Le grand retour du populisme économique (1).


En janvier 2019, au début de son mandat, Jair Bolsonaro a su faire illusion. Le Brésil allait changer de modèle économique et de braquet. Après une profonde récession (entre 2015 et 2016) et deux années de croissance molle (autour de 1%), le pays allait enfin dé-coller. Le nouveau Président répétait qu’il cautionnait sans réserve la politique très libé-rale préconisée par son ministre de l’économie, Paulo Guedes. Ce dernier prenait d’ailleurs la tête d’un ministère aux compétences élargies et renforcées. Affublé du titre de "superministre", il allait faire souffler un vent nouveau. Le plan de Guedes était clair. Pour réveiller l’activité, il fallait réduire les dépenses publiques, contrôler et éliminer les déficits, multiplier les privatisations et libéraliser les échanges. Le moteur de la crois-sance retrouvée devait être l’investissement privé, national et étranger. Pour encourager les investisseurs, il convenait de réformer la fiscalité, de réduire la bureaucratie, de ren-forcer la sécurité juridique. Un an et demi après le début de la Présidence Bolsonaro, ce programme ambitieux est quasiment resté lettre morte. En dix-huit mois, le gouver-nement fédéral n’a privatisé aucune entreprise publique importante. L’économie reste isolée des marchés internationaux. La fiscalité qui pénalise la croissance et l’investis-sement n’a pas connu un début de transformation. La réforme des retraites adoptée en 2019 n’a pas empêché la progression des dépenses publiques.

Trois raisons majeures expliquent la déroute de Paulo Guedes et l’échec désormais avéré de son projet libéral. L’accroissement espéré de l’investissement privé n’a pas eu lieu. Il dépendait avant tout du climat de confiance que promettait de restaurer le nouvel exécutif. En suscitant constamment les tensions politiques et institutionnelles, en affi-chant des convictions anti-démocratiques et autocratiques, le Président a fait ce qu’il fal-lait pour empêcher le retour de cette confiance. Soutenant son ministre en public, en coulisse, il a freiné les projets de réformes annoncés. Le titulaire du portefeuille de l’éco-nomie n’a jamais manifesté de talent excessif pour dialoguer avec le Congrès et gagner l’appui de parlementaires qui partageaient ses convictions. Last but not least, face à la crise sanitaire, Paulo Guedes n’a pas fait preuve du pragmatisme nécessaire. Sur les pr-emières semaines de la pandémie, c’est le Congrès qui a imposé l’adoption d’un plan de soutien à l’économie, un plan que le ministre n’a finalement accepté que du bout des lèvres.

Depuis le début du premier semestre 2020, le "superministre" n’a plus la main. Le pays est entré à nouveau en récession. Entre avril et juin derniers, près de 9 millions de postes de travail (dans l’économie formelle comme dans le secteur informel) ont été perdus. Fin juin, le taux de chômage atteignait 13,3%, contre 11% à la fin de l’année passée. Alors que la crise sociale avance, l’immobilisme de Paulo Guedes et son impuissance politique ont conduit les militaires de l’exécutif à proposer un changement de cap. A la place du pro-gramme ambitieux de réformes libérales, les généraux du gouvernement et plusieurs de leurs collègues ministres veulent désormais prolonger le budget de guerre adopté au début de l’épidémie de covid-19. Ils annoncent un plan Marshall de reconstruction de l’économie. La recette proposée n’est pas nouvelle. Elle a été utilisée par les militaires dans les années 1970 pour relancer un miracle économique qui s’essoufflait. Elle a été reprise par la gauche au pouvoir après la crise mondiale de 2008. Il s’agit de doper l’éco-nomie affaiblie en injectant de la dépense publique. Le dispositif baptisé Pro-Brasil vient d’être officiellement lancé en ce mois d’août 2020. L’ancienne Présidente Dilma Rousseff (au pouvoir entre 2011 et 2016) et son parrain Lula doivent vibrer d'amotion : les militaires poussent Jair Bolsonaro à copier le Programme d’Accélération de la Croissance (PAC) qu’ils ont imposé il y a plus de dix ans. A l’époque, le PAC n’avait pas réveillé la croissance mais contribué à précipiter une crise des finances publiques historique. Qu’importe les désastreuses expériences passées ! Le Pro-Brasil bénéficie du soutien des proches con-seillers de Jair Bolsonaro. Ils constatent que l’exécution du budget de guerre adopté pour répondre à la crise sanitaire a permis au Président de retrouver récemment des indices de popularité inespérés. On croyait que la gestion calamiteuse de la catastrophe du covid-19 (près de 110 000 morts au 15 août) allait susciter un fort mouvement de rejet du Président dans l’opinion. C’est le contraire qui se produit.



Le général Braga Netto (coordinateur du gouvernement), au centre, propose un plan de relance qui n'est qu'une copie du PAC de Dilma Rousseff (à droite). Le Ministre Guedes n'est guère enthousiaste.....


Une popularité en hausse.

Le nombre croissant de victimes du coronavirus, les affaires judiciaires qui touchent le chef de l’Etat et sa famille, les nombreuses défections au sein du gouvernement : rien n’y a fait. Toutes les enquêtes d’opinion conduites sur juillet et août convergent : le chef de l’Etat améliore sensiblement sa côte dans l’opinion. Certes, le Président et son gouver-nement perdent la confiance d’une partie des classes moyennes. En revanche, leur capital de sympathie s’améliore singulièrement auprès des couches les plus pauvres [1]. Ces mouvements de l’opinion qui surprennent les observateurs étrangers ont plusieurs explications [2]. Retenons ici la principale : ce Président dont la gestion de la crise sani-taire a été (à juste titre) très décriée est devenu en quelques mois un Président attentif aux pauvres.

Ces derniers ne sont pas des ingrats. La popularité du Président et du gouvernement progresse surtout auprès des chômeurs et des travailleurs du secteur informel. A partir d’avril, ces derniers ont ainsi reçu une allocation d’urgence de 600 réais par mois bap-tisée du nom de "coronavoucher". Les salariés du secteur formel ont pu garder leur em-ploi grâce à la mise en œuvre d’un dispositif de chômage partiel. Les baisses de salaires autorisées ont été compensées. Ces transferts sociaux sont devenus rapidement de for-midables instruments au service du redressement de l’image et de la crédibilité du chef de l’Etat. Leur efficacité en termes de communication politique est d’abord liée au nombre considérable d’allocataires pris en charges. En juin, trois mois après la mise en place de ces transferts, 43% des ménages brésiliens (soit 105 millions de personnes) avaient reçu une aide du gouvernement fédéral, qu’il s’agisse du voucher des pauvres, de compensations de baisses salariales ou d’allocations de chômage partiel. Cette efficacité résulte aussi d’un fait majeur : les transferts ont contribué à améliorer sen-siblement les revenus des catégories de ménages les plus modestes. Ainsi, en mai dernier, le "coronavoucher" a permis aux 10% de de Brésiliens vivant dans la grande pauvreté de passer d’un revenu moyen mensuel par tête de 10,64 réais à 238,03 réais, soit une hausse de 95,53%.


Evolution de la côte de popularité de deux présidents selon l'institut XP/IPESPE



Priorités électoralistes.

En 2018, pendant la campagne, Bolsonaro a sans doute été le premier candidat à la ma-gistrature suprême de l’histoire contemporaine qui n’ait pas fait de promesse aux plus pauvres. Depuis la crise sanitaire, le succès des nouveaux transferts sociaux a conduit le Président à changer radicalement de posture et de stratégie. Il a suffi par exemple qu’il fasse une visite dans le Nord-Est, le pôle du pays le plus défavorisé. Sur les neuf Etats de la région, 45% de la population bénéficie depuis avril de l’allocation d’urgence dite "coro-navoucher". Entre juin et août, le pourcentage de la population locale approuvant le gouvernement fédéral est passé de 30 à 41%. Il a grimpé de 44% à 50% parmi les élec-teurs privés de tout revenu d’activité [3] et souvent bénéficiaires du "coronavoucher".

Le Président a perdu le soutien de secteurs de la classe moyenne qui ont été choqués par sa gestion de la crise sanitaire et ne croient plus à ses promesses de campagne. Le discours d’extrême-droite et la stratégie de tension pratiqués jusqu’en juin dernier ne lui garantissent le soutien que de 15% de la population. Conquérir la sympathie et le vote des millions de personnes composant la base de la pyramide sociale est donc devenu un enjeu majeur. Pour atteindre un tel objectif, les aides d’urgence aux populations infor-melles doivent être maintenues sur plusieurs mois, jusqu’à ce que le gouvernement puisse mettre en œuvre son nouveau programme de soutien aux pauvres, dénommé Renda-Brasil, un revenu de base permanent. Il faut aussi que l’Etat intervienne plus activement pour relancer l’activité, créer des emplois, soutenir les entreprises. Le relâ-chement de la discipline budgétaire imposé par la crise sanitaire ne doit pas être une parenthèse momentanée. La dépense publique doit être gérée en fonction du seul im-pératif qui intéresse le Président : sa réélection et son maintien au pouvoir au-delà de 2022. Il faut donc que le premier mandat accouche d’un grand programme social capa-ble de faire oublier le "Bolsa-Familia" de Lula. Il faut aussi que tous les alliés politiques de ces formations parlementaires du centrão soient correctement "rétribués" pour l’appui qu’ils doivent fournir à l’exécutif.



Jair Bolsonaro accueilli triomphalement dans le Nord-Est au début d'août 2020.

La seconde partie du mandat sera donc sociale et dépensière. Pour le social, l’objectif est annoncé : la création du "RSA" Renda-Brasil. Avant que ce dispositif soit effectivement mis en route, pour ne pas désespérer les périphéries urbaines, il est impératif de pérenniser l’allocation mensuelle exceptionnelle de 600 réais. A l’origine, celle-ci devait être versée sur trois mois, d’avril à juin. Son paiement a ensuite été prolongé jusqu’en août. Les con-seillers les plus proches du Président envisagent désormais de maintenir cette allocation mensuelle jusqu’en mars 2021. Le montant serait cependant réduit à 300, voire à 200 réais par bénéficiaire. Ces conseillers ont deux objectifs. Il s’agit d’abord de faciliter la timide reprise économique qui s’esquisse depuis juin et qui serait fragilisée si les aides sociales exceptionnelles étaient brutalement abandonnées ou fortement réduites. Il s’agit encore de pérenniser la popularité acquise par Jair Bolsonaro auprès des catégories so-ciales bénéficiaires.

L’administration Bolsonaro envisage ensuite d’assurer aux 66,8 millions de bénéficiaires du "coronavoucher" un revenu de base permanent. Le nouveau dispositif d’assistance Renda-Brasil fusionnerait le programme "Bolsa-Familia", une autre allocation mensuelle par enfant versée sous condition de ressources et le complément de revenu annuel fourni aux salariés les plus modestes. Ces divers mécanismes concernent déjà 45 mil-lions d’allocataires. Il faudrait ajouter les 21,8 millions de bénéficiaires de l’actuel "corona-voucher". Sur la base d’un montant mensuel (déjà évoqué) de 300 réais, cela signifie une injection dans l’économie de 240,5 milliards de réais…. Et une dépense supplémentaire significative pour un budget fédéral déjà très contraint….Si la transition entre les méca-nismes exceptionnels des revenus mis en place avec la crise sanitaire et la mise en œuvre de Renda-Brasil s’opère sans heurt, la relance de l’économie devrait être assurée. Après avoir créé en un temps record un des plus importants dispositifs de soutien social du monde, Jair Bolsonaro garantira alors pratiquement sa réélection en 2022.


A suivre : La reprise d'un très vieux film.


[1] Une étude d’opinion réalisée au début d’août 2020 par le site spécialisé PoderData montre que 45% des personnes interrogées approuvent la gestion du gouvernement Bolsonaro, contre 41% à la fin juin. Le taux de rejet est passé dans le même temps de 50% à 45%. Le taux d’approbation s’élève à 52% chez les personnes recevant l’allocation spé-ciale de 600 réais (environ 90 euros) versée pendant la crise sanitaire par le gouver-nement fédéral aux travailleurs du secteur informel, généralement sans contrat de travail, privés de revenu en raison des mesures de confinement prises par les gou-verneurs des Etats fédérés et les maires, des mesures très critiquées par le Président Bolsonaro. [2] Depuis Juin, Jair Bolsonaro s’est "rangé". Il a abandonné une posture agressive, la stra-tégie de mise en tension des institutions qu’il avait privilégiée depuis le début de son mandat. L’ancien capitaine cherche désormais à élargir sa base d’appui au Congrès en s’associant aux partis du marais, le fameux "centrão"…Un autre facteur l’a aidé à retrouver la faveur des sondages : la durée de la pandémie. Au début de la crise sanitaire, en mars, nul ne pouvait imaginer que la moyenne des décès enregistrés sur 24 heures at-teindrait quatre mois plus tard plus de 1000 personnes et génèrerait un climat pesant d’angoisse collective. A l’époque, Bolsonaro affichait une posture clairement négation-niste (le covid-19 était une "petite grippe"), dénonçait les mesures de confinement et de distanciation sociale imposées par les gouvernements des Etats fédérés. La propagation continue de la pandémie dans le pays, le nombre de plus en plus élevé de victimes fatales ont conduit des secteurs importants de la population à passer de la stupéfaction à l’indifférence. Ces mêmes groupes ont peu à peu considéré que les mesures de distanciation sociale ne servaient finalement à rien ou étaient sans impact significatif puisque le virus continuait à avancer. [3] Selon le sondage de PoderData cité plus haut.

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Jean-Yves Carfantan, économiste, consultant en économie agricole. Analyse et suit l’évolution de l’économie et de la politique au Brésil depuis 30 ans. Vit entre São Paulo et Paris.  Il anime ce site avec une équipe brésilienne formée de journalistes, d’économistes et de spécialistes de la vie politique nationale.

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