L’Amérique du Sud entre en convulsion (2).

Les deux faces du "super-cycle des commodités"

en Amérique du Sud.


A partir de 2003, un scénario international exceptionnellement favorable pour les éco-nomies sud-américaines a induit une accélération des rythmes de croissance accom-pagnée d’une réduction généralisée de la pauvreté et de l’inégalité de distribution des revenus. Cette dynamique a été observé dans des pays dirigés par des gouvernements d’orientations politiques très diverses. La Banque Mondiale a conduit une étude sur 17 nations du continent et la période allant de 2000 à 2012. Cette étude montre que dans 12 de ces 17 Etats, on a assisté à une amélioration significative de la distribution des revenus et à une réduction des inégalités. Dans ces 17 pays, un groupe de 100 millions de personnes seraient sorties de la pauvreté et parvenues à intégrer la classe moyenne. De son côté, le FMI estime qu’entre 2000 et 2014 le taux de pauvreté aurait chuté fortement en Amérique latine, passant de 27% à 12%.


Pour expliquer une telle évolution, divers facteurs ont été mis en avant par les obser-vateurs. Dans plusieurs pays du continent, les politiques de transferts sociaux mises en œuvre (par exemple le système de revenu garanti conditionnel dit bolsa-familia, au Brésil) ont pu contribuer à réduire la grande pauvreté. Les mesures de relèvement des salaires de base ont aussi permis d’accroître le pouvoir d’achat des travailleurs les plus modestes. Les analystes se réfèrent plus rarement à la démographie et à des mutations sociologiques importantes. Entre la fin du XXe siècle et le début du XXIe, les sociétés d’Amérique du Sud ont enregistré une forte réduction de la natalité, y compris dans les catégories les plus modestes de la population. Alors que le nombre moyen d’enfants par famille chutait, les revenus augmentaient en raison de l’entrée massive des femmes sur le marché du travail.


Une des causes majeures de la contraction du taux de pauvreté et du tassement des inégalités de revenus semble cependant être liée au boom des cours des matières pre-mières entre 2002-03 et 2010-11. Sur cette phase particulièrement longue (souvent désignée sous le terme de "super-cycle des commodités"), les prix des produits de base (énergie, denrées agricoles, minerais et métaux) ont atteint des niveaux particulièrement élevés. Les économies latino-américaines ont alors tiré parti de l’essor de la consomma-tion en Chine et sur d’autres pays émergents asiatiques. C’est précisément à compter des années 2002 et 2003 que l’inégalité de distribution des revenus commence à se ré-duire en Amérique latine.


Par quel mécanisme les gains que les économies du continent réalisent par le biais du commerce international se transforment alors en leviers de réduction des inégalités et de diminution de la pauvreté ? Précisons ici que l’élévation des prix internationaux des commodités exportées par l’Amérique latine s’est produite sur une période pendant laquelle les prix des produits de haute technologie importés par la région chutaient de manière significative (en raison de la forte progression de l’offre chinoise, notamment). Dans ces conditions, les pays du continent ont connu une forte hausse de leur pouvoir d’achat international. Une illustration spectaculaire de cette évolution est fournie par une comparaison statistique désormais connue. En 2005, la cargaison de minerai de fer d’un navire avait une valeur commerciale équivalente à celle de 2200 télévisions à écran plat. Cinq ans plus tard, la même cargaison transportée sur le même type de bateau valait 22000 appareils de télévision à écran plat. Comment cette amélioration sensible du pouvoir d’achat est-elle passée des acteurs économiques intervenant directement sur les filières d’exportation et d’importation vers le reste de la population ? Comment a-t-elle généré une réduction de l’inégalité de revenus ?


Indice des prix internationaux des matières premières (2010 = 100).

Source : Banque Mondiale.

La hausse des revenus obtenus sur les marchés d’exportation de commodités va irri-guer l’ensemble de l’économie nationale. Les pays de la région voient leurs disponibilités en devises augmenter, les taux de change des monnaies nationales se valorisent. Les entreprises peuvent importer davantage de machines et de biens d’équipement. De leur côté, les consommateurs peuvent consommer des biens importés pour un coût moindre. Les acteurs économiques qui exportent des minerais, des produits agricoles ou du pé-trole déposent leurs excédents financiers sur des comptes bancaires. Les banques finan-cent ainsi d’autres secteurs de l’économie, ce qui favorisent la hausse de l’investissement et une plus forte croissance. L’élévation des cours mondiaux des commodités réduit par ailleurs la perception du risque des pays de la région, ce qui les rend plus attractifs aux yeux des investisseurs étrangers, augmente la liquidité et le crédit. Enfin, la croissance accélérée génère un accroissement des recettes fiscales et élargit les marges de manœuvre des Etats en matière d’investissements publics (infrastructures, logement, communications) et de programmes sociaux. Plus généralement, La progression de l’investissement stimule l’activité et dynamise la demande sur le marché de l’emploi.


Taux annuel de variation du PIB en Amérique latine (en %)*.


Source : CEPAL.*Ne comprend pas les Etats de la Caraïbe.


Les gains obtenus par le biais du commerce international ont donc été une grande opportunité. Néanmoins, même s’ils ont entraîné une hausse du revenu et de l’épargne disponible pour financer des investissements, ils n’ont pas été suffisants pour susciter le développement de tous les secteurs de l’économie. Dans la plupart des pays de la région, les activités industrielles qui peuvent être stimulées par la croissance de la demande intérieure sont confrontées à des obstacles qui limitent ou affaiblissent leur compétitivité. Ces handicaps sont d’origines diverses. Fréquemment, les infrastructures de transport et de communication sont médiocres, insuffisantes et souvent mal-entre-tenues. L’importation d’équipements modernes, de services et d’intrants de qualité est souvent difficile, impossible ou très onéreuse en raison du maintien de barrières tarifaires et non-tarifaires. Le niveau de formation et de qualification de la main-d’œuvre est fable. Le système fiscal est très contraignant et induit des distorsions dans le système de prix. La régulation économique et de la concurrence sont précaires. La sécurité juridique des investisseurs est limitée. L’investissement public et privé en recherche-innovation est modeste. Pour toutes ces raisons, sur leurs propres marchés intérieurs, les industries ma-nufacturières sud-américaines résistent très difficilement à la concurrence des industries d’autres pays émergents ou des nations occidentales.


Quand intervient un puissant stimulant extérieur comme le super-cycle des commo-dités des années 2003-2011, les secteurs des économies sud-américaines qui con-naissent une forte croissance sont ceux qui fournissent des biens et services qui ne sont échangés internationalement et sont en général de faible intensité technologique : construction civile, transport, commerce de gros et de détail, services de proximité, télécommunications, call centers, etc…). Dans tous ces secteurs, pour répondre à un surcroît de demande, les entreprises concernées vont accroître l’embauche de travail-leurs relativement peu qualifiés. La demande augmentant pour ces emplois, les salaires des travailleurs correspondant aux profils recherchés s’élèvent par rapport aux rému-nérations des autres catégories de travailleurs. Cette dynamique est à la base de la ré-duction des inégalités salariales.


Part des matières premières dans les exportations.

Source : CEPAL (en % de la valeur totale des exportations, moyenne 2010-2018).



Le boom des commodités a provoqué aussi une valorisation des monnaies des pays sud-américains par rapport aux grandes devises. La hausse des revenus ainsi générée entraîne une progression de la consommation intérieure. Avec l’appréciation du taux de change, la consommation de biens industrialisés échangés au plan international est satisfaite par des produits importés (comme les TVs à écrans plats en provenance d’Asie). Ces biens importés sont en général moins chers et de meilleure qualité que les produits manufacturés fournis par l’industrie nationale qui, en raison des problèmes structurels évoqués plus haut, ne parvient pas aux niveaux de productivité et de compétitivité qui lui permettraient de rivaliser avec ses concurrents étrangers.


De l’autre côté, la consommation en hausse de biens et de services qui ne sont pas échangés sur le marché international doit être satisfaite par une offre domestique limitée qui ne parvient pas à répondre à l’expansion de la demande. Les prix de ces biens et services non exposés à la concurrence extérieure augmentent par rapport aux prix des biens importés qui n’ont pas augmenté parce que la demande peut être couverte par des importations croissantes. Les branches locales fournissant des biens et services non échangés internationalement utilisent principalement une main d’œuvre moins qualifiée et moins longtemps scolarisée que les travailleurs mobilisés par l’industrie. En d’autres termes, avec le boom des matières premières, la demande pour des actifs peu qualifiés s’élève alors que celle concernant des travailleurs plus formés et qualifiés baisse ou augmente plus faiblement. En outre, les filières produisant et commercialisant les ma-tières premières (notamment le secteur agricole) sont des filières intensives en main d’œuvre de faible qualification. Dans ce contexte, on assiste à une élévation des rému-nérations des travailleurs peu ou pas qualifiés par rapport aux rémunérations des travail-leurs qualifiés. Entre le début du super-cycle des commodités et les premières années de l’actuelle décennie, les pays d’Amérique latine ont créé davantage d’emplois de vendeurs de magasins ou de shopping centres, de coiffeurs, d’ouvriers agricoles, d’agents de call centers ou de travailleurs du bâtiment que d’opérateurs de robots indus-triels, de designers ou de spécialistes en télécommunications. Pour de nombreux obser-vateurs, cette dynamique particulière du marché de l’emploi serait à l’origine de la réduction des inégalités de salaires et de celle des revenus en général[1].


L’autre face du super-cycle.


Cette histoire a cependant deux faces. La réduction des inégalités est en soi plutôt positive. Elle est cependant un indicateur de l’incapacité des économies latino-améri-caines à développer des secteurs à plus forte intensité technologique et plus sophis-tiqués. Avec le super-cycle des commodités, les pays de la région ont perdu des emplois dans les secteurs les plus productifs. Ces pertes ont été totalement compensées par une création très importante d’emplois dans les secteurs à faible productivité intrinsèque : la construction civile, le commerce de détail, la restauration, les services aux personnes (soins, santé), les call centers, les métiers du transport, entre autres. Les comparaisons internationales montrent que les écarts de productivité existant entre les pays ont leur origine dans le secteur des biens échangés internationalement, notamment dans les filières industrielles et les activités de services sophistiqués. La productivité d’un garçon de café, d’un chauffeur de taxi, d’un employé du commerce ou d’un camionneur est la même que l’on se trouve en Europe, aux Etats-Unis en Asie ou en Amérique latine. Elle est mesurée par la quantité de plats acheminés vers les tables des clients, par le nombre de passagers transportés, par le nombre de produits vendus par employé. De New-York à Sao Paulo en passant par Le Caire, les niveaux de productivité sont très proches voire identique. Même dans le secteur du BTP où les entreprises peuvent recourir à des engins plus sophistiqués, les écarts de productivité d’un pays à l’autre restent faibles.


Si les pays industrialisés et plusieurs économies émergentes d’Asie parviennent à atteindre des indicateurs de productivité supérieurs à ceux des autres nations, c’est parce qu'ils se distinguent dans les branches industrielles et celles des services sophis-tiqués[2]. En Amérique latine, le super-cycle des commodités (accompagné souvent d’un essor massif du crédit) a stimulé le développement des secteurs où les gains potentiels de productivité sont très faibles et fragilisé les secteurs susceptibles de générer des économies d’échelle et une forte rentabilité : les activités manufacturières. Les années 2000-2010 ont été marquées par une désindustrialisation et une "reprimarisation" des ex-portations avec l’élévation des cours. Dans ces conditions, la productivité a stagné ou n’a pas suivi les rythmes de progression observés dans des pays où le dynamisme industriel est puissant[3]. Au début des années 1990, un travailleur d’Amérique latine fournissait une production annuelle d’une valeur très proche de celle d’un travailleur coréen (gra-phique ci-dessous). En 2018, la valeur de la production du Coréen était 2,2 fois supérieure à celle de son homologue latino-américain. Au Brésil, en Argentine ou au Chili, même le secteur des services sophistiqués comme le marketing, la finance, le conseil juridique ont souffert car ce sont des activités fortement dépendantes de l’industrie manufac-turière ou de l’agro-industrie. En résumé, les pays de la région ont emprunté depuis le début du XXe siècle la voie de la régression technologique et de la réduction de la complexité des économies, ce qui a fini par induire une stagnation du niveau général de productivité.


Evolution de la productivité (production annuelle par travailleur en dollars de 2011)*

*En parité de pouvoir d’achat. Source : Organisation Internationale du Travail.


Pendant le super-cycle des commodités, on assiste dans la plupart des pays de la région à une progression vers le plein emploi qui entraîne une élévation des salaires (surtout des travailleurs peu ou pas qualifiés) sans que le processus soit accompagné par une amélioration de la productivité. Les coûts unitaires de production ont donc aug-menté, réduisant la rentabilité des productions industrielles, freinant l’essor des secteurs concernés et les investissements. Soulignons encore que le taux de change nominal et réel s’est fortement apprécié pendant plusieurs années, contribuant à la dégradation de la compétitivité extérieure des économies de la région. Avec le repli des cours mondiaux des matières premières, les économies de la région ont été confrontés aux consé-quences de cette perte de compétitivité : dégradation des paiements courants, chute de l’investissement et stagnation du PIB. Désormais, comme les salaires nominaux ne seront pas revus à la baisse, le retour à une croissance significative passe par une dépréciation significative des monnaies locales et une hausse de la productivité. La dévalorisation des monnaies a déjà été très marquée depuis 2013-14. L’amélioration de la productivité peut être générée par une élévation des investissements en infrastructures et par la sophistication du tissu productif afin de développer de nouveaux produits et d’atteindre de nouveaux marchés, notamment dans le domaine industriel. Dans le monde ultra-concurrentiel d’aujourd’hui cette ambition ne sera pas facile à mettre en œuvre. A moyen terme, un mouvement puissant d’investissements en infrastructures et le maintien de monnaies faibles peuvent ouvrir une perspective. Si ces deux conditions ne sont pas réunies, en l’absence d’un nouveau super-cycle des commodités, il est vain d’espérer une croissance forte dans l’avenir pour l’Amérique du Sud.


La fin du super-cycle conduit à un affaiblissement de l’activité dans tous les secteurs de production de biens et de services non échangés internationalement. La construction, les services de proximité, le commerce de détail connaissent des difficultés et vont perdre des emplois. Aux handicaps de développement que rencontraient déjà les industries manufacturières et les services sophistiqués vient s’ajouter un sérieux freinage dans les activités de production de biens et de services peu sophistiqués, générant de faibles gains de productivité. La fin du super-cycle signifie un ralentissement des économies sud-américaines, la progression du sous-emploi, l’aggravation des inégalités et le renforcement de la pauvreté.



[1] La distorsion évoquée ici n’est pas provoquée par le secteur de production des produits de base. En réalité, celui-ci est compétitif et génère des revenus pour le pays. Le problème est lié à la faible compétitivité de l’industrie nationale induite par les infrastructures déficientes, le manque d’innovations, le protectionnisme commercial, le système fiscal, la régulation insuffisante de la concurrence (secteurs oligopolistiques), les défaillances de l’éducation et de la formation. Les pays avancés qui sont de grands fournisseurs de matières premières comme le Canada, les Etats-Unis ou l’Australie, ne souffrent pas des mêmes problèmes de compétitivité que les Etats d’Amérique latine car ce sont des économies ouvertes, mieux régulées, disposant de bonnes infrastructures, de politiques d’éducation adaptées et investissant fortement dans l’innovation.

[2] La productivité moyenne d'une économie est très liée à la composition sectorielle des activités. Les pays riches sont ceux qui garantissent la compétitivité de leurs secteurs de biens et services internationalement échangés.

[3] Les gains de productivité d’une économie dépendent fondamentalement de la structure de production. L’amélioration de la productivité ne repose pas seulement de l’éducation et de la formation des actifs. Elle est aussi liée aux choix qui sont faits en matière de spécialisation. Une économie est plus ou moins productive selon qu’elle est spécialisée dans la production de noix de cajou, de chips d’ordinateurs, de véhicules ou de chaussures, de bananes ou d’équipements informatiques. Le processus d’amélioration de la productivité n’est pas indépendant de la structure de production en termes de secteurs (poids de l’agriculture et des activités primaires, parts des services et de l’industrie dans le PIB) et des types de production que le pays est capable de développer. En d’autres termes, la productivité ne dépend pas des individus, elle possède une dimension systémique. Des travailleurs insérés dans des secteurs d’activités sophistiqués sur le plan technologique seront productifs parce que bien formés (et donc adaptés aux activités en question) mais aussi et surtout en raison des caractéristiques intrinsèques de ces secteurs.

Qui sommes nous?

Jean-Yves Carfantan, économiste, consultant en économie agricole. Analyse et suit l’évolution de l’économie et de la politique au Brésil depuis 30 ans. Vit entre São Paulo et Paris.  Il anime ce site avec une équipe brésilienne formée de journalistes, d’économistes et de spécialistes de la vie politique nationale.

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