Le pari risqué des opposants de Bolsonaro (2).

Mis à jour : janv. 30

Le mode de gouvernement de Jair Bolsonaro.

(suite du premier article).


Le vainqueur de l’élection présidentielle d’octobre 2018 se présente comme un militaire. En réalité, il est un vieux routier de la politique traditionnelle[1]. Il a donc réalisé une véritable prouesse de marketing et de communication en se présentant dès la campagne comme l’homme de la rupture avec la "vieille politique", le promoteur d’une conception nouvelle de l’action publique basée sur un rapport direct avec le peuple. Avec ses fidèles, il s’est acharné à dépeindre les institutions parlementaires et judiciaires comme des institutions représentant un univers archaïque, un monde de réseaux dont la seule fonction et d’empêcher le leader d’accomplir les vœux du peuple qui l’a porté à la magistrature suprême. Avant même d’être investi, le vainqueur du scrutin présidentiel a annoncé qu’il ne gouvernerait pas en respectant les règles et les mécanismes du système politico-institutionnel en place. Il a précisé qu’il ne constituerait pas de majorité parlementaire en associant les partis proches du sien à la vie gouvernementale, en distribuant des portefeuilles et des postes dans la haute administration. Il a rejeté la nécessaire négociation permettant de construire la coalition en prétendant que cette négociation était par nature synonyme de clientélisme et de corruption. Pendant les dix premiers mois de son mandat, le Président Bolsonaro a préféré tenter de gouverner comme Président minoritaire et sans majorité stable et construite au Congrès, suscitant des majorités occasionnelles et cherchant à mobiliser en permanence sa base sociale, le noyau dur de son électorat pour que celui-ci multiplie les pressions sur les parlementaires[2].


Le Président Bolsonaro et son clan n’ont pas seulement refusé l’établissement d’une relation saine, pacifique et productive avec les institutions législatives. Ils appliquent une ligne de conduite simple. L’objectif n’est pas de gouverner pour toute la population brésilienne. Cette conception de la gestion des affaires publiques est typique du vieux monde et de la vieille politique avec lesquels il faut rompre. Il faut galvaniser en permanence la base sociale et électorale de la faction au pouvoir, une base qui est encore loin de constituer une majorité mais qui est suffisante pour soutenir le Président. Les enquêtes d’opinion conduites depuis mars 2019 auprès de la population montrent que les sympathisants de droite et d’extrême-droite qui appuient l’équipe Bolsonaro représentent autour de 30% de la population[3]. Pour conserver l’appui résolu de cette base relativement stable, l’exécutif doit d’abord se consacrer à dénoncer sans relâche les institutions et le système politique.


Trois Brésiliens sur dix donc. C’est à peu près la taille du noyau de partisans à partir duquel l’ancien capitaine a construit sa candidature. A partir de juin 2017, lorsque ces partisans ont commencé à émerger dans le débat public, leur profil sociologique a pu être dessiné. Le pôle bolsonariste rassemble principalement des personnes ayant une formation supérieure, disposant de revenus mensuels supérieurs à 5 fois le salaire minimum (un peu moins de 1000 réais par mois, soit l’équivalent de 222 euros). Il est majoritairement masculin et fortement marqué par la présence de fidèles des églises évangéliques. Ce noyau n’est évidemment pas homogène mais il s’est cristallisé en rassemblant une bonne partie des brésiliens plutôt de classe moyenne qui se sentent exclus de la vie politique, menacés par un déclassement social depuis l’éclosion de la crise économique en 2014. Le noyau des bolsonaristes les plus fervents réunit des citoyens favorables au retour à l’ordre, très préoccupés et concernés par la violence, la crise politique, le délitement des institutions, les privilèges que s’attribue une part des élites nationales et de la fonction publique.


La stratégie du chaos mise en œuvre par Bolsonaro et ses proches pour souder ce noyau intègre une démarche permanente de communication sur les réseaux sociaux (voir encadré n°1). Comme tous les gouvernements à ambition autoritaire de ce siècle, l’Administration Bolsonaro parie sur l’érosion du débat public, sur la perte de signification des mots, sur la normalisation de l’absurde et de l’inacceptable, sur l’adhésion de la population à toutes sortes de théories conspiratoires. Il s’agit de disséminer une sorte de poison qui corrode la langue et la pensée, affaiblisse le sens des mots, éliminant du débat public la logique, l’objectivité et la rationalité. Pour ce faire, il est essentiel d’occuper et dominer l’espace médiatique en multipliant les attaques et en suscitant les polémiques qui sont comme des pièges pour l’opposition. Le Président tient des propos provoquants et agressifs à un rythme épuisant. Pas de semaine sans session d’incontinence verbale, de discours insolents destinés à hystériser la base d’appui virtuelle. La classe politique, les médias et les observateurs passent les jours suivants à débattre des insanités et des idioties proférées par le chef de l’exécutif ou son entourage. L’opposition participe à ce concert de commentaires, répond aux absurdités du discours de l’exécutif au lieu de se consacrer à des tâches essentielles comme la définition de perspectives pour le pays, l’élaboration d’un projet pour les années à venir. L’ensemble de la sphère politique vit comme enfermée dans un présent immédiat. Les défis qui commandent l’avenir du Brésil (éducation, inégalités, réforme des institutions, préservation de l’environnement, criminalité) sont escamotés. Le débat public se réduit aux com-mentaires de "fake-news", à des polémiques dérisoires, à des querelles d’ego dont même la presse à sensation hésiterait à faire son quotidien.

Les réseaux bolsonaristes sur la toile.

Le Brésil est un des pays les plus connectés d’Amérique du Sud. L’accès à internet sur PC à domicile est encore limité aux catégories les plus favorisées. On recensait cependant 220 millions de téléphones portables de type smartphone en 2018. On estimait alors que 120 millions de personnes (plus de la moitié de la population) utilisaient des messageries comme WhatsApp pour leur usage personnel, pour des discussions de groupes, pour la diffusion et la réception d’informations au sein de communautés, que celles-ci soient nationales ou internationales. WhatsApp permet à ses utilisateurs de rejoindre des groupes immenses comptant jusqu’à plusieurs centaines de membres, ce qui lui donne un pouvoir particulier. Dans un pays où règne la concentration des médias, l’application est devenue un bon moyen pour contourner les réseaux d’information traditionnelles. Plus généralement, les plateformes numériques constituent la principale source d’information (voire la seule) des jeunes générations qui ont abandonné les médias classiques (en 2018, les électeurs âgés de 16 à 34 ans représentaient 22% du corps électoral). Pendant la campagne de l’année écoulée, ces plateformes se sont transformées en puissants outils de propagation de ”fake news”, de fausses nouvelles, notamment à l’initiative des militants favorables à Jair Bolsonaro. Dix mois après l’investiture du Président, les réseaux sociaux continuent à fonctionner comme des espaces de radicalisation et d’appui.


Des spécialistes ont commencé à surveiller les groupes pro-Bolsonaro actifs sur les plateformes numériques et les messageries à partir du début de 2018, lorsqu’il s’est avéré que le candidat ne serait pas un simple figurant dans la compétition électorale d’octobre de la même année. Ils ont découvert que les ”fake news” se répandaient de façon typique, au moyen d’une structure pyramidale. Ainsi, de petits groupes d’influenceurs à la tête de l’écosystème WhatsApp pro-Bolsonaro s’employaient activement à manipuler les actualités et créer de fausses informations destinées à devenir virales. Les influenceurs faisaient ensuite descendre ces fausses informations vers de grands groupes constitués des plus ardents militants de Bolsonaro, qui composent son armée de trolls (individus chargés de multiplier les messages sur des forums de discussion). Unis dans leur soutien au leader d’extrême droite, ces trolls ont largement propagé les informations venues des influenceurs. À partir de là, les fake news étaient répandues dans des groupes encore plus importants de Brésiliens ordinaires utilisant WhatsApp pour contourner les médias traditionnels et recevoir, au travers de discussions jouant le rôle de caisses de résonnance, des informations qui les confortaient dans leur décision de voter pour Bolsonaro.


Le soutien de WhatsApp à la campagne du candidat a été l’objet de critiques et de polémiques après l’élection d’octobre 2018, lorsqu’il s’est avéré que le service de messagerie était un élément perturbateur de plus dans un monde où les réseaux sociaux servent d’incubateurs aux théories du complot et fausses informations qui ont porté des populistes au pouvoir partout dans le monde. Après la victoire de Jair Bolsonaro, l’utilisation de WhatsApp a diminué mais l’audience du Président sur les plateformes numériques n’a pas fléchi, Facebook, YouTube, Twitter et Gab prenant le relais de WhatsApp. Dix mois après l’investiture de l’ancien capitaine, ces plateformes sont encore les outils principaux de la communication des bolsonaristes.

Au début du mandat, les observateurs politiques et la presse ont analysé le climat délétère créé et imposé par l’exécutif en considérant qu’ils avaient affaire à un chef de l’Etat débutant, mal préparé et sans doute incompétent. Journalistes et analystes ont abordé cette nouvelle phase un peu comme des commentateurs sportifs habitués à suivre deux équipes qui entrent sur le terrain de football et disputent la partie en suivant plus ou moins rigoureusement les règles du jeu. Ils ont répertorié toutes les supposées maladresses de l’équipe gouvernementale qui semblait perdre régulièrement de précieuses opportunités alors qu’elle jouait sur son terrain. Peu à peu, les analystes les plus avisés ont compris que l’objectif du nouveau pouvoir n’était pas de faire des buts, de jouer conformément aux règles mais tout simple-ment d’en finir avec le championnat, avec la compétition tels qu’ils fonctionnent. Au lieu de disputer une partie en suivant les normes, il joue pour détruire le jeu, enlever toute crédibilité à l’arbitre, encourager ses supporters à lyncher leurs adversaires, détruire les buts, abîmer la pelouse, produire un climat de paranoïa et de confusion qui conduise à la disparition de l’équipe adverse et à la suprématie du clan Bolsonaro et de ses adeptes les plus fidèles.


Les clans qui forment le noyau dur du bolsonarisme sont réunis par un projet populiste de renversement du "système", de destruction de l’establishment. Ils veulent promouvoir une révolution nationale et populaire, écarter "l’oligarchie" qui a tenu le pouvoir pendant des décennies. Pour ce faire, ils entendent recourir à la mobilisation des masses. Dans l’ancien monde il s’agissait de faire descendre le peuple dans la rue, d’exercer une violence réelle en occupant l’espace public et en attaquant les symboles du pouvoir à détruire. Dans le nouveau monde, il s’agit d’abord de susciter l’adhésion des internautes, d’occuper l’agora virtuelle, d’envahir les réseaux sociaux, d’influencer l’univers digital. L’instrument de la révolution nationale et populaire est la démocratie directe twittée[4].


L’activité du gouvernement Bolsonaro ne se réduit pas à la poursuite d’une campagne électorale qui n’a jamais cessé. L’Administration dirigée par l’ancien capitaine est constituée de quatre pôles. Le premier est animé par les bolsonaristes de pure obédience, ces fidèles dont la mission est d’assurer une police idéologique, de poursuivre et d’amplifier la lutte contre le système politique et d’hystériser la base électorale du Président. Un second pôle est organisé autour du Ministre de l’économie, Paulo Guedes. Le troisième est formé par le Ministre de la Justice Sergio Moro et ses proches. Au sein du gouvernement, les missions et les tâches qui exigent coordination et organisation relèvent des militaires. Ce sont les militaires qui confèrent un minimum de cohérence à la gestion gouvernementale. La plupart des domaines de compétence gouvernementale qui n’intéressent pas le Président et son noyau radical sont pris en charge par les militaires. C’est le cas par exemple des projets de modernisation des infrastructures logistiques et du programme de concessions qui sont mis en œuvre par le Ministre des Infrastructures Tarcisio de Freitas, un ingénieur militaire. C’est le cas des Mines et de l’énergie, un ministère commandé par l’ancien amiral de la marine Bento Costa Lima Leite.


Sur les premiers mois du mandat, les observateurs ont cru que les trois derniers pôles mentionnés ici allaient dresser le premier, le contrôler, voire l’écarter ou le réduire au silence. Aujourd’hui, tous les secteurs du gouvernements pressentis pour exercer cette tutelle sur le pôle idéologique du bolsonarisme ont battu en retraite et dû accepter son ascendance. Le ministre de l’économie libéral Paulo Guedes dispose d’une marge de manœuvre (il peut mener la politique qu’il souhaite) tant que les mesures et orientations proposées ne conduisent pas à un affaiblissement de la base des fidèles. Si les projets libéraux de Paulo Guedes paraissent renforcer cette base, le ministre est encouragé à poursuivre. Si tel n’est pas le cas, il est immédiatement freiné. Sur les mesures qui ne correspondent pas directement à la sensibilité de cette base mais ne la heurtent pas, le ministre se contente du soutien du Congrès et de celui des militaires pour avancer. Le cas du ministre de la justice Sergio Moro est différent. Alors que Paulo Guedes n’est pas candidat à la Présidence de la république, Sergio Moro l’est. Il peut être demain un adversaire du chef de l’Etat. Ce dernier a invité Moro à faire partie du gouvernement pour être sûr d’avoir à ses côtés un de ses plus grands concurrents politiques directs. Le Ministre Moro contribue certes à la popularité de l’exécutif auprès du secteur de l’opinion qui donne la priorité à la lutte contre la corruption, qui soutient l’opération dite "lavage-express". Le pôle bolsonariste a besoin de cet appui. Mais en même temps, l’ancien juge doit rester au gouvernement, il ne peut plus sortir, sauf lorsqu’il aura décidé d’annoncer sa candidature et d’entrer en campagne. Si la côte de popularité du Président venait à s’effondrer, Moro pourrait être une candidature alternative. Tant que ce scénario n’est pas confirmé, il doit rester membre de l’exécutif.


Les militaires de la réserve ou en retraite qui forment le dernier pôle ont long-temps été perçus comme constituant un noyau homogène capable plus que les autres secteurs de l’administration fédérale d’exercer une tutelle sur le clan bolso-nariste. On a même attribué au vice-Président, le général Mourão, l’ambition de mettre aux pas les militants les plus ardents et notamment les propres fils du Chef de l’Etat. Ce n’est pas vraiment ce qui s’est produit au cours des dix derniers mois. Les militaires qui se sont opposés à la garde rapprochée du Président ont été démis de leurs fonctions. Ainsi, en juin 2019, Carlos Alberto dos Santos Cruz (secrétaire général du gouvernement), Franklimberg Freitas (Président de la Fondation des Indiens) et le Général Juarez de Paula Cunha (Président des services postaux fédéraux) ont été exonérés. Les nombreux militaires qui détiennent encore des postes ministériels ou occupent des fonctions de cabinets et dans la haute administration forment un pôle des plus discrets au sein d’une administration fédérale où tout le monde semble prisonnier de tout le monde…Cette discrétion est prudente : à tout moment, personne ne sait au sein de ce gouvernement baroque quel est le secteur qui sera attaqué par le groupe des bolsonaristes les plus fanatiques.

(à suivre)

[1] Après avoir servi dans l’armée de terre pendant 11 ans (entre 1977 et 1988), ce dernier est devenu réserviste puis parlementaire. Membre élu de l’assemblée municipale de la ville de Rio de Janeiro de 1988 à 1990, il devient ensuite pendant 28 ans (pour 7 mandats consé-cutifs) député fédéral.

[2] Au lieu de soumettre aux deux chambres des propositions susceptibles de souder ces majorités occasionnelles, il a préféré transmettre aux députés et sénateurs des textes portant sur des mesures très polémiques et clivantes comme la libération de la possession et du port d’armes, la responsabilité de la démarcation des terres indiennes confiée au ministère de l’agriculture.

[3] La dernière enquête d’opinion réalisée en octobre 2019 pour le compte de l’institution financière XP Investimentos donne un pourcentage de 33% d’opinions favorables au Président.

[4] Pour ce noyau dur, les institutions politiques, la presse, l’université seraient depuis des lustres contaminés par un "communisme" d’autant plus virulent qu’insaisissable. La révolution culturelle envisagée est une prophylaxie qui doit s’attaquer au système parlementaire, cadre et support d’une vieille politique qui n’est que clientélisme, corruption, pots de vin, accaparement et détournement des fonds publics. Les leaders du Congrès qui s’opposent au gouvernement Bolsonaro doivent être impitoyablement dénoncés et pourchassés. Seuls les magistrats-justiciers qui participent à cette purification de la vie publique sont tolérés. La Cour suprême doit être affaiblie, neutralisée, réformée ou détruite. Elle protège les "communistes" corrompus que sont tous les opposants au bolsonarisme. Pour éradiquer ce qui serait une tumeur avancée et empêcher tout retour de forces adverses au pouvoir, il faut instrumentaliser et détourner le système démocratique afin d’instaurer le plus rapidement possible un régime autocratique bénéficiant de la légitimité élective.

Qui sommes nous?

Jean-Yves Carfantan, économiste, consultant en économie agricole. Analyse et suit l’évolution de l’économie et de la politique au Brésil depuis 30 ans. Vit entre São Paulo et Paris.  Il anime ce site avec une équipe brésilienne formée de journalistes, d’économistes et de spécialistes de la vie politique nationale.

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