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L'Amérique du Sud sur le fil du rasoir.


Le dynamisme économique de la région est très lié aux cycles des prix internationaux des matières premières. Les livraisons de produits agricoles et alimentaires, de pétrole, de minerais et de métaux représentaient en moyenne plus de 75% des recettes d’exportation des pays du sous-continent en 2018/19. Les phases de forte expansion de l’activité ont correspondu dans le passé à des périodes de boom des prix des commo-dités, favorisés par une forte demande mondiale. Ce fut notamment le cas entre 2004 et 2014, au cours du dernier "super-cycle des matières premières". A l’inverse, après ce cy-cle, l’économie régionale s’est assoupie. Entre 2014 et 2021, la croissance moyenne annuelle de la région a été une des plus faibles du monde.


La hausse des cours des matières premières observée depuis la mi-2020 et accentuée après l’invasion de l’Ukraine entraîne donc et va entraîner encore dans l’avenir proche une progression des revenus en devises et des rentrées fiscales dans de nombreux Etats sud-américains. Elle devrait donc doper la croissance dans la région. Ce n’est pourtant pas ce que nous disent les prévisionnistes.


L’Amérique du Sud a été la région du monde la plus durement touchée par la pandémie du covid-19, aussi bien sur le plan sanitaire qu’en termes d’impact économique. Après le déclenchement de la guerre d’Ukraine, les prévisions de croissance régionale ont été révisées. La CEPAL [1] anticipe désormais une très modeste amélioration (le PIB du sous-continent croîtrait de 1,5% en 2022, contre 1,4% prévus initialement). Avec le cycle haus-sier des prix de commodités actuel, un réveil de la croissance comparable à ceux ob-servés dans le passé ne semble pas être d'actualité. La reprise est en effet contrecarrée par d’autres facteurs qui devraient avoir sur les prochains mois un rôle essentiel.


Croissance du PIB (en %).

Source : CEPAL.


Le premier concerne l’économie mondiale, plus fragile aujourd’hui que lors du dernier super-cycle des prix de matières premières. Pour que les cours internationaux des com-modités atteignent leurs sommets actuels, il a fallu deux chocs d’offre négatifs : la pan-démie (crise énergétique de 2021, perturbations des chaînes d’approvisionnement) et la guerre en Ukraine. Depuis quelques temps, les inquiétudes se multiplient au sujet de la santé de l’économie chinoise (en lien avec la politique anti-covid du régime de Pékin). De leur côté, dans un contexte d’inflation élevée, plusieurs pays occidentaux ont engagé un cycle de resserrement monétaire ou sont sur le point de le faire, ce qui doit entraîner un ralentissement de la demande intérieure. Ces durcissements vont affecter évidemment les conditions de financement sur les marchés internationaux. Notons ici que sur la quasi-totalité du précédent super-cycle de hausse des prix des matières premières, les politiques monétaires des pays avancés ont été très accommodantes.


Un second facteur doit être pris en compte : les fondamentaux des écono-mies sud-américaines sont aujourd’hui bien moins solides qu’ils ne l’étaient il y a une quinzaine d’années. Le sous-continent a abordé la crise financière mondiale de 2008 avec des indi-cateurs économiques relativement favorables. La dette publique était alors relativement faible (45,8% du PIB en 2008). Le secteur bancaire était sain et les efforts insistants des principales banques centrales pour contenir la pression inflationniste avaient porté leurs fruits.


Comme le reste du monde, l’Amérique du Sud est confrontée depuis 2021 à une inflation préoccupante. Sur le sous-continent, elle a atteint sur les premiers mois de 2022 le niveau le plus élevé depuis quinze ans. La situation est particulièrement inquiétante dans plusieurs pays de la région où aux effets de chocs d’offre négatifs viennent s’ajouter des déterminants inté-rieurs. L’Argentine vit depuis quelques années avec une inflation à deux chiffres. Le rythme de hausse prix s’est élevé depuis la fin 2020 au Brésil. Il aug-mente également en Colombie ou au Chili. L’inflation persiste alors même qu’un cycle de resserrement monétaire agressif a été engagé il y a plus d’un an. Ce durcissement pèse sur le crédit, l’investissement et la consommation. L’instabilité des prix concerne notam-ment le secteur alimentaire, l’énergie (gaz, électricité) et les carburants. Elle impacte donc particulièrement les couches les plus pauvres.


Variation annuelle des prix à la consommation (en %).

Source : FMI.


Autre difficulté majeure : de nombreux pays de la région connaissent après la crise du Covid un niveau d’endettement public très problématique (72% du PIB en moyenne à la fin 2021). Désormais, pour éviter une aggravation de cette situation, les gouvernements nationaux réduisent le soutien aux ménages et aux entreprises qu’ils avaient fourni au plus forte de la crise sanitaire. Ils diminuent aussi leurs investissements. La normalisation en cours des politiques monétaires dans la plupart des économies avancées représente un énorme défi pour l’Amérique latine. Elle peut entraîner une accélération des sorties de capitaux, freiner l’investissement, accroître la contrainte budgétaire et la contrainte exté-rieure (lorsque le financement des déficits publics et du déséquilibre courant dépend de ressources extérieures).


Risques politiques et sociaux.


Les prévisionnistes qui tablent sur la poursuite d’une croissance lente sur la région prennent encore un compte une autre donnée majeure : le "climat" social et politique. L’atonie des économies depuis 2015 a entraîné un appauvrissement relatif des nouvelles classes moyennes qui avaient émergé au début du XXIe siècle. Elle a suscité une énorme frustration sociale qui s’est exprimée en fin 2019. Les populations ont dénoncé la dégradation des conditions de vie, le creusement des inégalités, la précarisation. Autant d’évolutions qui ont été amplifiées et accélérées par la crise sanitaire. Avec le Covid, les Etats ont tenté de limiter les dégâts sociaux. Ils semblent pourtant impuissants à freiner l’essor de la pauvreté, à garantir un minimum de protection sociale, à faire face à la montée de l’insécurité, de la violence et du crime organisé.


Ce climat favorise une polarisation politique accentuée. Il alimente une désillusion croissante des électeurs, la montée des populismes, une demande plus marquée des populations en faveur d’une intervention économique plus forte de l’Etat, une immense impatience.Dans ce contexte, on assiste depuis trois ans au retour au pouvoir de forces politiques de gauche. Les nouveaux gouvernants sont confrontés à une instabilité institutionnelle plus forte. Autant de réalités ou de perspectives qui ne créent pas un climat économique propice aux investissements, à la croissance, à l’essor de l’emploi.


Tous les pays de la région ne sont pas confrontés avec la même ampleur à ces difficultés. Les Etats producteurs et exportateurs nets de pétrole et de gaz naturel devraient connaître une croissance relativement forte sur 2022 et 2023. C’est le cas de la Colombie, de l’Equateur ou de la Bolivie. C’est aussi le cas du Venezuela, où le PIB a baissé de près de 75% entre 2013 et 2021, provoquant l’exode de 6 millions d’habitants. L’économie devrait renouer avec une croissance positive cette année. Pour les autres nations du continent, même si le boom actuel des matières premières améliore les revenus d’exportation et les recettes fiscales, les perspectives ne sont pas favorables. Lorsqu’ils ne sont pas menacés immédiatement par une crise des finances publiques, plusieurs doivent faire à la hausse des cours du pétrole importé et à une instabilité politico-institutionnelle gravissime.

Manifestation contre le gouvernement Castillo, à Lima, au Pérou (mars 2022).


C’est le cas au Pérou ou au Chili. Dans le premier pays, cela fait près d’un an que l’instituteur d’extrême gauche Pedro Castillo a accédé à la Présidence de la République. Depuis son entrée en fonction, il a déjà changé quatre fois de ministres, invoquant la nécessité d'un renouvellement. Accusé par ses adversaires au Congrès de corruption, en seulement dix mois de mandat, le leader péruvien a déjà subi deux tentatives de destitution. Au Chili, depuis mars dernier, le jeune président Gabriel Boric est en principe appuyé par une coalition de forces de gauche. En réalité, les partis les plus radicaux veulent une rupture avec l’économie de marché, prônent le grand soir, suscitent la révolte des minorités indiennes et vont chercher des soutiens au Venezuela. De son côté, l’aile social-démocrate et le Président mobilisent l’armée pour empêcher la sécession de populations indigènes, dénoncent le régime chaviste et avoue que les promesses sociales du candidat Boric ne peuvent être envisagées sans une sensible amélioration de la productivité.


Comme souvent, sur le registre de la crise politique, l’Argentine surpasse ses voisins. Le pays gouverné par le parti péroniste depuis décembre 2019 est à nouveau au bord du gouffre. Avec la crise sanitaire et la guerre en Ukraine, la pauvreté a progressé, amplifiée par une inflation galopante (près de 60% de hausse des prix anticipés pour 2022). Quatre Argentins sur 10 connaissent des difficultés pour s’alimenter. Le spectre du corralito, la grande crise financière et économique qu’a connu le pays en 2002, obsède à nouveau les Argentins. Pendant ce temps, les responsables de l’exécutif s’entredéchirent. D’un côté, le Président Fernandez tente d’éviter une débandade économique totale et cher-che à respecter les engagements pris par le pays envers le FMI. De l’autre, la vice-pré-sidente s’affiche comme la première opposante au Président, mobilise la rue et toutes les forces qui refusent un assainissement des finances publiques, la rigueur monétaire et le respect des engagements internationaux. La rupture totale entre les deux camps est désormais un scénario probable. Il entrainera une fois encore une ruée vers le dollar, une nouvelle dévaluation douloureuse, une crise comparable à celle d’il y a vingt ans.


En Colombie, le second tour de l’élection présidentielle du 19 juin dernier a donné la victoire au candidat de la gauche, Gustavo Petro. Celui-ci va devoir gouverner avec un Congrès très divisé. Il décevra rapidement car il ne pourra pas mettre en œuvre un programme radical qui prévoit l’octroi d’emplois publics à tous les chômeurs, l’accès gratuit à l’enseignement supérieur et l’interdiction de la mise en exploitation de nouveaux champs pétroliers et gaziers, un secteur essentiel pour les recettes de l’Etat. Au Brésil, si l’on en croit les enquêtes d’opinion, la gauche de Lula pourrait revenir au pouvoir. Elle devra gérer une économie condamnée à une croissance faible, des finances publiques délabrées et une société où la pauvreté progresse, ici encore en raison d’une inflation record.


Dans tous les pays où des changements politiques majeurs ont eu lieu ou sont anticipés, alors que les ratios dette publique/PIB dépassent les niveaux prépandémiques et que les conditions de financement se durcissent, les nouveaux gouvernements devraient conduire des politiques budgétaires très prudentes afin de préserver leur crédibilité. Face à une pression infla-tionniste sans précédent sur la région depuis plusieurs décennies, leur priorité devrait être de maintenir un soutien ciblé et temporaire aux ménages vulnérables et à faible revenu, tout en permettant aux prix inté-rieurs de s'adapter à ceux du marché international. Au-delà de cette politique de court terme, l’orientation à privilégier serait de redéfinir les priorités de la dépense publique et de réformer la fiscalité (en renforçant les impôts directs sur les personnes physiques et en réduisant le poids de la fiscalité indirecte). Les crédits consacrés aux programmes sociaux, à la santé, à l’éducation et aux investissements publics devraient être protégés. En revanche, les charges de fonctionnement des administrations, les avantages octroyés aux entreprises (exemptions fiscales, subventions, protections commerciales) et à la haute fonction publique seraient réduits.


Comme le montre l’expérience passée, les nouveaux gouvernements peuvent cepen-dant choisir de renoncer à ces choix raisonnables si le cycle de hausse des prix des matières premières en cours leur offre des marges de manœuvre budgétaires inespérées. Une fois ce cycle achevé, le sous-continent renouera alors une fois encore avec une croissance anémique. La progression de la pauvreté et les frustrations des classes moyennes privées de tout espoir de mobilité sociale seront sans doute instrumentalisées par les groupes politiques les plus radicaux et les réseaux criminels pour promouvoir une véritable anarchie sociale. La guerre en Europe aura alors précédé de peu de temps des convulsions politiques sans précédent en Amérique du Sud.



[1] Commission Economique Pour l’Amérique Latine et la Caraïbe (des Nations Unies).




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