la mort de 12 personnes (9 militants du MSP et deux policiers et un agriculteur). L’épisode va être connu dans le monde entier comme le “massacre de Corumbiara". [3] En 1996, sur le site d’Eldorado dos Carajás (Pará), à la suite du blocage d’une route par des sans terre qui marchaient vers la capitale de l’Etat pour exiger l’expropriation d’un domaine agricole, 155 policiers étaient mobilisés pour libérer la circulation. L’action de la police a entraîné la mort de 19 personnes et de nombreux blessés. [4] Entre 1984 et 2003, le MST aurait ainsi permis d’alphabétiser 200 000 enfants et ado-lescents et 50 000 adultes. Il aurait facilité l’intégration à l’enseignement technique et supérieur de 2000 étudiants. L’organisation annonçait aussi qu’elle avait ouvert 100 formations supérieures en partenariat avec des universités publiques. [5] Selon l’INCRA, les financements destinés à la réforme agraire (lesquels sont transférés en partie à des organisations comme le MST) atteignaient 462,6 millions de réais en 2003, première année du gouver-nement Lula. Ce budget atteindra son maximum en 2007 (second gouvernement Lula) avec 1,4 milliard de réais. Dilma Rousseff (2010-2016) réduira le budget de la réforme agraire. En 2017, le gouvernement Temer n’affectera que 138 millions de réais à ces opérations. En 2019, première année du gouvernement Bolsonaro, l’enveloppe a été réduite à 6,7 milliards de réais. [6] Sur la dernière décennie du pontificat de Jean-Paul 2 (entre 1995 et 2005), le Vatican et une majorité de l’épiscopat brésilien ont pris de sérieuses distances avec les thèses de la théologie de la libération. [7] La filière du soja est ici un bon exemple. La production de soja (qui a connu un spectaculaire essor depuis quarante ans) est le fait aussi bien de l’agriculture d’entreprise (des structures de plusieurs centaines ou milliers d’hectares) que de structures familiales. Les graines sont transformées par des outils industriels qui fournissent à la fois des ressources en protéines pour les filières viandes et lait (qui assurent aussi l’appro-visionnement du marché interne) et des matières grasses (principalement écoulées sur le marché domestique). [8] Dans un interview publié par le journal O Estado de São Paulo le 5 juin 1994, João Pedro Stedile, dirigeant et fondateur du MST déclarait clairement que son organisation n’avait jamais caché son identité socialiste. [9] Source : MST, Documento básico, série Cadernos Vermelhos,Piracicaba, 1991. [10] Le mouvement bénéficie d’une relative impunité. Il joue avec une législation souvent confuse, il sait utiliser toutes les failles du droit et les arcanes de la Justice. [11] L’entreprise qui gère cette exploitation modèle n’en a pas fini pour autant. Sur les mois suivants, les vols de bétail se multiplient. Le propriétaire réduit son cheptel puis finit par vendre sa propriété à un industriel de la filière papier qui plantera des eucalyptus. Il réinstalle un domaine agricole de même taille consacré également à l’élevage et aux grandes cultures mais…. de l’autre côté de la frontière... [12] Le mois mars 2015 reste un très mauvais souvenir pour de nombreuses entreprises agro-industrielles. Des sites d’entreprises de production d’engrais, de produits phyto-sanitaires, des filiales de groupes de négoce sont attaqués par des groupes structurés (et parfois armés) qui causent d’importants dégâts matériels. [13] Selon l’INCRA, les financements destinés à la réforme agraire (lesquels sont transférés en partie à des organisations comme le MST) atteignaient 462,6 millions de réais en 2003, première année du gouvernement Lula. Ce budget atteindra son maxi-mum en 2007 (second gouvernement Lula) avec 1,4 milliard de réais. Dilma Rousseff (2010-2016) réduira le budget de la réforme agraire. En 2017, le gouvernement Temer n’affectera que 138 millions de réais à ces opérations. En 2019, première année du gouvernement Bolsonaro, l’enveloppe a été réduite à 6,7 milliards de réais.

Qui sommes nous?

Jean-Yves Carfantan, économiste, consultant en économie agricole. Analyse et suit l’évolution de l’économie et de la politique au Brésil depuis 30 ans. Vit entre São Paulo et Paris.  Il anime ce site avec une équipe brésilienne formée de journalistes, d’économistes et de spécialistes de la vie politique nationale.

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