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Jean-Yves Carfantan, économiste, consultant en économie agricole. Analyse et suit l’évolution de l’économie et de la politique au Brésil depuis 30 ans. Vit entre São Paulo et Paris.  Il anime ce site avec une équipe brésilienne formée de journalistes, d’économistes et de spécialistes de la vie politique nationale.

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Le pari risqué des opposants de Bolsonaro (3).

Mis à jour : 24 nov 2019

Un gouvernement sans opposition.

(suite des deux articles précédents)


C’est évidemment un constat que leaders parlementaires, élus et responsables de partis se gardent bien de reconnaître publiquement. Pourtant, dans les faits, le comportement et le mode de gouverner de Jair Bolsonaro conviennent à l’ensemble du monde politique. Pour ce dernier, la situation créée depuis dix mois est relati-vement confortable. Dans l’immédiat, les forces de gauche qui s’opposent en principe au gouvernement comme les formations centristes qui composent avec ce dernier n’ont pas d’autre proposition que celle d’un retour au dispositif institutionnel qui existait avant que Bolsonaro ne surgisse. Tout ce monde laisse donc un champ relativement libre au camp bolsonariste qui consacre l’essentiel de son énergie à critiquer et à attaquer les institutions et le monde politique tradition-nels.


Leaders et forces parlementaires de la droite modérée et du centre trouvent leur compte dans cette conjoncture politique : ils profitent de l’espace abandonné par le chef de l’Etat pour impulser les réformes libérales qu’ils estiment nécessaires. De son côté, Bolsonaro laisse faire. Si les réformes en question suscitent des réactions négatives au sein des réseaux réels et virtuels qui forment sa base sociale, il n’hésitera pas à imputer ces réformes à une classe politique traditionnelle coupée du peuple et imprégnée du marxisme culturel. S’il y a des bénéfices politiques à retirer, le chef de l’Etat s’appropriera la responsabilité des réformes en question. La droite modérée et le centre estiment que dans l’avenir, au moment le plus propice, il sera possible d’envisager une séparation claire avec le gouvernement Bolsonaro et de lancer une candidature propre aux élections présidentielles de 2022. Les partis concernés sont persuadés qu’ils parviendront alors à rassembler dès le premier tour les 30% d’électeurs qui ne sont pas de farouches opposants à l’Administration actuelle mais n’acceptent pas le projet "révolutionnaire" et populiste des bolsona-ristes radicaux. Le moment venu, le candidat de la droite modérée et du centre sera capable de mordre sur les franges les moins radicales de l’électorat bolsonariste et pourra même séduire des électeurs qui rejettent aujourd’hui clairement l’extrême-droite mais ne sont pas prêts à donner pour autant leurs voix à une personnalité de gauche.


De leur côté, les forces de gauche misent sur le soutien fidèle de ces 40% de la population qui expriment un rejet clair du pouvoir actuel. Au lieu de dénoncer une politique dangereuse pour la démocratie, les partis dits d’opposition restent attentistes. Incapables d’établir le moindre bilan après la déroute des années écoulées, la gauche et le Parti des travailleurs concentrent leurs efforts sur le soutien à l’ancien Président Lula et ne s’unissent que pour exiger de manière récurrente sa libération. L’ombre et la capacité d’influence du leader incarcéré semblent paralyser ce pôle de l’échiquier politique. Comme la droite modérée et le centre, l’opposition parlementaire organisée autour du Parti des Travailleurs se fixe un seul objectif : capter le soutien de ce secteur de l’opinion insatisfait ou franchement hostile au gouvernement Bolsonaro et qui représenterait 40% de la population. Dans ces conditions, toutes les forces qui constituent l’échiquier politique aujourd’hui esti-ment que le scénario actuel est finalement assez confortable. L’ensemble des partis politiques affichent une certaine sérénité. Ils sont complices ou tolèrent une prési-dence qui représente une sérieuse menace pour les institutions. Le gouvernement de l’extrême-droite et de la droite radicale est un gouvernement sans opposition effective.


Au centre et à gauche, l’analyse qui prévaut est que le gouvernement Bolsonaro ne peut pas réussir sur le plan économique et sur le plan politique et que par conséquent il va s’effondrer de lui-même. Il n’y a donc pas besoin de faire quoique ce soit. L’argument majeur souvent utilisé à l’appui de cette thèse concerne la sortie de la longue crise dans laquelle l’économie est entrée à partir de 2014. Les performances observées sur les dix premiers mois de 2019 et probablement l’ensemble de l’année sont décevantes. Il est effectivement probable que l’instabilité permanente créée par cette Présidence hors norme retarde, voire empêche une reprise économique significative. Dans le climat de campagne qui perdure, l’activité va continuer à progresser à un rythme très médiocre. Dans un pays qui compte 28 millions d’actifs au chômage, sous employés ou ayant désisté de rechercher un emploi, la stagnation de l’investissement et l’amélioration très lente du marché du travail finiront par avoir raison du projet et du pouvoir bolsonariste. La base d’appui s’affaiblira donc lorsque l’opinion comprendra que ce Président est incapable de redresser la situation. Les leaders politiques les plus anciens aiment à rappeler que même la dictature militaire des années soixante et soixante-dix a eu besoin d’une phase de forte croissance (le fameux miracle économique) pour acquérir un minimum de légitimité. Ce régime a d’ailleurs fini par s’affaiblir lorsque l’économie, dopée un temps par des emprunts contractés sur les marchés internationaux, est entrée en récession, asphyxiée par le poids de la dette extérieure et l’inefficacité d’une bureaucratie étatique considérablement renforcée par les gouvernements militaires successifs. La population a alors compris qu’il n’y avait pas de miracle durable et a commencé à exiger un retour à la démocratie.


Ce scénario inéluctable de l’effondrement du clan présidentiel ne s’attarde guère sur les perspectives que pourraient ouvrir le développement de l’exploitation pétrolière, l’amélioration des infrastructures (grâce au programme de concessions sur lequel le gouvernement avance), des privatisations réussies (dans des secteurs clés comme l’énergie électrique ou les communications) et l’ouverture de plusieurs secteurs à la concurrence internationale. Les défenseurs de ce scénario semblent oublier que le Brésil sort à peine d’une crise historique, d’une période de cinq années de souffrance sociale extrême. Dans ces conditions, le retour d’une croissance modeste entraînant peu à peu un recul du chômage et une reprise de l’emploi formel peuvent rassurer au moins l’électorat bolsonariste le plus solide. Le pouvoir peut tranquilliser cette clientèle fidèle en soulignant qu’il a hérité d’une situation calamiteuse, résultat de politiques erronées menées pendant des décennies. Ce pouvoir peut demander à sa base qu’elle lui octroie un temps suffisant pour tirer le pays de l’ornière. L’économie pèse et va peser dans l’évolution de l’opinion mais un leader politique habile peut parfaitement admettre une situation économique difficile tout en ajoutant qu’il a besoin de temps. Ce discours ne peut pas convaincre tout l’électorat mais il peut suffire pour anesthésier le segment de l’opinion le plus fidèle à l’exécutif. Faut-il le répéter ? Bolsonaro ne gouverne pas pour l’ensemble des Brésiliens mais pour ce secteur de l’opinion qui représente 30% du corps électoral. Le Président s’adresse en permanence à ces 30%. Il ne s’intéresse qu’aux sujets qui mobilisent et affectent ce secteur de la population. Sur toutes les autres questions, il laisse le système politique faire ce qu’il peut faire ou envisage de faire[1].


Un dernier argument est utilisé par les adeptes de la thèse d’un effondrement inéluctable. Ceux-ci font remarquer que depuis quelques mois le rejet de Jair Bolsonaro s’amplifie dans l’opinion. Les brésiliens qui désavouent le Président et sa politique représentent désormais 40% de l’électorat, ce qui est effectivement très significatif après 10 mois de gouvernement. C’est même un signal sérieux : une fraction de l’électorat qui n’appuyait pas franchement Bolsonaro en début de 2019 mais restait attentiste a com-mencé à glisser vers le camp de l’opposition. Cette tendance à l’effritement de l’appui dont bénéficie l’exécutif et le clan Bolsonaro va-t-elle se confirmer dans l’avenir ? C’est en tous cas le pari que semblent faire tous les partis politiques à l’exception de la forma-tion du chef de l’Etat. Ces partis estiment qu’il ne sera pas possible pour le Pré-sident de continuer à gouverner pendant trois ans encore comme il l’a fait sur les dix derniers mois. Les contentieux accumulés, des affaires judiciaires (voir l’encadré n°2), les tensions permanentes entre les trois pouvoirs finiront par contraindre Jair Bolsonaro à choisir entre une démission ou une fuite en avant qui pourrait conduire à l'ouverture d'une procédure

de destitution. En somme, une large part de la classe politique estiment que le chef de l’Etat est en train de s’affaiblir lui-même et que les menaces qu’il représente pour la démocratie et l’Etat de droit ne se concrétiseront pas.

L’hypothèse d’un "tsunami" qui emporterait Bolsonaro.


Pour de nombreux observateurs, un "tsunami" pourrait conduire à la déroute prochaine d’un Président isolé et empêtré dans plusieurs affaires. En dix mois, l’ancien capitaine a réussi à se fâcher avec son directeur de campagne qu’il a contraint de démissionner de son poste de secrétaire général de la Présidence. Il a humilié les militaires qui forment la colonne vertébrale de son administration. Plusieurs officiers supérieurs ont été sommairement renvoyés de postes-clés occupés au sein du gouvernement et de la haute fonction publique fédérale. Il est entré en guerre contre les rédactions de plusieurs quotidiens nationaux et contre le réseau de TV Globo, le plus important du pays. En septembre 2019, il a ouvert les hostilités contre son propre parti, le Parti Social Liberal (PSL) et s’est éloigné de leaders de la formation qui avaient mené la campagne de 2018. Toutes les institutions de la République manifestent depuis des mois de sérieux signes de fatigue et d’agacement par rapport à ce Président radioactif et capable de créer des crises tous les jours.


Jair Bolsonaro est concerné par plusieurs affaires qui embarrassent sérieusement ses proches et son gouvernement. En septembre dernier, le Congrès a installé une Commission parlementaire composée de sénateurs et députés et chargée d’enquêter sur la propagation de "fake news" sur les réseaux sociaux pendant la campagne des dernières élections générales. L’utilisation de ces "fake news" semble avoir favorisé le candidat Bolsonaro. Leur propagation continue : il s’agit de manipuler l’opinion publique afin de rallier le maximum de citoyens à la lutte contre les institutions et contre la démocratie représentative engagée par le clan du Président (voir l’encadré n°1).


Le Chef de l’Etat est aussi indirectement touché par l’affaire Queiroz qui a commencé en décembre 2018. A l’époque, le Coaf (Conseil de contrôle d’activités financières, une institution fédérale, chargée de suivre les transactions bancaires) publie un rapport sur un système d’emplois fictifs créé au sein de l’assemblée législative de l’État de Rio de Janeiro par des élus, parmi eux le Flávio Bolsonaro, fils de Jair Bolsonaro, député de l’Etat pendant dix ans jusqu’en fin 2018. Les enquêteurs soupçonnent que les employés de ces élus aient été des hommes de paille chargés de reverser une partie de leurs rémunérations sur les comptes des parlementaires ou de leurs proches. Un de ces employés est Fabrício Queiroz (qui donnera son nom à l’affaire). Policier à la retraite, ex-garde du corps, ex-chauffeur, il a été adjoint de Flávio Bolsonaro et ami de toute la famille. Fabricio Queiroz aurait effectué des virements en faveur de tiers portant sur des sommes sans rapport avec ses revenus déclarés. Par ailleurs, le clan Bolsonaro est soupçonné d’entretenir des liens avec les milices de Rio de Janeiro. Composées de policiers ou d’ex-policiers, elles proposent leurs services pour assurer, moyennant finances, une sécurité privée aux citoyens d’un quartier ou d’une banlieue, avant de gérer de fait ces territoires. Cette mainmise couvrirait le quart de Rio. Très riches, les miliciens peuvent acheter des voix lors des élections et contribuer au financement des campagnes. Ils sont impliqués dans l’assassinat en mars 2018 de Marielle Franco, membre de l’assemblée municipale de la ville de Rio qui utilisait son mandat pour dénoncer le pouvoir et l’action des milices. La mère et l’épouse d’un des miliciens arrêté et soupçonné de participation au crime ont travaillé au cabinet du député…Flavio Bolsonaro devenu aujourd’hui sénateur. Un autre milicien inculpé vivait dans le même complexe résidentiel que la famille Bolsonaro…


Pour tous les observateurs de la vie politique qui estiment que la Présidence Bolsonaro n’ira pas jusqu’à son terme, tous ces éléments sont les ondes d’un véritable tsunami qui devrait convaincre le chef de l’Etat à la démission ou déboucher sur une procédure de destitution.

(à suivre)

[1] Un tel gouvernement apparaît comme particulièrement désorganisé. Sur tous les terrains qu’il abandonne, le vide est comblé par des initiatives du Président de la Chambre, du Président du Sénat ou du Président de la Cour Suprême, personnages qui disposent désormais de marges d’action appréciables.