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L'Amérique latine et la Russie de Poutine (3).


Une gauche latino alignée sur le Kremlin.


Le jour de l'invasion de l'Ukraine par la Russie, le 24 février dernier, l'ancien président bo-livien Evo Morales a posté sur son compte Twitter un message surréaliste : "Nous con-damnons l'interventionnisme des États-Unis qui suscitent l’affrontement entre deux pays comme la Russie et l'Ukraine." Les jours suivants, Morales a continué à s'en prendre aux États-Unis, condamnant les sanctions contre la Russie comme une "imposition unila-térale et criminelle", tout en accusant Washington et l'Organisation du traité de l'Atlan-tique Nord (OTAN) d'interventionnisme expansionniste". Pendant ce temps, au Brésil, les élus du Parti des Travailleurs (PT, principale force de gauche) au Sénat fédéral publiaient une note regrettant le déclenchement d’une guerre provoquée par "l’expansion continue de l’OTAN en Europe orientale". Et les sénateurs d’ajouter : "Les Etats-Unis n'acceptent pas une Russie forte et une Chine qui tend à les dépasser économiquement" [1]. Sur les sites des partis d’extrême-gauche de tout le sous-continent, il n’est plus difficile de trouver d’innombrables posts accusant "l’impérialisme américain" d’être responsable de la guerre ou dépeignant l’invasion russe comme une action légitime contre une pays "na-zifié" et dirigé par un ancien comédien peu crédible.


La publication de ce genre de prose dans la presse aux ordres de Cuba ou dans les mé-dias chavistes au Venezuela ne peut pas surprendre. En revanche, que cette thèse soit reprise et avancée par des leaders politiques brésiliens, argentins ou colombiens peut interroger. Au Brésil, José Dirceu, membre éminent du PT, ancien coordinateur du gou-vernement Lula, a clairement exposé une vision complotiste très répandue dans plu-sieurs secteurs de la gauche latino-américaine. Selon l'ancien ministre, les puissances occidentales sont responsables du déclenchement de la guerre parce qu’elles ont soutenu le renversement d’un gouvernement pro-russe en Ukraine en 2014 et favorisé l'expansion de l'OTAN en Europe orientale. Dans un article publié sur le site d'in-formation Poder 360 [2], ce compagnon de Lula soutient que les États-Unis et l'OTAN se servent de la défense de la démocratie et des droits de l'homme comme d'une excuse pour mener une escalade anti-Chine afin de contrer la montée en puissance de la Russie, de l'Inde, de la Turquie et de l'Iran. L’article est un véritable condensé de l’interprétation de l’invasion de l’Ukraine que partage toute une gauche qui soutenait jadis l’URSS et légi-time désormais les menées de l’autocrate russe.


Et José Dirceu de poursuivre : "La tragédie de la guerre, les risques que font courir au monde entier les sanctions décidées par les Etats-Unis et leurs alliés (qui ne sont pas majoritaires et ne représentent pas le monde, contrairement à ce que prétendent certains médias brésiliens) montrent que nous avons affaire à un empire qui refuse de réorganiser la gouvernance globale en prenant en compte l’émergence de nouvelles puissances, notamment la Chine". Le responsable du PT assimile ce qui serait aujourd’hui le résultat d’une intervention américaine en Ukraine aux conflits qui ont eu lieu en Irak, au Kosovo, en Libye, en Afghanistan et en Syrie. Dans tous les cas, les conflits locaux porteraient la marque de l’intervention de la super-puissance américaine. Selon José Dirceu, en Syrie, derrière la guerre civile qui durait depuis des années, il faut voir l’ingé-rence occidentale. Et si ce pays n’a pas été occupé par la puissance américaine, c’est parce que parce que Bachar al-Assad, soutenu par la Russie et l'Iran, a donné "un coup d'arrêt à la pax americana". Interprétation surprenante. En réalité, le dictateur syrien a bénéficié du soutien actif de Poutine à partir de 2015, alors qu’il était menacé depuis le début de la décennie 2010 par un mouvement de révolte national, que les rebelles syriens auraient pu le renverser et que le groupe terroriste État islamique gagnait du terrain dans le pays. Le soutien russe a été essentiel pour maintenir le régime autoritaire au pouvoir.


José Dirceu accuse les Etats-Unis de n’être plus une république démocratique mais un "empire et une ploutocratie". Cet empire serait seul responsable des fakes news qui en-combrent les plateformes numériques. Le compagnon de Lula affirme sans nuance que "l'utilisation et l'abus des réseaux sociaux contrôlés par les multinationales techno-logiques américaines sont la règle sur la scène internationale". Il se garde bien de men-tionner le fait que la Russie est considérée comme une puissance dans le domaine de la désinformation. Dans le cas de l'Ukraine, il soutient que les États-Unis et l'Union Euro-péenne "ont fermé les yeux sur les truculences du nouveau gouvernement [ukrainien] et encouragé la politique de nettoyage ethnique, l'interdiction du russe comme deuxième langue en Ukraine, les attaques contre la population russe et le soutien aux milices fascistes", reprenant ainsi les accusations de Poutine, pour qui les habitants de la région séparatiste du Donbass, pro-Kremlin, vivent dans un climat exacerbé de russophobie.


José Dirceu harangue les membres de son parti lors d'une réunion du PT en 2019.


Le leader de la gauche brésilienne ajoute pour conclure sa diatribe : "Malheureusement, la réalité s'est imposée, et la réponse russe a été l'invasion de l'Ukraine. Tant les États-Unis que l'Union européenne n'ont pas été capables de résoudre par des moyens di-plomatiques et pacifiques, de préférence via les Nations unies, un conflit d'intérêts légitimes : maintenir l'Ukraine indépendante, mais démilitarisée et en dehors de l'OTAN, sans armes nucléaires, comme l'exige la Russie, en plus de l'autonomie des régions du Donbass conformément aux accords de Minsk." Comme Dirceu, d’autres responsables et représentants de la gauche brésilienne affirment que la responsabilité de la situation qui a conduit à l'entrée des troupes russes en Ukraine incombe en grande partie à l'OTAN et aux États-Unis. Dans une interview accordée au site Brasil 247 [3], l'ancien ministre des affaires étrangères Celso Amorim sous les gouvernements Lula, a déclaré qu'"une grande partie de la faute, de la responsabilité, incombe aux États-Unis et à l'expansion de l'OTAN", rejoignant ainsi l’interprétation des élus de son parti au Sénat fédéral.


Les responsables du PT déjà cités n’ont pas l’exclusivité de cette lecture du conflit proposée explicitement par José Dirceu. Au Brésil, de nombreux partis situés à la gauche du Parti des Travailleurs rendent les États-Unis et "l'avancée de l'OTAN" vers les frontières de la Russie responsables de l'invasion de l'Ukraine par Poutine. C'est le cas, par exemple, de l'ancienne députée fédérale Manuela D'Ávila (du Parti Communiste du Brésil, PC do B), candidate à la vice-présidence de la République en 2018 aux côtés de Fernando Haddad (le protégé de Lula et candidat à la Présidence). "La Russie et l'Ukraine partagent plus que des frontières, des peuples et des cultures. Une issue pacifique doit être recherchée, par la diplomatie et le dialogue et conformément au droit international et au principe de non-intervention", a-t-elle écrit sur Twitter le 24 février dernier. "Cela exige que les préoccupations légitimes de la Russie concernant sa sécurité soient prises en compte, et que le siège de l'OTAN à ses frontières russes soit inversé", a ajouté l'ancienne députée.


Une culture géopolitique anachronique ?


Aux prises de position de cette gauche justifiant l’intervention russe, de nombreux obser-vateurs latino-américains ont réagi en évoquant une culture géopolitique attardée, une vision du monde prisonnière de la guerre froide. La gauche en question se rangerait du côté du Président russe parce qu’il serait "anti-impérialiste" ou plutôt anti-américain. Ces forces politiques soutiennent tout ce qui est opposé aux Etats-Unis. A l’inverse, elles combattent tout ce qui est en faveur des Etats-Unis, même si cela peut les conduire à soutenir des régimes autoritaires comme celui de W. Poutine. Avec l’aggravation des tensions entre la Russie et l’Ukraine, puis la guerre, cette gauche a su rapidement iden-tifier les raisons qui donnaient une légitimité à l’attitude du dirigeant russe. Elle a immé-diatement évoqué "l’expansion de l’OTAN vers l’est et l’impérialisme". Les observateurs que nous évoquions soutiennent qu’un tel réflexe est le symptôme d’un anachronisme regrettable. Les penseurs de gauche n’auraient pas remis leurs montres idéologiques et géopolitiques à l’heure. Ils perçoivent Poutine avec les lunettes des années soixante. L’au-tocrate du Kremlin est avant tout un acteur qui contribue à affaiblir le seul monstre imaginable, l’oncle Sam. Et nos observateurs de trouver des excuses à ce daltonisme mental. L’Amérique latine n’a-t-elle pas été victime à plusieurs reprises de l’impérialisme américain ? Le sous-continent fait partie de la sphère d'influence des États-Unis, ce qui expliquerait cette vision du monde défendue par une certaine gauche.


Remarquons ici que cette situation devrait justement conduire toute la gauche latino-américaine à affirmer sa solidarité avec l’Ukraine. Les "forces progressistes" devraient se reconnaître dans ce pays d’Europe orientale et le soutenir, car elles savent ce que cela signifie que de vivre à proximité d’une grande puissance. C’est exactement le contraire qui se produit. Il est quasiment impossible d’expliquer à ces gauches latino-américaines pro-russes que l'OTAN n'a pas annexé les pays d'Europe de l'Est, mais que ce sont des gouvernements légitimes qui, en Pologne, en Hongrie ou en Lituanie, ont demandé à rejoindre l’organisation parce que l’histoire leur a appris qu’il fallait craindre la Russie. Vu des quartiers généraux des forces progressistes de São Paulo, de Lima ou de Buenos Aires, il ne peut pas y avoir d’autre impérialisme que nord-américain. Cette forme d’aveu-glement a probablement de nombreuses causes. Il y a sans doute un manque de con-naissances solides sur la réalité de la Russie d’aujourd’hui. Il faut aussi évoquer un fait historique : rares sont les forces de gauche sur le sous-continent qui aient tiré un bilan sérieux de l’expérience soviétique, qui aient établi des frontières claires entre leurs projets et le socialisme réel pratiqué à l’est de l’Europe, qui aient pris de sérieuses dis-tances avec le marxisme. Chez les péronistes de gauche ou au sein des courants les plus radicaux du PT brésilien, il flotte comme un parfum de nostalgie de l’ère soviétique.


Une forme de rigidité mentale et un sérieux penchant complotiste conduisent donc à pérenniser les vieux dogmes, à conserver le même catéchisme. Selon plusieurs courants de la gauche latino-américaine, il y aurait un lien entre le mouvement démocratique en Ukraine, le printemps arabe et les événements au Brésil depuis 2013. Les Etats-Unis ont été à chaque fois impliqués. S’ils n’ont pas suscité le déclenchement de ces processus, ils ont au minimum favorisé leur développement. C’est aussi la puissance américaine qui a orchestré au Brésil l’opération Lavage-Express, la plus importante procédure de lutte contre la corruption engagée dès 2014 par plusieurs magistrats, notamment l’ancien juge Sergio Moro. L’oncle Sam aurait encore programmé l’ascension de Jair Bolsonaro et conduit cet obscur député fédéral à la victoire aux présidentielles de 2018. Dans tous les cas, le grand voisin aurait cherché à affaiblir économiquement la puissance émergente qu’était devenu le Brésil sous les gouvernements Lula da Silva (2003-2010). Washington aurait enclenché une guerre hybride contre le plus grand pays d’Amérique du Sud lorsque ce dernier est devenu un producteur significatif de pétrole, à la fin de la décen-nie passée. Cette vision paranoïde attribue systématiquement aux Etats-Unis bien plus de pouvoir qu’ils n’en ont réellement. La thèse fondamentale est simple : l’oncle Sam aurait un plan global pour renverser les gouvernements du monde entier qui ne seraient pas alignés sur la super-puissance.


Une vision binaire du monde. L'oncle Sam bouc-émissaire de tous les maux.


Obsession anti-américaine.


Cette conception de la géopolitique du XXIe siècle est exactement celle qui est diffusée par les médias russes en Amérique latine, qu’il s’agisse de l’agence multimédias Sputnik ou de Russia Today. Elle structure aussi la vision du monde que propage TeleSur, la chaîne de télévision généraliste contrôlée par le pouvoir vénézuélien qui est reçue dans plusieurs pays voisins de la République bolivarienne et accessible par internet. Ce média est très prisé par les milieux de gauche du sous-continent. Dans tous les cas, le monde est lu et interprété à partir d’une théorie simple, manichéenne, d’application universelle et permettant d’expliquer tout ce qui se passe dans le monde. Il n’y aucune nécessité de faire un effort d’investigation pour comprendre ce qui se passe en Ukraine ou pour ana-lyser les raisons qui ont conduit il y a quelques années les populations du monde arabe à descendre dans la rue. Il suffit de se repaître dans cette sorte de paresse intellectuelle qui consiste à utiliser en toutes circonstances un grand modèle binaire opposant les forces du bien et celles du mal. Devant les faits, les "croyants" se récusent à voir ce que les évidences montrent. Ils se contentent de débiter sans hésitation la litanie de la propagande poutinienne, accusent l’occident, les Etats-Unis, l’Otan, c’est-à-dire un pôle de civilisation auquel ils appartiennent ou dont ils sont proches. Derrière les slogans utilisés, les arguments auxquels les disciples se raccrochent, les conspirations qu’ils évoquent, le fil conducteur est toujours le rejet (voir la haine) de l’occident (notamment des Etats-Unis) et de la démocratie libérale [4].


Il y a vingt ans, le philosophe français Jean-François Revel publiait L’obsession anti-américaine, un ouvrage dans lequel il suggérait que ce trouble relèverait d’une perte de la capacité de jugement favorisée par la vision des Etats-Unis comme puissance malé-fique[5]. Cette vision serait elle-même favorisée dans la majorité des cas par une haine viscérale qui non seulement n’a pas besoin pour exister de s’appuyer sur des faits, mais parvient à les relativiser, à les rejeter ou à les réinterpréter de manière totalement arbitraire. Dans les circonstances les plus évidentes (ici l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe), les groupes politiques évoqués ici se manifestent en utilisant des dithy-rambes sinueuses et parviennent constamment à accuser la victime, les amis de la victime, les connaissances de la victime, lesquels sont toujours des acteurs liés au monde occidental. Les arguments utilisés (même et surtout ceux qui sont les plus honteux) sont formulés dans des phrases remplies de "mais", d’antécédents, de références à des faits secondaires, d’expressions témoignant d’une grande tolérance à l’égard de la Russie, de soi-disant contextualisations. Les raisonnements débouchent inévitablement sur une inversion de la culpabilité. Ainsi, dans le cas de la guerre en Ukraine, on parvient à rendre l’OTAN responsable de l’invasion du pays par la Russie.


L’anti-occidentalisme est une idéologie qui rassemble toutes les haines que notre civilisation peut susciter. Il y a dans plusieurs secteurs de la gauche latino-américaine une critique forcenée des démocraties libérales d’Europe, d’Amérique du Nord ou du Pacifique. Ce régime et l’occident qui cherche à le défendre sont considérés les causes de tous les maux du monde. L’occident et son système politique incarne un univers honni désigné sous les termes de capitalisme, de libéralisme ou de démocratie bourgeoise. La démarche mentale procède de la définition d’un bouc-émissaire, conformément aux analyses de René Girard. Le complotisme procède d’un ressentiment. En réalité, le rejet radical de l’Occident est d’abord (notamment dans les pays avancés d’Europe ou d’Amérique du Nord) une haine de soi. Il exprime la frustration des individus qui, inca-pables de se remettre en cause, transfèrent sur le groupe auquel ils appartiennent la responsabilité de leur situation. Ce groupe est dépeint comme une caricature de la réalité, laquelle, dans une grande mesure, reflète la façon dont les individus concernés se perçoivent eux-mêmes.


Entre toutes les gauches latino-américaines qui appuient aujourd’hui Poutine et rejettent la démocratie libérale, on peut distinguer plusieurs grandes familles. La première est formée par des groupes marxistes qui manifestent une profonde nostalgie de l’époque du socialisme réelle. Au Brésil, ces paroisses s’appellent le PCO (Parti de la Cause Ouvrière), le PSTU (Parti Socialisme des Travailleurs Unifié), le PC do B (Parti Communiste du Brésil), la Cause Ouvrière, etc…Ces groupes réunissent les orphelins idéologiques d’Enver Hoxa, de Pol Pot, de Mao Tsé Tung, de Marx, de Lenine, de Staline et de leurs descendants, cubains, vénézuéliens et des mouvements de guérillas qui ont marqué la vie politique du sous-continent depuis le XXe siècle. Cette gauche antédiluvienne et jurassique n’est pas attachée à la personne de Poutine qu’elle traite souvent comme un capitaliste. Ce qu’elle aime chez Poutine, c’est qu’il est russe, qu’il a appartenu au KGB et à l’URSS. Jadis, le soleil du monde naissait là-bas du côté de Stalingrad. Ces groupes radi-caux ont été nourri d’une culture politique qui attendait du socialisme réel, celui en construction sous d’autres longitudes, l’émergence d’un homme nouveau. S’ils n’existent guère dans l’espace politique institutionnel, ils restent très influents dans les milieux universitaires, le syndicalisme ouvrier, des mouvements sociaux divers.


Leur motivation secrète est une haine viscérale du système capitaliste que symbolise l'Amérique, leur Belzebuth. Cela ne les empêche pas d’utiliser des technologies américaines, de regarder des séries et des films américains, de porter des jeans amé-ricains ou de passer des vacances à Miami. Désormais dépourvus de grandes causes, ils doivent se contenter d’anti-causes. Conditionnés pour saliver lorsque certains stimulis apparaissent, dès qu'ils détectent une légère odeur d'Amérique, ils profèrent comme par réflexe la fureur et le verbiage, les justifications et les contextualisations. Les pré-diluviens assument, urbi et orbi, la défense intransigeante de "l'opération militaire spéciale", répétant, point par point, sans rire, les slogans de propagande du Kremlin.


Manifestation du PCO à Brasilia en février 2022 : "Appui total à la Russie pour la défaite de l'Otan en Ukraine"......


A côté de cette frange stalinienne et anticapitaliste, il y a désormais une gauche latino-américaine influencée par la "culture woke". Cette tribu est constituée de leaders et de forces politiques qui se considèrent plus éclairés que le reste de la population et donc naturellement prédestinées à guider les masses ignorantes sur le chemin de la lumière qu’ils croient posséder. Ces groupes sont souvent issus du trotkysme, de la nouvelle gauche, du léninisme, du maoïsme ou d’autres écoles idéologiques proches. Ils critiquent cependant les mouvements de gauche traditionnels du passé dont l’approche se focalisait sur les luttes des travailleurs salariés. Bien que s’inspirant des analyses mar-xistes et libertaires, ils adoptent une définition plus large, du militantisme politique et de la critique sociale qui prend en compte les enjeux écologiques, la critique des valeurs sociales dominantes, la défense des minorités culturelles et sexuelles, le racisme. Reste que les militants de cette mouvance possèdent une conviction inébranlable : tout ce qui arrive dans notre monde (le réchauffement climatique, la violence contre les femmes, la discrimination des minorités, etc..) et tout ce qui n’arrive pas découle de la force malé-fique qu’exerce cet Occident (en particulier les Etats-Unis). Cette force est désormais désignée par une expression consacrée : le "patriarcat hétérosexuel blanc".


Cultivant le style "intellectuel de gauche" et "artiste d'avant-garde", cette mouvance woke revendique une inexplicable supériorité morale et intellectuelle qui s'auto-renforce constamment devant son miroir de Narcisse. Elle est présente au Brésil au sein de la formation de Lula et de partis proches comme le PSOL ou sur de nombreuses plate-formes numériques. Au sujet de la guerre que mène la Russie en Ukraine, elle fait preuve d’une grande versatilité. Les lundis, mercredis et vendredis, elle condamne Poutine, le qualifie de fasciste. Mais les dénonciations comportent toujours un "mais" et sont suivies de condamnations exhaustives de l'Otan et d’élucubrations stratégiques comme celles du Brésilien José Dirceu. Les mardis, jeudis et samedis, cette gauche intellectuelle se contente de condamner l’OTAN et oublie les méfaits de Poutine. Le dimanche, elle change de sujet et se consacre à la bonne chère, à la défense des droits de toutes les minorités, aux manifestations pour sauver la planète, etc...


Il y a certainement d’autres variantes au sein de la gauche latino-américaine qui se refuse à condamner clairement l’offensive de Poutine. Reste que toutes partagent une thèse simple : quelle que soit la situation concrète en Ukraine, si la Russie représente quelque chose de différent de l’Amérique et de l’Occident, alors qu’elle fasse ce que bon lui semble. La faute est de toute façon de l’Occident. Le constat que devrait faire tout individu à peu près sain d’esprit est gommé. Il est pourtant simple également : la Russie a envahi l’Ukraine pour prendre le contrôle de son territoire.


A suivre : Une stratégie d'influence menacée.


 

[1] Voir : https://www.poder360.com.br/internacional/pt-culpa-eua-por-ataque-russo-a-ucrania-mas-apaga-a-nota/ [2] Voir la page du site : https://www.poder360.com.br/opiniao/as-licoes-da-ucrania/ [3] https://www.brasil247.com/mundo/um-dia-dramatico-diz-celso-amorim-a-tv-247-a-primeira-acao-militar-em-solo-europeu-apos-a-segunda-guerra-mundial [4] Le phénomène de rejet de la démocratie libérale est ancien. Il remonte à la période d’avant la Seconde Guerre mondiale. Il suffit de rappeler, par exemple, que l'ennemi commun du national-socialisme, du fascisme et du communisme était exactement cela. Le pacte Molotov-Ribbentrop n'était pas une anomalie, mais un accord naturel, qui n'a été rompu que plus tard, lorsque l'Allemagne nazie a pensé que l'ennemi commun était vaincu. Dans l'après-guerre, c'est la gauche qui s'est emparée de la question et en a fait le véritable let-motiv. En 1944, quelques jours après que des milliers d'Américains soient morts sur les plages de Normandie, le fondateur du journal Le Monde écrivait que les Américains étaient un danger pour la France, bien plus grand que l'Allemagne nazie ou l'URSS, car ils ne ressentaient pas le besoin de se libérer du capitalisme. [5] Jean-François Revel, L’obsession anti-américaine, Paris, Plon, 2002.

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