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Le désolant bilan économique de Bolsonaro(2).

Appauvrissement.



Une économie qui patine, des prix qui explosent, un sous-emploi qui reste élevé, des taux d’intérêt qui montent et une dette publique qui a progressé : ce bilan des années Bolsonaro est à la fois lié à l’impact de la pandémie et à la politique économique menée par un gouvernement qui a souvent fait preuve d’impuissance et d’incompétence. Le pro-chain chef de l’Etat qui sera élu en octobre 2022 va hériter d’une situation désastreuse. Depuis la fin 2014, le marché du travail a connu une forte dégradation. Le phénomène s’est accentué avec la crise sanitaire qui a démarré en 2020. Sue front des prix, le Brésil a opéré un grand bond en arrière. Il semble être revenu à l’époque d’avant le Plan Real (1994), lorsqu’une inflation élevée érodait les revenus de la majorité de la population, aggravait les inégalités et la pauvreté, réduisait l’horizon de tous les acteurs écono-miques. La valse des étiquettes se poursuit alors même que les autorités monétaires ont engagé depuis le début 2021 une politique de resserrement monétaire. Le taux d’intérêt de base a été porté en avril à 12,75%/an. Il pourrait dépasser 13%/an avant la fin de l’année. Dans ces conditions, les perspectives de croissance de l’activité sont médiocres. Les scénarios les plus favorables tablent sur une progression du PIB de 0,8% (FMI). Le réveil de l’activité sera de toute façon insuffisant pour entraîner une amélioration signi-ficative du marché du travail et des revenus. Aujourd’hui, plus de la moitié des Brésiliens vivent en situation de pauvreté (contre 47% avant la récession de 2015/16). Ce taux ne devrait pas baisser rapidement sur les prochaines années.


Pandémie et emploi.


Au Brésil, le marché de travail formel n’est jamais parvenu à intégrer plus de 60% de la population en âge de travailler. Les causes de ce problème structurel sont nombreuses : croissance médiocre et irrégulière, insuffisance de la formation de base et inadaptation des qualifications, législation contraignante, judiciarisation poussée du moindre conten-tieux entre employeurs et salariés, fiscalité dissuasive, etc.. Pour mesurer l’ampleur du problème sur les années récentes, il ne suffit pas d’évoquer le taux de chômage, un indicateur trop limité dans le contexte brésilien. Il importe d’évaluer d’abord l’importance de la population en âge de travailler (personnes de plus de 14 ans) que les statistiques officielles (IBGE) définissent comme force de travail sous-utilisée. Cette catégorie regrou-pe les chômeurs déclarés [1], les travailleurs sous-occupés (temps partiels) et tous les actifs qui ont cessé de chercher activement un emploi parce qu’ils sont découragés ou n’en cherchent pas, se contentent d’expédients ou de travaux temporaires. A la fin de 2014, le poids relatif de cette catégorie par rapport à la force de travail élargie [2] était relativement faible (14,8%). Il a fortement progressé avec la récession de 2015 et 2016 (il atteint plus de 22% en décembre 2016). Ce taux varie entre 23 et 25% entre 2017 et la crise sanitaire de 2020. Il grimpe à partir de mars 2020 pour atteindre 30% en juillet suivant. Il reste proche de 29% jusqu’à la mi-2021. Il baisse ensuite pour atteindre 23,2% en mars 2022.


Autre indicateur pertinent : le poids de l’économie informelle. Une part importante de la population salariée, de l’effectif de chefs d’entreprises employant de la main-d’œuvre, des travailleurs autonomes ou indépendants exercent un travail en dehors des règles (souvent très contraignantes) de la législation, sans bénéficier d’un statut juridique recon-nu, sans inscription sur un registre de commerce. Il existe encore des contractuels du secteur public qui n’ont pas le statut de fonctionnaires civils ou militaires. Tout ce monde vit en dehors de l’économie formelle. En règle générale, les contributions fiscales et so-ciales que les actifs concernés assument sont nulles ou très réduites. En contrepartie, ce secteur du monde du travail ne bénéficie d’aucune forme de protection sociale contre les risques de maladies, d’accidents ou de perte d’activité. L’autre secteur est précisément celui de l’économie formelle. Il réunit les salariés du secteur privé qui sont employés dans le cadre de la législation du travail en vigueur, des chefs d’entreprises et em-ployeurs déclarés et enregistrés, les fonctionnaires statutaires (civils et militaires) et les travailleurs indépendants ayant un statut de personne juridique.


Le taux d’informalité rapporte l’effectif des actifs informels à la force de travail occupée. Au cours des trente dernières années, ce ratio a d’abord été très élevé entre 1992 et 1997. Il baisse du début des années 2000 à 2014. Avec la forte récession des années 2015 et 2016, le taux d’informalité repart à la hausse puis reste élevé. Il atteint 41,3% à la fin 2016. Sur les années 2017 à 2019, la création de postes de travail informels est plus importante que celle observée dans l’économie formelle (+3%, contre + 1,2%). Le taux d’informalité est de 43,3% en 2019. Avec la crise sociale générée par la pandémie, on assiste à une forte contraction de l’offre de travail et des activités du secteur informel. Néanmoins, au cours de la pandémie, les travailleurs informels ont été beaucoup plus touchés que les actifs formels. La contraction des postes fournis par l’économie informelle est trois fois plus im-portante (-12,6%, contre -4,1%). Les employés précaires des commerçants ambulants, vendeurs à la sauvette, chauffeurs et livreurs utilisant des applications, artisans ou pres-tataires de services informatiques non déclarés sont plus touchés que les salariés bé-néficiant de contrats de travail et déclarés. On notera aussi que les premiers actifs affectés par la forte contraction de l’activité résultant de la pandémie ont été les travail-leurs de la branche des services, peu ou pas qualifiés et faiblement scolarisés (qui cons-tituent le gros du bataillon des actifs informels).


Evolution du marché du travail selon les statuts des actifs.


Source : PNAD-IBGE. * Par rappport à la population active occupée.


Cette contraction brutale de 12,6% est liée à la fois à l’instauration de mesures de confi-nement (entraînant la fermeture de commerces, la réduction des déplacements, l’arrêt de la vie culturelle, la diminution des loisirs) qu’aux comportements de précaution qu’a-dopte une large part de la population. Elle entraine des pertes d’activités et de revenus pour des salariés (employées domestiques, vendeurs en magasins, salariés du secteur des transports, de la culture ou d’autres services) et pour une population considérable de travailleurs autonomes non déclarés (livreurs d’applicatifs, marchands à la sauvette, petits commerçants, etc..).


A l’intérieur de la catégorie des travailleurs vivant d’activités informelles, c’est la popu-lation des employées domestiques non déclarées qui enregistre la plus forte contraction. En 2020, près d’une employée de maison sur cinq a perdu son emploi. Vient ensuite l’uni-vers très hétérogène des salariés qui ne bénéficient pas de contrat de travail en bonne et due forme et interviennent dans le secteur du commerce, celui du transport, de l’arti-sanat, de la restauration ou des soins à la personne. Dans le secteur formel, les pertes de postes concernent également d’abord les employées domestiques et les salariés dé-clarés d’entreprises privées. Une part significative de cette population de salariés touchés par la crise cherche à maintenir des revenus en développant une activité de prestataire autonome déclarée ou non. D’où la progression significative des postes correspondant à ce profil en 2020 et en 2021. Ils représentaient 25,4% des actifs occupés en 2019. Cette part est de 27,3% deux ans plus tard. La crise du covid est parfois l’occasion pour des salariés qualifiés qui ont été licenciés de gagner en liberté et en indépendance en créant leur propre microentreprise. Souvent, le choix est contraint : le passage à la vie de chef d’une micro-entreprise est la seule option existante pour éviter un effondrement des revenus.


A compter du second semestre de l’année écoulée, avec une lente reprise de l’activité, on assiste à une amélioration du marché du travail mais celle-ci se traduit d’abord par une augmentation du nombre d’actifs mobilisés dans le secteur informel. Le taux d’infor-malité était de 40,4% en août 2020. Il est de 43,3% à la fin de 2021. L’augmentation du nombre d’actifs occupés correspond avant tout à des créations de postes moins bien rémunérés que dans l’économie formelle (voir tableau ci-dessus).


Au début de l’année 2022, la force de travail élargie était composée de près de 116 mil-lions de personnes (54,3% de la population totale). La force de travail sous-occupée (chô-meurs, temps partiels, force de travail potentielle) représentait 20,3 millions de tra-vailleurs et l’effectif d’actifs utilisés dans l’économie informelle était de 40,5 millions de personnes. Cela signifie que le marché formel du travail n’intégrait que 48% environ de la population en âge de travailler.


Retour d’une inflation élevée.


Sur les cinq premiers mois de 2020, alors que l’activité se ralentit sensiblement avec le début de la pandémie, le Brésil connaît une inflation pratiquement nulle. Le mouvement de hausse des prix commence en juin de la même année. Il se poursuit depuis. Entre juin 2020 et avril 2022, les prix à la consommation ont augmenté en cumul de près de 20%. Le phénomène est à la fois une inflation par les coûts (résultant de chocs d’offre extérieurs et intérieurs) et une inflation par la demande liée à l’expansion du crédit et à la politique budgétaire.


Au cours de la première année de pandémie, alors que le pays est entré en récession, la hausse des prix sera de 4,5%. L’essor des exportations (favorisées par le taux de change et l’évolution des cours mondiaux), l’accroissement de la demande intérieure entraînent une forte élévation des prix alimentaires (en particulier le riz et l’huile de soja). Contribuent également à la valse des étiquettes les difficultés d’approvisionnements en intrants que rencontre plusieurs secteurs industriels et la forte appréciation du dollar (+28,9%) qui entraîne mécaniquement une élévation des prix des biens importés. Enfin, du côté des chocs d’offre, il faut encore mentionner le démarrage en août de la crise hydrique qui va conduire à un relèvement des tarifs de l’électricité.


Taux d'inflation cumulée sur douze mois et taux directeur de la Banque Centrale.

(2018 à 2022)

Source : Banque Itau. Prévisions à partir de mai 2022.


L’inflation de 2020 est aussi une inflation par la demande. La politique budgétaire va de-venir très expansionniste avec le lancement du dispositif d’allocations d’urgence pour les plus défavorisés, le soutien aux entreprises et l’accroissement des dépenses de santé. Les dépenses primaires de l’Etat fédéral progressent de 6,5 points de PIB entre 2019 et 2020. En matière de politique monétaire, il faut encore mentionner une expansion consi-dérable du crédit destiné à soutenir les particuliers et les entreprises. La forte expansion des moyens de paiement mis à disposition a coincidé avec une contraction marquée du PIB (-2,5% sur le premier trimestre et -9,7% sur le second).


Sur les douze mois qui s’achèvent en décembre 2020, l’inflation alimentaire est estimée à plus de 14%. La hausse des dépenses liées au logement (électricité) est de 5,25%. Dans les deux cas, ces mouvements ont un impact très important sur le budget des ménages les plus modestes (pour ceux qui vivent avec moins de 1,5 salaire minimum, les deux postes représentent plus de 55% du budget mensuel, contre moins de 40% pour les mé-nages les plus favorisés).


En 2021, dans un contexte de lente reprise économique, l’inflation accumulée sur douze mois atteint 10,67%. C’est le taux annuel le plus élevé depuis 2015. La cible d’inflation de la Banque centrale (3,75% par an) est largement dépassée. A nouveau, cette inflation est à la fois une inflation par les couts et par la demande. Le Brésil a été touché à partir d’août 2020 par une crise hydrique majeure qui entraine une élévation des coûts de pro-duction de l’électricité et donc des tarifs facturés à tous les utilisateurs. Importateur de dérivés du pétrole (essence, diesel). Il est aussi directement affecté par la hausse des prix mondiaux des carburants observée à partir d’août 2020 et qui s’est poursuivie tout au long de l’année 2021. A cette hausse s’est ajouté l’effet de l’appréciation du dollar. En con-séquence, les prix intérieurs des carburants ont fortement augmenté. Le prix à la pompe de l’essence a progressé de 45% pour l’essence et de 45,1% pour le diesel. Dans un pays de taille continentale où le transport des marchandises est principalement assuré par la route, cette élévation du coût du carburant se répercute rapidement sur toutes les bran-ches d’activité.


L’appréciation de la monnaie américaine a aussi contribué à doper les prix intérieurs des produits alimentaires. D’abord parce que suite à la crise hydrique qui a affecté plusieurs récoltes, le Brésil a dû recourir à des importations. Ensuite parce que la bonne tenue du billet vert encourage les exportations. Enfin, le maintien du dispositif d’allocation d’urgen-ce pour les catégories sociales les plus modestes a contribué à soutenir la demande intérieure de biens essentiels, notamment de produits alimentaires.


Après avoir opéré un repli sur la première partie de l’année, le dollar a repris sa dyna-mique de hausse pendant le second semestre. Les marchés financiers comprennent alors que le gouvernement Bolsonaro abandonne les règles de disciplines budgétaires. Le plafond de dépenses est abandonné. L’inconséquence du gouvernement fédéral en matière de gestion des finances publiques, les incertitudes concernant la reprise, la paralysie des réformes : tous ces éléments conduisent les investisseurs à abandonner les placements en titres brésiliens. Ces investisseurs s’interrogent sur le financement d’une dette publique qui progresse. En 2021, alors que les autorités monétaires s’engageaient dans une politique de resserrement monétaire, l’Etat central ne prenait aucune mesure susceptible de réduire rapidement l’important déficit primaire de l’exercice antérieure. La Banque centrale freinait tandis que l’exécutif continuait à enfoncer l’accélérateur. Cette incohérence a favorisé une dynamique d’appréciation de la monnaie américaine, laquelle a renchéri tous les prix des produits importés.


Sur les deux premiers mois de 2022, le rythme de hausse des prix est resté élevé. La crise internationale déclenchée par l’invasion de l’Ukraine par la Russie va contribuer à amplifier la dynamique inflationniste. Désormais, les marchés anticipent un taux annuel d’inflation d’au moins 9% sur l’année. La politique de rigueur monétaire poursuivie par la Banque Centrale (le taux directeur est passé de 9,25%/an à 12,75%/an entre décembre 2021 et avril 2022) a poussé les taux d’intérêts à la hausse. Avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février, on a assisté à une forte élévation (soja, maïs, pétrole [3]) ou à un re-dressement des cours mondiaux de produits exportés par le Brésil (sucre, minerai de fer). Dans ces conditions, le dollar a connu une dynamique de dépréciation marquée (-11,85% sur les douze mois terminant en avril 2022). Cette évolution de la parité du billet vert a contribué à atténuer les conséquences sur l’instabilité des prix intérieurs des deux chocs que sont la hausse forte des cours mondiaux des produits pétroliers et des grains (céréales, oléagineux). L’évolution favorable du taux de change n’a pourtant pas empêché un réajustement à la hausse des prix intérieurs du blé. En dépit d’une forte progression de la production nationale ces dernières années, le pays reste importateur net. Les cours intérieurs du soja et du maïs ne sont pas seulement affectés par l’évolution du scénario international. La sécheresse qui a sévi dans le sud du pays en début d’année a affecté les récoltes d’été de la céréale et de l’oléagineux.


Les marchés agricoles brésiliens prennent aussi en compte une autre conséquence de la guerre en Ukraine. Le Brésil est fortement dépendant d’importations d’engrais de base et la Russie est un de ses premiers fournisseurs en fertilisants azotés et en chlorure de potasse. Après l’invasion de l’Ukraine et les sanctions économiques occidentales, le gou-vernement russe a recommandé à ses producteurs d’engrais de suspendre leurs expor-tations. Les prix mondiaux des engrais minéraux ont fortement augmenté, poussés aussi par l’envoler du gaz naturel. Les agriculteurs font face à une forte élévation de leurs factures en fertilisants et donc de leurs coûts de production. Il est donc possible que les prochaines récoltes d’été patîssent de fertilisations insuffisantes qui entraineront des baisses de rendement. D’ores et déjà, les marchés anticipent donc le maintien d’une infla-tion forte sur les produits alimentaires pour les prochains mois.


La dynamique inflationniste n’est pas seulement liée à ces chocs d’offre. Dans le contexte de préparation des élections générales d’octobre, le gouvernement fédéral multiplie les dépenses et maintient une politique d’expansion budgétaire, ajoutant sa propre con-tribution à une instabilité des prix très préoccupante. La plupart des pays sont confrontés aujourd’hui à ce phénomène. Sur 2021 et sur les premiers mois de 2022, le Brésil a cependant connu un des rythmes d’inflation les plus élevés du monde. Cette instabilité des prix est particulièrement inquiétante dans un pays où il existe une forte inflation inertielle, cet effet domino qui se produit lorsqu’il y a un réajustement automatique des prix en fonction de l’inflation passée. Cet effet boule de neige est particulièrement mar-qué en raison de l’expérience passée de forte inflation (avant le Plan Real de 1994). L’instabilité des prix n’affecte pas de manière égale toutes les catégories sociales. Elle touche davantage les couches les plus pauvres. Elle contribue à creuser les inégalités dans un pays où celles-ci sont déjà considérables.


Favela de Paraisopolis à São Paulo : une image des inégalités.


Progression de la pauvreté.


Une majorité de Brésiliens sont aujourd’hui plus pauvres qu’au début de la décennie. La baisse des revenus du travail, une inflation plus forte, des taux d’intérêts plus élevés ont entraîné un effondrement du pouvoir d’achat et une aggravation de l’endettement et de l’insolvabilité des ménages. La cesta básica [4], indicateur de l’évolution des prix des pro-duits de première nécessité, coûtait au début de cette année près de 50% de plus qu’en 2020. Les biens de consommation durable sont aussi devenus beaucoup moins acces-sibles. La valeur d’une automobile d’occasion est aujourd’hui plus élevée que lorsqu’elle avait été achetée neuve à la sortie d’usine, sans kilométrage, il y a deux ans. Le débat fait rage sur la pertinence des multiples indices de prix utilisés car de nombreux produits ont connu et connaissent des hausses bien supérieures à ce que retracent les indicateurs en question. Selon l’IBGE, en termes réels, le revenu moyen du travail a reculé de 14,4% entre juillet 2020 et décembre 202. Le redressement observé sur les premiers mois de 2022 est très loin de corriger cette dégradation.


Cette évolution moyenne cache évidemment d’énormes disparités. L’inflation qui érode le pouvoir d’achat des ménages touche d’abord les plus pauvres. Les articles qui ont le plus augmenté sont précisément les produits de première nécessité (denrées alimentaires, gaz de cuisine, électricité) qui pèsent très lourd dans le budget des familles à faibles re-venus. L’inflation touche aussi les catégories sociales les plus aisées. Les classes moyen-nes parviennent cependant à s’adapter en réduisant certains postes de dépenses non essentiels (loisirs, voyages par exemple). Les familles les plus riches ne sont pas tou-chées par la valse des étiquettes. Leurs revenus de patrimoine (immobilier, placements financiers) progressent avec la hausse des prix ou même dépassent celle-ci (lorsque les taux d’intérêt réels montent).


Il n’existe pas au Brésil un observatoire officiel qui retrace l’évolution des situations éco-nomiques et sociales des différentes catégories de la population. Des instituts de re-cherche et des bureaux d’études privés analysent eux-mêmes ces trajectoires en pre-nant comme principal critère de différenciation entre les groupes sociaux les revenus des ménages (liés au travail, obtenus par transferts sociaux ou induits par des investis-sements). La société Tendencias Consultoria retrace ainsi la dynamique d’évolution des revenus réels et des groupes sociaux sur la base des prix de novembre 2021. La classe A, est formée en 2022 par les ménages qui disposent d’un revenu mensuel total supérieur à 22 000 BRL. Ce groupe représentait en mars dernier 2,8% de la population. La classe B regroupe aujourd’hui 13,2% des Brésiliens appartenant aux familles qui vivent avec un revenu mensuel allant de 7100 à 22000 BRL et forment le haut de la classe moyenne. La classe C représente un peu plus d’un Brésilien sur trois (33,3%). Elle réunit les foyers dont le revenu mensuel varie entre 2900 et 7100 BRL. Enfin, les classes D et E rassemblent plus de la moitié de la population et les couches les plus défavorisées de la population. Le revenu mensuel de ces ménages est inférieur à 2900 BRL. Les familles concernées vivent dans la pauvreté, l’extrême pauvreté ou la misère.


Evolution du poids relatif de 5 classes sociales sur 10 ans (% de la population).

Source : Tendencias Consultoria.


Comment ont évolué ces différentes classes sociales depuis la fin de la dernière décen-nie ? Premier constat : le poids relatif des classes A et B a diminué (de 17,5% de la po-pulation totale en 2017 à 16% aujourd’hui. A l’intérieur de ces catégories, le revenu des chefs d’entreprises peut diminuer fortement lors des phases de récession. Il se re-compose sur les périodes de reprise. L’érosion du pouvoir d’achat est faible dans les pé-riodes d’inflation compte tenu de l’importance des revenus de patrimoine. Tous les ana-lystes convergent pour reconnaître que depuis plusieurs années on assiste à un appau-vrissement des familles de la classe C dont le train de vie dépend presqu’exclusivement de revenus du travail (qu’il soit formel ou informel). Les ménages de cette classe vivent dans une relative précarité économique et sociale et ne sont pas ou peu protégés contre les risques de maladie, d’accident, de perte d’activité. Une conjoncture défavorable sur le marché de l’emploi ou une phase de récession peut conduire les familles concernées à basculer de cette classe moyenne dans les classes pauvres (D ou E). Le processus a commencé avec la crise économique de 2015 et 2016. Il s’est prolongé ensuite car la re-prise de l’activité a été très faible. Il s’est amplifié avec la pandémie. Le poids relatif et absolu de cet ensemble dit C a cependant augmenté depuis 2017 suite à l’érosion des effectifs des classes supérieures (A et B). Il représentait 65,2 millions de personnes en 2017. Il en regroupe 71,1 millions aujourd’hui. Cette classe plus nombreuse s’est cepen-dant appauvrie. Selon les estimations de Tendencias Consultorias, en termes réels, le revenu moyen d’un ménage de la catégorie C s’est contracté de près de 10% sur les deux années 2020 et 2021.


Les classes D et E devraient représenter en fin 2022 50,7% de la population. Ce poids relatif avait fortement baissé entre le milieu des années 2000 et 2014, sur une période de forte croissance. A l’époque, de nombreux ménages étaient sortis de la misère pour intégrer la classe C. On parlait de la consolidation d’une classe moyenne avide de con-sommer, d’une amélioration de la mobilité sociale. Avec la crise économique de 2015 et 2016 et la pandémie de covid, la pauvreté a considérablement progressé. Le poids relatif des classes D et E passe de 47% à 51,2% entre la fin 2014 et la fin 2020. Elles re-présentaient près de 93 millions de personnes en début de période et 107,7 millions six ans plus tard. Avec la pandémie, leur poids relatif s’est stabilisé mais le revenu du travail des ménages concernés a connu une forte érosion. En 2020, cette contraction a été plus que compensée par le versement d’une allocation d’urgence relativement importante. Par contre, le revenu total et le revenu moyen ont subi une forte baisse en 2021 parce que le montant de la dite allocation et le nombre des bénéficiaires ont été sensiblement réduits. Selon les calculs de Tendencias Consultoria, les familles pauvres et extrêmement pauvres représentaient 104,4 millions de personnes en 2017. Elles devraient en re-présenter 108,3 millions à la fin de cette année.


Part de la population appartenant aux classes D et E.

Source : Tendencias Consultoria. * Prévisions.


Tous les exercices de prévision le montrent : la pauvreté ne reculera désormais que si la croissance atteint des rythmes significatifs (ce qui ne semble pas être le cas avant 2025) et si l’éducation devient une priorité des politiques publiques.


A suivre : Le Brésil n'investit pas accès pour croître.



 

[1] Le taux de chômage officiel est le ratio calculé entre le nombre de chômeurs en quête d’emploi et la population active, ou force de travail. Sous le terme de force de travail, les organismes officiels regroupent les personnes ayant un emploi et celles qui en recherchent activement sur le marché du travail. [2] Cette force de travail élargie est la somme de la force de travail et de la force de travail potentielle. Cette dernière notion désigne les chômeurs qui recherchent un em-ploi mais ne sont pas disponibles (vivant d’expédients ou de travaux temporaires) ainsi que les personnes disponibles pour travailler mais qui ont été découragées de chercher activement un emploi (échecs successifs, manque d’expérience et de compétence, perception négative de l’état du marché du travail). [3] La hausse des prix du pétrole a des effets contradictoires. L’élévation du cours du baril améliore les recettes des exploitants pétroliers locaux et celles des administrations locales (royalties) et fédérales (taxes) qui doivent exporter une partie de la production parce que les capacités de raffinage nationales ne sont pas adaptées au type de pétrole produit. Le Brésil importe donc une partie des carburants consommés facturés par les importateurs aux cours mondiaux traduits en monnaie nationale. Pour ne pas casser les marges de ces importateurs, Petrobras (principal raffineur national) doit réajuster les prix des carburants sortie raffineries en fonction de l’évolution des prix des produits pétroliers importés. Ces derniers mois, en dépit de la dépréciation marquée du dollar, les prix facturés à la sortie des raffineries pour l’essence et le diesel ont continué à augmenter. [4] La cesta básica est un ensemble de produits alimentaires de base et d’hygiène assu-rant la consommation d’une famille moyenne pendant un mois. Les produits composant le panier varient selon les habitudes régionales mais doivent permettre la couverture des besoins alimentaires de base. Les cestas básicas sont fournies par les services sociaux municipaux, par des associations ou par des entreprises.

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