Le Brésil, un pays du futur, jusqu'à quand ?(4).


Désindustrialisation précoce.



Pourquoi la productivité n’a-t-elle pas progressé davantage depuis quarante ans au Brésil ? Les explications sont nombreuses. A la suite des premiers articles publiés de cette série, on explorera désormais deux approches. La première peut être introduite par deux remarques. La dynamique de la productivité dans une économie dépend du profil de spécialisation de l'appareil productif. Une économie performante et productive est une économie qui parvient à maîtriser des technologies de production avancées et à créer des capacités et des compétences nationales dans les secteurs où les gains de productivité sont les plus importants. La seconde approche explorée dans un prochain article de la série sera consacrée au capital humain, aux compétences et aux savoir-faire, à la qualité de l’éducation proposée aux futurs actifs.



Ce qui fait la différence entre les nations.


Considérons l’évolution du marché du travail au Brésil depuis le début des années 2000. La grande majorité des emplois qui ont été créés sur la période concerne des secteurs d’activité à faible productivité comme la construction civile (ouvriers du BTP), les services peu ou pas sophistiqués (vendeurs de commerces de proximité, employés de la restau-ration, coiffeurs, soins à la personne, santé, call centers, télécommunication, etc..), les services de transport (chauffeurs de bus et de taxis, camionneurs), entre autres. Ces activités ont une caractéristique commune : elles peu ou pas exposées à la concurrence internationale. Pour cela, elles sont souvent évoquées comme fournissant des biens et des services non échangeables.


Les comparaisons internationales montrent que les différences de niveaux de produc-tivité qui apparaissent entre les pays ne proviennent pas de ces secteurs. La productivité d’un garçon de café, d’un chauffeur de bus, d’un vendeur en magasin ou d’un coiffeur est très similaire, que l’on se trouve à Paris, à São Paulo ou à Los Angeles. Qu’il achemine vers la table de ses clients un grand cru de Bordeaux, un Champagne millésimé ou une vul-gaire limonade ne change pas grand-chose à la productivité de l’employé d’un bar. Cette productivité est mesurée par la quantité de verres, de plats ou de bouteilles qu’il parvient à acheminer jusqu’aux tables de ses clients sur une séquence de temps donnée. Pour les chauffeurs de bus ou de taxis, le critère sera le nombre de passagers transportés. Pour les vendeurs d’un centre commercial, on prendra en compte le nombre de produits vendus. La productivité d’un employé de salon de coiffure est évaluée par le nombre de clients passés par ses ciseaux en un intervalle de temps donné. Encore une fois, que l’on soit en Amérique du Sud, en Asie ou en Europe, les niveaux de productivité ne varient guère pour toutes ces activités. C’est également le cas si l’on considère l’exemple du BTP. Le renfort de machines et d’outils sophistiqués peut améliorer la productivité des ou-vriers du bâtiment qui les utilisent mais pas au point de leur conférer un avantage consi-dérable par rapport aux travailleurs de la construction d’autres pays.


D'une nation à l'autre, les écarts de productivité naissent et peuvent être amplifiés dans le secteur des biens et services échangeables, notamment les branches industrielles. Les hauts niveaux de productivité des pays avancés sont générés par le dynamisme et la complexité d'un tissu industriel et des services très qualifiés qui se développent (marketing, finances, conseil, innovation, recherche). La productivité n’est pas une caractéristique propre à un groupe de travailleurs, à une collectivité nationale. Elle dépend du profil de spécialisation de l’appareil productif. Les pays à hauts revenus sont les pays qui investissent et renforcent leurs secteurs spécialisés dans la production de bien échangeables et de services qualifiés (Etats-Unis, Japon, Allemagne, nations scandi-naves, Asie de l’Est et du Sud-Est).


La phase de croissance relativement forte que le Brésil a connu entre 2004 et 2010 a été marqué par un essor du crédit et par l’accroissement des recettes en devises lié au boom des prix des commodités sur le marché international. Cette croissance a stimulé précisément les secteurs où les gains de productivité potentiels sont faibles. Elle a au contraire fragilisé les secteurs d’activités offrant un potentiel significatif d’économies d’échelle et de rendements croissants. Ces secteurs sont pour l’essentiel des industries de transformation. Pendant cette période, le processus de désindustrialisation déjà engagé auparavant s’est poursuivi. La part des produits primaires dans les exportations s’est sensiblement accrue. Telles sont les raisons pour lesquelles la productivité a alors stagné. Les services qualifiés (services financiers, conseil juridique, consultance, marke-ting, communication, etc) ont eux-mêmes régressé car leur développement est lié à celui des industries manufacturières. En résumé, sur les quinze dernières années, le Brésil a connu une régression technologique, un affaiblissement de la sophistication de son appareil productif qui a fini par entraîner une stagnation de la productivité à l’échelle de l’économie dans son ensemble.


Recul industriel.


C’est sans doute une des évolutions les plus inquiétantes de ces dernières années : le Brésil est en train de reculer sur le plan industriel. L’actualité récente est riche en évène-ments qui viennent illustrer ce constat de façon spectaculaire. Au début de cette année, trois grands acteurs industriels de dimension internationale ont annoncé qu’ils allaient quitter le Brésil. Ford, présent dans le pays depuis le début du XXe siècle a décidé de ne plus produire de véhicules dans le pays. Mercedes-Benz ne fabriquera plus d’auto-mobiles de haut de gamme. Sony a décidé de fermer le site de fabrication de téléviseurs, de caméras et de produits audio-visuels que l’entreprise exploitait à Manaus, dans l’Etat d’Amazonas. Les raisons qui conduisent ces opérateurs à désinvestir sont diverses. Elles sont en partie liées à la dynamique des marchés sur lesquels ils opèrent, à leur situation par rapport à des concurrents locaux ou extérieurs. Reste que ces décisions illustrent le processus de perte de capacités de production industrielles que connaît le pays.


Chaîne de montage de Ford à São Bernardo do Campo (São Paulo) en 1935, seize ans après l'arrivée au Brésil du groupe américain.


En 2015, le Brésil recensait 384 700 établissements industriels. A la fin 2020, cet effectif n’était plus que de 348 100. En d’autres termes, en six ans, 36 600 unités industrielles ont été fermées, ce qui est équivalent à une moyenne de 17 fermetures par jour sur la période. Le processus de désindustrialisation n’a pas commencé cependant en 2015. Il est antérieur à cette date. Au milieu des années 1980, l’industrie de transformation représentait environ 35% du PIB. Cette part relative avait fortement augmenté depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale (elle était en 1947 de 19,9%). En 2020, l’industrie de transformation ne représentait plus que 11,3% du PIB national, contre près de 18% au début de la décennie. Selon les prévisions, cette part pourrait chuter en dessous de 10% au cours des prochaines années si rien n’est fait pour inverser la dyna-mique en cours. Cette diminution de la part relative des industries manufacturières dans la valeur ajoutée est accompagnée d’un recul du poids de ces activités sur le terrain de l’emploi. Il y a trente ans, l’industrie de transformation représentait plus de 21% des emplois formels au Brésil. En 2004, cette part était encore de 18,9%. Elle n’était plus que de 14,4% en 2019. Une telle évolution est préoccupante car un grand nombre de postes créés et existants de l’industrie de transformation correspondent à des emplois très qualifiés et productifs, générant des rémunérations relativement élevées.


Il faut s’arrêter ici sur l’enjeu. L’industrie est le moteur de la croissance sur le long terme. Elle est en effet à l’origine de rendements d’échelle croissants (nécessaires pour garantir un potentiel de croissance durable). Elle développe des relations très denses avec des activités situées en amont (agriculture, production de matières premières) et en aval (fourniture de machines, de biens d’équipements) de l’appareil productif. Pour ces raisons, les activités industrielles sont des vecteurs et des diffuseurs d’innovations tech-nologiques. Le développement d’un secteur industriel compétitif est aussi essentiel pour réduire la contrainte extérieure qui peut limiter le potentiel de croissance sur le long terme. Les pays qui parviennent à s’imposer comme exportateurs de biens manufacturés parviennent à équilibrer leurs échanges et à dégager des excédents dans la mesure où les exportations de produits industriels présentent une élasticité-revenu [1] plus élevée que l’exportation de produits primaires. Dans ces conditions, la désindustrialisation est un phénomène dont les conséquences sont négatives pour le potentiel de croissance à long terme du pays concerné. Il réduit la génération de rendements d’échelle croissants, freine le rythme de développement du progrès techniques et accroît la contrainte exté-rieure.


La désindustrialisation que connaît le Brésil est un phénomène précoce. Ce phénomène est différent de ce que l’on observe dans les pays avancés où une désindustrialisation relative apparaît avec la hausse du revenu moyen. Lorsque la population connaît une progression importante de son pouvoir d’achat, elle va consommer plus de services comme les loisirs et les voyages, les services financiers, la santé, la formation et l’édu-cation. L’élasticité-revenu de la demande de services s’élève avec le développement économique et devient plus importante que l’élasticité-revenu de la demande en bien manufacturés. A partir d’un niveau déterminé de revenu moyen par habitant, une crois-sance soutenue sur longue période induit une augmentation de la part des services dans le PIB et une diminution de la part de l’industrie. En outre, comme la productivité du travail progresse plus rapidement dans l’industrie que dans les services, la part relative de l’emploi industriel décline avant même que l’on observe une baisse de l’importance de l’industrie dans la valeur ajoutée.


La désindustrialisation que connaît le Brésil depuis quarante ans est un phénomène unique à l’échelle mondiale. La baisse de la part du secteur manufacturier dans le PIB intervient sans que le pays ait enregistré une progression sensible des revenus de sa population. Le processus est donc particulièrement précoce : elle intervient alors que le Brésil a atteint un niveau de revenu moyen par habitant inférieur à celui qu’ont atteint les nations avancées lorsqu’elles ont engagé leur propre processus de désindustrialisation relative.


Un environnement très contraignant.


Pourquoi le Brésil connaît un tel repli de son industrie manufacturière ? La réponse peut être résumée en une phrase : l’environnement économique, juridique et financier ne favorise guère le développement des investissements (qu’ils soient initiés par des entreprises multinationales ou des firmes locales) dans ce secteur. Cet environnement défavorable a été créé au cours de plusieurs décennies. Au début du processus d’industrialisation du pays, la dynamique de création d’activités manufacturières a reposé sur l’intervention de l’Etat, principal acteur dans le secteur des industries lourdes et créateur de marchés pour une foule d’opérateurs privés. Jusqu’aux années 1980, l’in-vestissement industriel était largement dominé par l’investissement de grands opérateurs publics. Les acteurs industriels privés bénéficiaient d’importants soutiens de la part de l’Etat, sous la forme de subventions, d’exemptions fiscales, de marchés garantis et d’une forte protection par rapport à la concurrence internationale. L’Etat brésilien a ainsi encouragé l’essor d’un appareil industriel hypertrophié, sans spécialisations bien définies, assurant une offre nationale dans pratiquement toutes les branches manu-facturières. Sur les dernières décennies du XXe siècle, l’Etat a perdu sa capacité de financer directement ou indirectement l’essor de l’industrie. La fin du colbertisme brésilien a provoqué le début du déclin industriel. Le retrait de l’Etat n’a pas été préparé. Protégée de la concurrence internationale, l’industrie manufacturière n’a pas été encouragée à miser sur des gains de productivité et la compétitivité.


Part de l'industrie dans le PIB (en %)*

Source : IPEA.


La part relative de l’industrie manufacturière dans le PIB se dégrade de façon specta-culaire entre 1985 et 1999. A la fin du XXe siècle, le poids de cette branche a été ramené à 15%. Cette part ne se redressera plus durablement entre 2000 et 2020. L’affaissement du poids de la branche dans le PIB observé à partir de la fin des années 1980 n’est pas une évolution uniforme. Ce recul est accentué dans les phases de récession. C’est le cas entre 1987 et 1992, une période marquée par ailleurs par un début d’ouverture com-merciale. Jusqu’au milieu des années 1990, le handicap de compétitivité de l’industrie nationale est compensé par la faiblesse de la monnaie. La désindustrialisation va s’accé-lérer ensuite sur les phases marquées par une appréciation du taux de change effectif réel de la monnaie brésilienne [2]. En 1994, l’industrie manufacturière représente encore 26,8% du PIB. Cette part va brutalement chuter après 1995. En 1998, elle n’est plus que de 13,8%. Avec le Plan Real (1994) conçu pour éliminer l’hyperinflation, le gouvernement fédéral et la Banque Centrale ont cherché à maintenir une parité entre la nouvelle mon-naie (le réal) et le dollar. Après 1999, le taux de change du réal par rapport au billet vert a été maintenu dans une marge de fluctuations. Le poids relatif de la branche manu-facturière dans le PIB s’affaisse une nouvelle fois entre 2004 et 2009. Au cours de cette séquence, le réal connaît une forte appréciation en termes réels par rapport aux grandes devises. En outre, ces six années sont marquées par une augmentation rapide de la demande intérieure. Dans ce contexte, la production nationale de biens manufacturés est confrontée à une vive concurrence des importations.


Le secteur manufacturier sort très fragilisé de ces périodes de réal fort. Les protections et soutiens dont il bénéficie encore de la part de l’Etat ne suffisent plus à compenser les contraintes subies en raison de la politique macro-économique conduite (taux de change défavorable, coût du capital inabordable) et de handicaps structurels que les gouvernements successifs n’ont pas réduits, bien au contraire. Ces handicaps sont évo-qués au Brésil en utilisant le terme de custo Brasil. Le custo Brasil, ce sont tous les obstacles liés à l’environnement qui limitent ou affaiblissent la compétitivité des entre-prises locales. L’expression a d’abord servi pour évoquer les difficultés des exportateurs brésiliens sur les marchés internationaux. Le custo Brasil fragilise aussi les industries nationales qui fournissent le marché domestique et reculent souvent face à la concur-rence de producteurs étrangers.


Pour un chef d’entreprise brésilien du secteur manufacturier, ce custo Brasil c’est d’abord une fiscalité pesante et une législation fiscale d’une extrême complexité. Le taux de pression fiscale dans l’industrie de transformation est un des plus élevé : 46,2% en moyenne, contre 32,4% dans les filières d’extraction de minerais, 22,1% dans les services et 15,2% dans la construction civile. Pour gérer les paiements des divers impôts directs et indirects auxquels sont soumises les firmes industrielles, celles-ci doivent consacrer en moyenne 1500 heures de travail par an. Comme d’autres branches de l’économie, le secteur manufacturier est confronté à aux coûts indirects générés par une infrastructure de transport et de communication (routes, ports, réseaux ferroviaires) médiocre, souvent mal-entretenue et insuffisante. L’espace national est fermé par rapport à la concurrence internationale et l’importation de services et d’intrants de qualité est souvent difficile, impossible ou très onéreuse. Le coût de l’électricité est particulièrement élevé. Le niveau de formation et de qualification de la main d’œuvre est insuffisant. La législation du travail est d’une extrême rigidité. Si les rémunérations versées aux salariés sont très souvent faibles, le coût pour les employeurs (charges sociales et impôts inclus) est très élevé si l’on prend en compte les niveaux de productivité. Les entreprises manu-facturières comme d’autres acteurs économiques doivent jongler encore avec une bureaucratie pesante, une grande insécurité juridique et des conditions de financement de l’activité très onéreuses en raison de taux d’intérêts très élevés.


Opérant encore dans une économie trop fermée, ces entreprises n’ont pas un accès facile et au moindre coût aux technologies les plus innovantes. Elles ne sont pas inté-grées au sein de filières, de chaînes de valeur internationales. L’industrie brésilienne est peu internationalisée. Pour toutes ces raisons, au XXe siècle, les firmes manufacturières brésiliennes et les services qualifiés qui accompagnent le développement de l’industrie ne sont pas en bonne posture face à leurs concurrents mondiaux.


Les difficultés du secteur industriel ont été aggravées au cours des quinze dernières années, pendant la période de croissance associée au boom des matières premières. Il y a un variant brésilien de la maladie hollandaise (dutch desease en anglais)[3]. L’abondance de ressources naturelles, l’essor de la production de matières premières induit par l’évolution favorable des prix mondiaux entraînent une réduction de la participation de l’industrie sur le marché de l’emploi et en termes de valeur ajoutée. La forte appréciation de la monnaie nationale par rapport aux grandes amplifie la perte de compétitivité des activités manufacturières nationales. Les pays affectés par cette maladie hollandaise initient leur processus de désindustrialisation avant même que les diverses branches manufacturières aient atteint un point de maturité, avant même qu’aient été utilisées toutes les potentialités de développement économique que permet le processus d’industrialisation. Le prochain article sera consacré à l’approche de ce variant brésilien de la "dutch desease"…


(A suivre : Le variant brésilien de la "maladie hollandaise").


[1] L'élasticité revenu mesure la façon dont la demande d'un bien ou d’un service varie en fonction de la variation du revenu des agents économiques. On calcule un coefficient d’élasticité revenu en rapportant la variation relative de la demande d'un bien à la variation relative des revenus. [2] Le taux de change effectif réel du real s’apprécie. Le taux de change effectif réel est une moyenne arithmétique pondérée des taux de change réels bilatéraux du pays en relation à ses 23 principaux partenaires commerciaux. Le taux de change réel bilatéral est défini par le produit du taux de change nominal (réais par unité de monnaie étrangère) et l’indice des prix à a consommation du pays en question, divisé par l’indice brésilien des prix à la consommation (ici l’INPC). [3] L’expression de "dutch desease" est née lors du boum du gaz naturel aux Pays-Bas, dans les années 60. On avait alors enregistré un recul des entreprises manufacturières. Elle évoque la malédiction des matières premières. Les pays qui abondent en produits de base (denrées agricoles, minerais, énergies fossiles) ont tendance à fonder leur essor économique sur ces rentes et négligent le développement de leur industrie. A long terme, ils sont confrontés à une hausse du prix relatif des services, un déficit commercial hors matières premières, la désindustrialisation… L’économie peut paraître se porter bien lorsque les cours des matières premières sont élevés. Elle a tendance à s’effondrer en même temps que ces cours lorsqu’ils baissent. Ces pays souffrent du manque de diversification de leur économie. Les variants locaux de la maladie hollandaise sont légions sur la planète. Les variants de pays pétroliers (Algérie, Venezuela, Angola, Nigeria, etc..) se sont multipliés depuis 50 ans. En Amérique latine, le variant le plus ancien est probablement argentin.

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