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Jean-Yves Carfantan, économiste, consultant en économie agricole. Analyse et suit l’évolution de l’économie et de la politique au Brésil depuis 30 ans. Vit entre São Paulo et Paris.  Il anime ce site avec une équipe brésilienne formée de journalistes, d’économistes et de spécialistes de la vie politique nationale.

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Le sabordage de la gauche brésilienne (2).

Une vision surannée du développement économique.

- Seconde partie -


A la fin des années cinquante, le Brésil maintient un modèle de croissance autocentré, fondé sur l’expansion du marché intérieur et l’essor d’une industrie protégée. Pourtant, le monde change. Les économies des pays avancés et de quelques nations en dévelop-pement s’engagent dans le long processus d’ouverture qui aboutira à l’espace globalisé du début du XXe siècle[1]. Dans ce contexte nouveau, le Brésil reste recroquevillé, accro-ché à ce modèle qui a fait sa prospérité dans un autre monde que celui qui est en train de naître. Sous l’Administration du Président Kubitschek (1956-1961), alors que la popula-tion croit encore vivre un âge d’or, le capitalisme national fermé et administré commence à générer d’importants déséquilibres économiques. Entre 1956 et 1964, la progression effrénée des dépenses publiques génère une inflation galopante. Déjà supérieur à deux chiffres à la fin du gouvernement qui a construit Brasilia, le rythme annuel de hausse des prix atteint 90% en 1963. Après les années fastes et de forte croissance de la fin des années cinquante, le Brésil connait une période de stagnation.


Depuis les gouvernements de Getúlio Vargas, les succès du capitalisme national protégé ont été mesurés à l’aune du degré de nationalisation de la production. L’Etat ne s’est guère préoccupé de la compétitivité des entreprises locales. Celles-ci ont été protégées de la concurrence internationale grâce au maintien ou au renforcement de barrières commerciales parfois infranchissables. Dans ces conditions, l’industrialisation n’a pas débouché sur le rattrapage du monde occidental annoncé. Les entreprises nationales ne sont pas incitées à innover sur le plan technologique. Isolée de la compétition mondiale, l’industrie brésilienne fournit des produits de qualité médiocre, persiste dans l’utilisation de savoir-faire et de processus de production dépassés. Dorlotée constamment par un Etat tutélaire, elle ne parvient pas à conquérir la maturité qui lui permettrait d’affronter la concurrence et de profiter à plein de la dynamique d’innovation qui s’impose à l’extérieur du pays. Recroquevillée sur son marché domestique, l’industrie brésilienne ne parviendra pas à rapprocher le Brésil d’un monde occidental qui avance plus vite à l’époque des trente glorieuses.


Le développement autocentré brésilien ne permet pas non plus une réduction des énor-mes inégalités qui traversent la société. Au cours du 20e siècle, jusqu’en dans les années quatre-vingt, l’éducation de masse n’est pas une priorité des pouvoirs publics fédéraux et locaux. Les élites dirigeantes ont considéré que l’industrialisation était liée à une dyna-mique d’accumulation de capital et de mobilisation de l’énorme force de travail disponible.Elles ont estimé que le niveau de qualification des travailleurs importait peu. Pendant toute cette période, la priorité des pouvoirs publics en matière d’éducation a été le développement de l’enseignement supérieur et de la recherche universitaire. En matière de formation des ressources humaines, l’effort des gouvernements a été limité aux domaines qui sont censés permettre au pays d’avoir accès aux innovations tech-nologiques. L’éducation de base d’une population jeune en forte croissance a été singulièrement négligée[2].


Lorsque Kubitschek quitte le pouvoir en janvier 1961, une nouvelle phase s’ouvre mar-quée par une conjoncture économique difficile et une très grande instabilité politique et sociale. La dette publique est considérable. L’inflation atteint des rythmes très élevés. Le Président Janio Quadros renonce au bout de quelques mois. Il est remplacé par João Goulart qui tente de relancer la politique d’industrialisation en mettant en œuvre un plan triennal de développement économique et social. Mais le consensus social n’existe plus autour d’une stratégie qui a montré ses limites. Le gouvernement Goulart glisse vers le populisme et s’appuie sur les populations urbaines. Ignorant les masses de misérables de plus en plus concentrées dans les capitales, il s’oppose aux anciennes forces agraires et au monde industriel. Cette période très agitée débouche sur le coup d’Etat militaire de 1964. Défendant le statuquo social, l’armée prend le pouvoir et le tiendra jusqu’en début 1985. Après avoir mis en œuvre un plan de stabilisation économique qui permettra de réduire l’inflation, les généraux brésiliens vont chercher à organiser un nouveau pacte de développement économique. Ils vont ressusciter le nacional desenvolvimentismo mais écarter toute perspective d’intégration sociale.


Le nationalisme économique des militaires.


Le général Castello Branco, premier militaire à occuper le pouvoir, adopte un ambitieux programme de réforme d’orientation libérale. Il entend rééquilibrer les comptes de l’Etat, contrôler l’inflation et développer le marché du crédit. Les réformes engagées vont per-mettre de réorganiser l’économie et d’ouvrir la voie aux années de croissance dites du miracle. En 1967, Castello Branco est remplacé par le général Costa e Silva. Le dirigisme étatique revient alors en force. A partir de cette date, les gouvernements militaires suc-cessifs ne se contentent pas de reprendre la politique d’industrialisation par substitution engagée depuis les années 40. Ils l’amplifient. Sur les décennies antérieures, de solides protections commerciales et une politique de change adaptée avaient permis l’essor d’une industrie nationale de biens de consommation. A partir de la fin des années soixan-te, les mêmes outils sont utilisés à nouveau afin de soutenir le développement de filières nationales de machines-outils, de produits chimiques, d’ordinateurs et de composants technologiques de toutes sortes.


A nouveau, dans un premier temps, les vieilles recettes vont donner les résultats espérés. Entre 1968 et 1976, l’économie brésilienne connaît une phase de croissance ex-ceptionnelle. A nouveau, le premier pays d’Amérique du Sud connaît alors une prospérité sans égal à l’extérieur. De 1968 à 1976, le PIB augmente à un rythme annuel moyen de 9%. Le miracle se répète. La nostalgie de l’âge d’or paraît alors totalement justifiée. La dynamique de rattrapage de ce que les Brésiliens appellent le "premier monde" semble enfin être enclenchée. Au cours des neuf années du miracle, le revenu moyen par habi-tant augmente de 87%. La distribution des résultats du miracle est très inégale. Ce boom économique contribue cependant à renforcer une classe aisée minoritaire et une classe moyenne urbaine dont les effectifs vont croissant [3]. Cette dernière est employée dans les administrations, les entreprises publiques et les grandes firmes privées nationales et étrangères. Le miracle permet à cette classe moyenne d’entrer dans l’ère de la consom-mation. L’augmentation des revenus induit une explosion de la demande des ménages et assure au gouvernement autoritaire la popularité qu’il recherchait.


Croissance annuelle du PIB entre 1950 et 2018.

Source : IBGE.


Le régime autoritaire ne se contente pas de favoriser l’essor de la consommation d’une classe moyenne urbaine émergente. Il investit dans l’expansion des infrastructures, en s’appuyant principalement sur les investissements des entreprises publiques. Il lance le programme de production d’énergie électrique du barrage d’Itaipu[4] et s’engage même dans la production d’énergie nucléaire. Les militaires encouragent encore l’essor du transport ferroviaire et créent des groupes publics chargés d’investir dans les secteurs jugés stratégiques (téléphonie, aéroports, sidérurgie). Sur les marchés financiers internationaux, les généraux brésiliens parviennent à lever facilement des fonds qui sont utilisés pour financer d’importants investissements dans toutes sortes d’industrie : chimie, construction navale, exploitation de ressources minières[5]. Les infrastructures terrestres ne sont pas oubliées. Entre 1969 et 1974, le gouvernement fédéral lance le chantier pharaonique de la route transamazonienne. C’est aussi à cette époque qu’est engagée la construction du second pont le plus long du monde qui relie les deux rives de la baie de Guanabara, entre Rio de Janeiro et la ville voisine de Niteroi.


Le barrage et la centrale hydroélectrique d'Itaipu à la frontière de l'Etat brésilien du Parana et du Paraguay.


Le modèle économique mis en œuvre va créer une population de privilégiés formée par les entrepreneurs industriels et les propriétaires agricoles ayant accès aux subventions de l’Etat, capable de s’organiser pour exercer une influence politique et infléchir les déci-sions économiques et bénéficiant d’une protection par rapport à la concurrence internationale. Les secteurs les plus favorisés de la classe moyenne urbaine bénéficient aussi des retombées de ce régime de croissance à marche forcée. Au fil du temps, la concentration des revenus, le caractère très inégal du mode de production et de distribution de la richesse au sein de la société brésilienne seront au centre des critiques adressées à ceux qui ont pris le pouvoir en 1964. D’abord limitées à quelques mou-vements politiques isolés, cette contestation sera progressivement reprise par un mou-vement syndical de moins en moins bien tenu par l’Etat et par toute une frange de l’Eglise Catholique. Les militaires répondent en affirmant que tout est une question de temps. Comme le niveau de scolarité d’une grande partie de la population était très bas, le miracle bénéficiait dans un premier temps aux couches disposant de diplômes. Mais avec les progrès de la scolarisation, les autres groupes sociaux accéderaient eux aussi aux bienfaits du miracle[6]


Ce miracle ne durera que quelques années. La situation économique du pays change en 1973 avec le premier choc pétrolier. Le Brésil importe alors 70% du pétrole qu’il consom-me. Avec la forte hausse du prix du baril importé, le gouvernement militaire se trouve face à un dilemme. La première option, la plus prudente, consisterait à freiner la crois-sance de la demande intérieure, à lutter contre toute surchauffe de l’économie afin d’éviter une dégradation des comptes extérieurs. En 1974, dès sa prise de fonction, le Général Geisel refuse pourtant l’austérité. Il préfère l’autre option, politiquement plus facile à gérer sur le court terme. Le Brésil va s’accrocher son modèle de développement autocentré et à son capitalisme étatique. Le gouvernement lance un plan ambitieux d’investissements qui prévoit à nouveau la captation de financements extérieurs pour financer le développement de nouvelles industries nationales. L’Etat encourage les entreprises publiques et les groupes étrangers à entrer dans ces projets. Il assurera lui-même directement les investissements nécessaires dans plusieurs cas. Il ne s’agit pas seulement de maintenir l’expansion économique mais de moderniser le pays et de réduire la dépendance extérieure de l’industrie nationale en engageant à l’intérieur la production de machines et d’équipements auparavant importés. Le mot d’ordre est de produire au Brésil tout ce qui peut en principe être produit au Brésil.


Le programme de relance mis en œuvre entre le premier choc pétrolier et le second (1979) va conférer au secteur étatique un poids dans l’économie nationale qu’il n’avait sans doute jamais atteint depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale. De grands grou-pes publics[7] assurent la coordination et le développement de la filière pétrochimique, contrôlent la sidérurgie nationale, la production et la distribution de l’énergie électrique, les télécommunications, les routes et le réseau ferré. La participation de l’Etat dans l’activité économique atteint des niveaux qui sont comparables à deux observés dans les économies planifiées d’Europe orientale. Le Brésil des militaires est devenu une sorte d’Union Soviétique tropicale…pendant que le monde extérieur avance vers ce qui sera appelé la mondialisation. Le Général Geisel tente de pérenniser un modèle à bout de souffle. La forte croissance des années du miracle a été assurée par trois levier. Le pre-mier a été la poursuite de l’industrialisation grâce essentiellement à des investissements d’entreprises publiques. Le second aura été le transfert accéléré d’une grande part de la population active de l’agriculture peu productive vers l’industrie et les services. Cette évolution a suffi à permettre une augmentation significative de la productivité et du revenu moyen. Le troisième levier est financier. Le recours à un crédit international abon-dant a permis de financer les investissements nationaux, notamment dans le domaine des infrastructures. La contrepartie de ce recours massif à des financements étrangers est évidemment une progression très marquée de la dette extérieure.


Cette croissance économique éphémère n’a pas été alimentée par une dynamique d’amélioration du capital humain et de développement technologique. Au milieu des an-nées 1980, le bilan social d’un régime militaire qui s’achève est calamiteux. Tous les indicateurs mesurant la distribution des revenus et l’importance de la pauvreté se sont dégradés au cours des deux décennies écoulées (8). Les militaires n’ont pas investi dans l’éducation de base de la population. Déjà très urbanisé à la veille des années 1980 (sept habitants sur dix vivent alors en ville), le pays connaît alors une réduction de la dyna-mique d’exode rural. Il ne peut donc plus compter autant qu’auparavant sur ce levier pour améliorer sa productivité. Le bas niveau de formation et de qualification de la popu-lation plombe la compétitivité de la plupart des branches industrielles. Le pays reste un exportateur de produits de base qui n’a pas su concentrer son effort d’industrialisation sur quelques secteurs manufacturiers capables de concurrencer les grands pôles de l’économie mondiale. Il n’est pas intégré aux filières technologies globales qui se consti-tuent alors. Le Brésil de la fin du régime autoritaire est un pays très mal préparé pour aborder le nouvel âge du capitalisme d’innovation, de création et de mobilisation des intelligences qui va naître.


Après deux chocs pétroliers, les Etats très endettés en devises étrangères vont être as-phyxiés par la hausse des taux d’intérêts intervenue sur les principales places interna-tionales. C’est évidemment le cas du Brésil qui a massivement recouru aux finan-cements extérieurs lorsque l’argent était abondant et bon marché. A la fin des années soixante-dix, il se retrouve très endetté. Il est aussi incapable de redresser ses comptes extérieurs plombés par les chocs pétroliers et l’élévation de ses charges financières. Le gouvernement continue à essayer de stimuler l’économie en accroissant les dépenses publiques. Ne pouvant plus recourir à des emprunts à l’étranger, il finance ses déficits par création monétaire. Après le second choc pétrolier de 1979, l’hyperinflation s’ajoute à la stagnation de l’activité pour entraîner une augmentation de la pauvreté et une dété-rioration marquée du niveau de vie de la classe moyenne.


La reprise par les militaires du modèle de nacional-desenvolvimentismo entraîne une crise économique qui durera 14 ans, marquée par une instabilité des prix extrême, une très faible progression de la productivité, un retard sur le plan technologique. Un pays qui fabriquait déjà des puces électroniques au milieu des années soixante-dix s’est retrouvé dix ans plus tard avec une production d’ordinateurs totalement déclassés par rapport à ce que fournissait alors le reste du monde. Cette crise va aussi se traduire par une augmentation impressionnante des inégalités de revenus. L’économie brésilienne ne retrouvera la stabilité des prix qu’en 1994, avec la mise en œuvre du Plan Real.


Les raisons d’une obstination.


A peu de choses près, confronté aux conséquences de la crise mondiale de 2008, le second gouvernement Lula et le premier de la Présidente Dilma Rousseff (2011-2014) reprendront les vieilles recettes du Nacional-Desenvolvimentismo. Paradoxalement, la politique économique conduit par la protégée de Lula s’inspirera trait pour trait de celle qu’avait mené le Général Geisel. Le Brésil connaîtra à partir de 2014 et jusqu’en 2017 une récession sans précédent.



Image symbolique : à 50 ans de distance, Lula fait le même geste que Getulio Vargas à l'inauguration de plateformes pétrolères.


Comment expliquer cette persistance dans l’erreur, cette foi presque inébranlable qui conduit à perpétuer un capitalisme hybride, isolé de la concurrence mondiale, étroite-ment dépendant de la sphère publique ?


Pour répondre à cette question, il faut d’abord évoquer le diagnostic très ancien des origines de la pauvreté et du sous-développement de l’Amérique latine, formulé dans les années cinquante par des experts de la CEPAL (Commission Economique Pour l’Améri-que Latine des Nations-Unies). Les travaux de la CEPAL vont justifier le nationalisme économique qui prévaut alors dans plusieurs pays de la région. Ils viendront renforcer la vision du sous-développement que partagent et propagent les forces politiques de gau-che. Selon la CEPAL, le monde est divisé entre un centre (les nations occidentales) et une périphérie (le bloc soviétique et les pays dits du Tiers-Monde)? le Brésil et les autres Etats périphériques sont pauvres parce qu’ils sont exploités par les pays occidentaux avancés[9]. Les modalités de l’exploitation de l’économie brésilienne par les puissances étrangères seraient diverses. Les entreprises multinationales installées au Brésil transfè-reraient des profits extraordinaires hors du territoire. Dans le cadre d’une division inter-nationale du travail conçue et maintenue par les Etats occidentaux, les nations sud-américaines seraient contraintes de limiter leur spécialisation productive et leurs expor-tations aux seules matières premières (produits de base, dont les prix mondiaux con-naitraient une baisse tendancielle inexorable au fil du temps) alors que le salut passerait par le développement de l’industrie manufacturière. Quelle serait alors la recette pour sortir de ce piège ? Elaborée il y a 60 ans par les experts de la CEPAL, elle peut se résu-mer en quelques orientations stratégiques majeures : fermer le marché national, isoler l’économie domestique, nationaliser les principales entreprises étrangères présentes sur le territoire, conférer à l’Etat un rôle central dans l’allocation des ressources et dans l’essor industriel assuré par des firmes publiques ou des entreprises privées nationales. A ce diagnostic et à la stratégie préconisée sont associés les noms d’économistes de la CEPAL comme l’Argentin Raul Prebish ou le Brésilien Celso Furtado.


Le centre et la périphérie selon la CEPAL.


Le diagnostic de la CEPAL ne résiste pas à une analyse même superficielle des données collectées au fil des décennies sur le commerce international, sur l’activité des entre-prises étrangères dans le pays. Aucune de ces firmes n’a jamais dégagé sur de longues périodes des résultats exceptionnels qui auraient été transférés à l’extérieur. Les profits obtenus ont été en moyenne sur les dernières décennies d’un niveau comparable à ceux réalisés sur d’autres régions du monde. Ils ont souvent financé des investissements lo-caux. La thèse de la CEPAL sur la baisse tendancielle des prix des matières premières n’a pas été vérifiée. Il suffit ici pour s’en convaincre de suivre les cours en question sur une longue période. L’organisation internationale a construit une théorie démentie par les faits. Ajoutons que ce sont les prix des produits manufacturés qui enregistrent une ten-dance constante de baisse depuis la Seconde Guerre Mondiale (de 2 à 3% par an en moyenne). Cette dynamique est compensée au niveau des entreprises par une stratégie d’innovation et de différenciation par la qualité. Les données du commerce mondial montrent aussi que les pays riches ne sont pas riches parce qu’ils concentrent leurs échanges sur des pays pauvres. Le commerce entre les nations avancées et les écono-mies sous-développées représente une part mineure des échanges internationaux. Les pays riches échangent d’abord et surtout avec des pays riches. Il suffit pour illustrer ce constat de prendre l’exemple du commerce extérieur d’une économie comme la France. Les nations qui sont désignées aujourd’hui comme émergentes ont toutes adopté une stratégie de développement autocentré à partir des années cinquante, en fermant leurs économies, en réduisant leurs échanges avec le reste du monde. Cela n’a pas freiné l’es-sor des pays développés.


Un pays peu ouvert aux échanges extérieurs.

Source : Banque Mondiale.


Dans un pays comme le Brésil, le modèle nacional-desenvolvimentista et la théorie du développement élaborée par la CEPAL restent jusqu’à aujourd’hui des références fonda-mentales pour les travaux académiques. L’isolement de l’économie, la faible connexion du tissu productif avec les réseaux mondiaux se reflète aussi au niveau de la production universitaire. Le repli national est aussi un trait de la vie culturelle, de la recherche. Les travaux universitaires brésiliens abondent de théories justifiant le recours à un modèle économique alternatif qui aurait été inventé sur le pays-continent (mais dont peu de na-tions se sont inspiré sur les décennies récentes). Convaincu que la trajectoire de dé-veloppement du Brésil doit obéir à des règles différentes, le milieu académique national a longtemps ignoré ou méprisé les recherches menées à l’étranger. Au nationalisme économique correspondait un nationalisme intellectuel. Ainsi, des théories spécifi-quement locales ont fleuri pour rendre compte de l’hyper-inflation dans les années 1980. La défense du protectionnisme au nom de la protection d’une industrie dans l’enfance a été maintenue alors même que l’enfance se prolongeait….



Plus généralement, la politique nacional-desenvolvimentista a longtemps fait l’objet d’un quasi-consensus du monde politique. Il faut attendre les années 1990 pour que des courants de la droite et du centre commencent à faire un aggiornamento. En revanche, l’attachement à cette stratégie est resté particulièrement vif au sein des forces dites "progressistes". A la veille de l’élection nationale de 2002, alors que les gouvernements Collor et Cardoso (de 1990 à 2002) ont cherché à rapprocher le Brésil d’une économie de marché, à ouvrir le pays aux échanges, à réduire et redéfinir le rôle de l’Etat, le Parti des Travailleurs se proposait de constituer une vaste alliance réunissant toutes les forces politiques et couches sociales qui avaient été touchées par ces mesures de libéralisation limitées. Le PT cherchait à élaborer ce qu’il appelle un compromis historique. Il s’agissait de réunir autour d’une formation issue du syndicalisme ouvrier tous les partis, mouve-ments sociaux et organisations professionnelles décidées à rompre avec une politique accusée de brader le patrimoine national (par des privatisations) et de remettre en cause la souveraineté du pays. Pour forger un tel compromis, le parti de Lula défendait une poli-tique économique dont les principaux aspects rappelaient le nationalisme inter-ventionniste de l’époque Vargas. Il proposait ainsi un projet correspondant aux attentes et aux intérêts de sa clientèle politique, principalement composée des secteurs les plus importants du salariat protégé.


On peut ici avancer une hypothèse pour rendre compte de cet attachement persistant des forces de gauche à une politique de développement qui a pourtant échoué plusieurs fois. Le capitalisme hybride, ce capitalisme de connivence que génère et entretient le modèle nacional-desenvolvimentista est un pourvoyeur de rentes. Il garantit le succès et la fortune d’entreprises, de familles, de clans qui vivent grâce aux protections de l’Etat. La prospérité de nombreux acteurs économiques nationaux repose davantage sur un lieu ombilical maintenu avec le pouvoir politique que sur leur capacité à fournir des biens et services marchands compétitifs et socialement utile. L’isolement du marché national, le maintien d’un important secteur étatique industriel et de services, le statut généreux des agents et fonctionnaires des administrations permettent aussi aux millions de salariés occupant des emplois protégés d’accéder à des niveaux de revenus, une stabilité profes-sionnelle, des avantages divers dont ils ne bénéficieraient pas dans une économie de marché ouverte à la concurrence. Une partie du monde du travail bénéficie aussi de rentes, tire avantage de ce capitalisme hybride. Les forces politiques de gauche représentent ce secteur de la population salariée qui inclut la fonction pu-blique, les employés des nombreuses compagnies étatiques, les travailleurs des entre-prises privées peu ou pas exposées à la compétition internationale. Il y a donc une certaine logique pour cette mouvance dite "progressiste" à s’accrocher contre vents et marées au maintien des acquis, voire des privilèges dont jouissent les secteurs de la population qui représentent son meilleur vivier électoral et sa clientèle politique.


Aujourd’hui, si l’on excepte les chefs d’entreprises de divers secteurs, la population en âge de travailler est un peu supérieure à 101 millions de personnes. Sur cet effectif, les salariés protégés représentent au maximum 38,5 millions d’individus. Les autres travail-leurs sont des salariés précaires ou sous-occupés, des chômeurs déclarés ou qui ont cessé de chercher du travail, des travailleurs autonomes. Ce groupe dominant (plus de 62 millions d’actifs) a bien du mal à se reconnaître dans un projet politique dit "progressiste" qui, pour l’essentiel, défend les intérêts des insiders. Pour un grand nombre d’entre eux, les outsiders sont les victimes de la crise sur laquelle a débouché la dernière version en date du modèle de capitalisme étatisé. Beaucoup ont réagi à cette crise en devenant travailleurs autonomes, en créant des entreprises individuelles de commerce ou de service, en entrant dans l’univers du travail uberisé ou en dérivant vers l’univers des activités illégales, voire criminelles. Pour cette population, le discours des forces de gau-che est devenue largement inaudible. Dans les périphéries des mégapoles, les masses qui accueillaient et soutenaient Lula il y a vingt ans ont changé de camp. Elles ont souvent rejoint les rangs de fidèles des églises pentecôtistes et rallié la droite conservatrice ani-mée par Jair Bolsonaro.


Les formations de gauche peuvent espérer reconquérir demain un minimum de crédi-bilité auprès des couches les plus modestes du pays si elles acceptent d’appuyer des réformes qui réduiront les avantages ou les privilèges de leurs clientèles traditionnelles. La tâche est gigantesque. Il ne s’agit pas seulement de dénoncer des "élites". Il s’agit en de délaisser des mythes, des croyances collectives, une représentation du monde et de la place du Brésil dans ce monde. Ce chantier est pourtant une question de survie. Si les organisations dites "progressistes" ne parviennent pas à rompre avec le capitalisme de connivence et le corporatisme, à redéfinir le rôle de l’Etat, à accepter l’économie de marché et à abandonner le nacional-desenvolvimentismo, elles courent le risque désor-mais de devenir des acteurs marginaux du système politique.


A suivre : La gauche brésilienne et la démocratie représentative.

[1] Les accords du GATT, la création d’union douanières (l’Europe des Six est lancée en 1957), l’essor des investissements internationaux, le développement de la spécialisation et de la division internationale du travail sur les grandes filières industrielles, le décloisonnement progressifs des marchés financiers : toutes ces évolutions font émerger un nouvel univers économique. La modernisation puis la croissance considérable des activités de transport international et de services de communication relient de plus en plus les vieilles nations occidentales qui sont confrontées à de nouvelles concurrences mais peuvent aussi asseoir leur croissance sur d’immenses opportunités. [2] C’est la raison pour laquelle de 1945 à 1985, les dépenses publiques d’éducation resteront relativement faibles au Brésil par rapport à ce qu’elles étaient alors dans d’autres pays dits en développement. Au cours de la décennie cinquante, elles représentent en moyenne 1,4% du PIB. Ces dépenses augmentent ensuite pour atteindre 2,7% du PIB en 1965 et rester pratiquement à ce niveau jusqu’en…1985. Sur la période, les effectifs de la population âgée de moins de 25 ans ont plus que doublé, passant de 32,2 à 70,5 millions de personnes entre 1950 et 1980. Ce qu’il faut appeler une négligence historique pour l’éducation de masse a entraîné deux conséquences majeures : le taux d’analphabétisme est resté longtemps très élevé et la productivité du travail est demeurée faible. En 1950, sur une population totale de 51,94 millions d’habitants, le Brésil compte 15,27 millions d’adultes analphabètes (près de 30% de la population). Sur la décennie 50, six enfants sur 10 âgés de 7 à 14 ans ne sont pas scolarisés. En 1982, le Brésil compte plus de 105 millions d’habitants. Sur les 76,534 millions de brésiliens qui ont plus de 15 ans, on compte encore 17,687 millions d’analphabètes. [3] Au début des années soixante, 45% des 70,9 millions de Brésiliens vivent déjà en ville (soit 32 millions de personnes). En 1970, le pays compte 53 millions de citadins (56% de la population). En 1980, les villes brésiliennes représentent 68% de la population, soit 82,3 millions d’habitants [4] Localisé dans le Sud pays (Etat du Paraná), le barrage a été construit et est géré en partenariat avec le Paraguay. A l’époque de sa mise en exploitation, il est un des plus importants barrages du globe. [5] Les militaires entendent aussi assurer le développement de l’agriculture. Largement subventionnées pendant les années soixante-dix et jusqu’au début des années 80 (par des prêts à taux bonifiés), les filières agricoles d’exportation et celles qui approvisionnent les villes connaissent alors un développement spectaculaire. C’est l’époque où le Brésil devient un exportateur de soja et accroît ses exportations de viandes. [6] Les militaires vont pourtant négliger eux aussi l’éducation de base. Ils s’attachent à combattre l’analphabétisme qui recule sensiblement de 1960 à 1980. Néanmoins, pour l’essentiel, l’investissement éducatif reste centré sur le développement d’universités publiques gratuites. En faisant un tel choix, le régime autoritaire répond aux attentes des couches moyennes et supérieures urbaines. Les enfants des familles concernées ont souvent acquis une éducation primaire et secondaire au sein d’institutions privées (de meilleure qualité que les écoles publiques) et peuvent ainsi préparer dans de bonnes conditions les concours qui leur permettent de suivre une formation supérieure prise en charge par l’Etat. [7] En 21 ans, durant la dictature militaire, 274 entreprises publiques auront été créées. [8] En 1985, l’indice de Gini mesurant l’inégalité des revenus est de 0,60, un des plus élevés de la planète. Sur 100 brésiliens, 83 n’ont pas achevé leur scolarité primaire (ce qui place le Brésil derrière des pays d’Afrique Sub-saharienne comme le Congo ou le Gabon). L’espérance de vie à la naissance est de 63,5 ans, plaçant le pays derrière les Etats du continent comme le Mexique (69 ans), le Chili (70 ans) ou l’Argentine (71 ans). Sur une population estimée à 136,2 millions d’habitants, on compte 57,2 millions de pauvres (42%) et 24,5 millions de personnes extrêmement pauvres (18%). [9] Les analyses de la CEPAL légitimeront le discours anti-impérialiste des courants politiques de la gauche latino-américaine et de toute une mouvance dite tiers-mondiste dans les pays occidentaux. Les "anti-impérialistes" et les "tiers-mondistes". Les uns et les autres iront jusqu’à avancer que la richesse des pays occidentaux a pour origine principale le "pillage" du tiers-monde.