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Jean-Yves Carfantan, économiste, consultant en économie agricole. Analyse et suit l’évolution de l’économie et de la politique au Brésil depuis 30 ans. Vit entre São Paulo et Paris.  Il anime ce site avec une équipe brésilienne formée de journalistes, d’économistes et de spécialistes de la vie politique nationale.

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Le sabordage de la gauche brésilienne (3).

La question de la démocratie et des droits de l’homme.


Avant la fin de l’empire soviétique et la chute des régimes communistes, les concepts de gauche et de droite étaient couramment définis en utilisant des formules simples. La droite désignait les formations politiques défendant avant tout la liberté et accordant peu ou pas d’importance à l’égalité. A l’inverse, la gauche donnait la priorité à l’égalité et ne s’inquiétait pas si pour atteindre cet objectif il fallait imposer un régime autoritaire ou peu regardant en matière de droits de l’homme. Dans un livre désormais célèbre[1] paru quelques années après la mort du "socialisme réel", le philosophe politique italien Norberto Bobbio a tenté de définir ce que cet évènement historique majeur imposait comme exigences nouvelles aux organisations situées à la gauche de l’échiquier politi-que dans les démocraties. Il indiquait que les formations concernées se définissaient bien par la recherche de l’égalité mais qu’elles étaient désormais vouées à l’échec si elles n’attachaient pas une importance aussi grande aux notions de démocratie et de liberté. De fait, depuis des décennies, dans les pays occidentaux, la majorité des forma-tions de gauche ont su se moderniser. Leurs responsables savent que des électeurs ayant un niveau d’éducation avancés ne sont pas disposés à voter pour des partis qui envisagent de réduire la liberté d’expression et les droits des citoyens, même si en contrepartie ils proposent de mettre en œuvre une plus grande justice sociale. Cette évolution est beaucoup moins évidente au Brésil où la plupart des formations qui se réclament de la gauche (se définissant comme socialistes, voire communistes) restent ancrées dans la culture politique de la guerre froide.


Ces forces sont nées ou ont grandi avec la dictature militaire de la période 1964-1985. Dans le lexique politique brésilien, le concept de gauche a longtemps désigné des for-mations et des groupes politiques qui dénonçaient et se battaient contre la violation des droits de l’homme et un régime autoritaire. Lutter contre "la" dictature ne signifie pas ce-pendant lutter contre toute dictature ou défendre la démocratie comme une valeur absolue. Bien des mouvements engagés contre le régime militaire méprisaient les parle-mentaires qui prônaient le retour de la "démocratie bourgeoise". Ces groupes marxistes rêvaient à l’instauration d’une dictature du prolétariat qui pourrait conduire au paradis terrestre du communisme. En 1990, cinq ans après la fin du régime militaire, la gauche brésilienne allait montrer de façon très claire que son attachement à la démocratie et aux droits de l’homme était assez mesuré. Les régimes socialistes en place en Europe de l’Est sont alors au bord de l’effondrement. Le Parti des Travailleurs brésilien, Fidel Castro et quelques autres leaders latino-américains de gauche créent le forum de São Paulo (Foro de São Paulo en Portugais)[2].



Les participants du 12e forum de São Paulo, réunis à Caracas en 2012. Au premier plan, on reconnaît Hugo Chavez, Nicolas Maduro, José Dirceu (leader du PT brésilien, ancien chef du gouvernement sous Lula) et Jean-Luc Mélenchon, soutien fidèle du régime chaviste.


La première rencontre des formations membres du forum a lieu en 1990. Le rideau de fer vient de tomber. L’archipel du goulag, l’ouvrage de Soljenítsin, avait été traduit et publié plusieurs années auparavant dans de nombreux pays latino-américains. Tous les formateurs d’opinion et militants engagés dans la vie politique connaissaient alors les atrocités commises sous le régime stalinien, du massacre des Koulaks (à partir de 1929) au Holomodor, le génocide perpétué contre les ukrainiens en 1932-33, en passant par les innombrables purges, procès falsifiés, déportations, assassinats. Entre 1989 et 1990, de la Pologne aux anciennes Républiques Soviétiques dominées par la Russie, les gouver-nements des pays du "socialisme réel" avaient perdu le soutien de Moscou, vascillaient et finalement tombaient, souvent sous la poussée de soulèvements populaires massifs. Dans ce contexte, la première réunion du forum de São Paulo allait se conclure sur une déclaration pour le moins surprenante. Ce texte indique que les participants ont "analysé la situation du système capitaliste mondial et de l’offensive impérialiste masquée par un discours néo-libéral et lancée contre nos pays et nos peuples". Il indique encore que les partis réunis à São Paulo ont "évalué la crise de l’Europe orientale du modèle de transition au socialisme qui y a été introduit", puis "passé en revue les stratégies révolu-tionnaires que la gauche conduit sur l’Amérique latine. Les participants concluent en soulignant que "ces stratégies seront poursuivies, ainsi que les efforts en faveur de l’unité des forces concernées".


Le monde assiste alors à la déroute totale du communisme en Europe centrale et orientale. Pourtant, pour la gauche latino-américaine, le grand problème à l’ordre du jour est la lutte contre les Etats-Unis. Difficile de verser dans un surréalisme plus extrême. Le rideau de fer vient de tomber mais le forum de São Paulo ne fait pas le moindre com-mentaire sur les violations innombrables des droits de l’homme qui ont eu lieu avant et pendant la fin des régimes de l’Est. Officiellement, les participants du premier forum de São Paulo ont souligné qu’ils défendaient la démocratie et les droits de l’homme. En même temps, ils accueillent les représentants des Farc de Colombie, soutiennent le régime castriste et regrettent l’effondrement de l’URSS. La ferveur démocratique des partis concernés, leur attachement affiché aux droits de l’homme ne peuvent donc susciter qu’un énorme scepticisme.


Un appui répété aux dictatures du continent.


Entre la date de création du forum et aujourd’hui, plusieurs dizaines de rencontres ont eu lieu, à chaque fois dans un pays latino-américain différent. La 23e a été organisée en juil-let 2017 et s’est tenue à Manágua, la capitale du Nicaragua. Pour l’essentiel, la réunion a servi à légitimer et à appuyer le renforcement de la politique répressive menée par le régime autoritaire de Nicolas Maduro au Venezuela. Les représentants brésiliens du Parti des Travailleurs (PT), du Parti Communiste du Brésil (PCdoB) et du Parti Démocratique Travailliste (PDT) vont signer la résolution finale de la rencontre qui présente le régime de Maduro comme l’avant-garde de la lutte continentale contre les Etats-Unis. Dès la fin de la rencontre, la Présidente du PT, Gleisi Hoffmann soulignera que sa formation exprime son appui et sa solidarité au Président Maduro devant la violente offensive de la droite contre le gouvernement du Venezuela. Le 30 juillet, le gouvernement chaviste réalise une élection pour désigner les membres d’une assemblée constituante destinée à alté-rer la Loi fondamentale dans un sens favorable au régime. Le scrutin est marqué par l’ab-sence de candidats de l’opposition. Le Conseil National Electoral (organe officiel véné-zuelien) considèrera que le vote a été entaché de nombreuses fraudes. La manœuvre de Maduro sera condamnée dans de nombreux pays. Cela n’empêche pas le PSOL (forma-tion brésilienne d’extrême-gauche) de publier un communiqué pour exprimer sa "totale solidarité avec la révolution bolivarienne". Dans ce texte, le parti représenté au Congrès brésilien affirmait qu’il pouvait y avoir des erreurs dans la conduite de la révolution me-née par Nicolas Maduro mais que la radicalisation des positions dans le pays imposait le durcissement du régime face au risque de prise de pouvoir par la droite…A cette époque, le soutien affiché des partis de gauche brésiliens au gouvernement chaviste avait provoqué en leur sein quelques réactions critiques d’élus ou de leaders politiques mino-ritaires. Rien cependant qui pouvait remettre en cause la rigidité idéologique des états-majors des formations citées plus haut.


Les dérives de la "révolution bolivarienne" était pourtant un test majeur pour cette gau-che figée dans la guerre froide. Hugo Chavez a été son héros politique. Le commandant et son successeur ont rompu avec l’élite vénézuélienne et profité de la hausse des prix du pétrole (entre 2004 et 2008) pour développer des initiatives de redistribution des revenus et un effort de justice sociale. Jusqu’à la fin de la décennie 2000, la gauche lati-no-américaine a soutenu unanime le régime de Caracas. Après 2008, Chavez et Maduro n’ont pas respecté les contrats qu’ils avaient signé avec des gouvernements voisins par-tenaires, y compris avec la compagnie brésilienne Petrobras. Les gouvernements de Lula et de Dilma Rousseff ont avalé stoïquement les couleuvres. Lorsque le cours interna-tional de l'or noir a entamé une chute à la fin 2014 et que les recettes fiscales de Caracas ont fondu, les produits essentiels (aliments, médicaments, services de soins, énergie) ont commencé à manquer dans une économie où quasiment tout le secteur privé avait été détruit ou affaibli par le régime. Pour faire face aux révoltes de la population, le gouver-nement Maduro a renforcé sa politique répressive, rompu avec l’Etat de droit, falsifié les élections. Depuis 2015, dans le monde entier, les formations de la gauche démocratique dénoncent un régime qui est devenu une dictature. La gauche brésilienne, on le verra, persiste dans un soutien à peine critique.



Réunion en 2018 de leaders de la gauche latino-américaine. Autour de Raoul Castro et Daniel Ortega, Lula, Dilma Rousseff, Nicolas Maduro et Evo Morales.


Une telle position n’est pas nouvelle. Elle ne concerne pas que le régime vénézuélien. Lors du 23e forum de São Paulo, à Manágua, Gleisi Hoffmann n’a pas tari d’éloges pour son hôté Daniel Ortega. Guérillero de la révolution sandiniste dans les années 1970, Ortega a contribué à renverser en 1979 le dictateur de la famille Somoza au pouvoir depuis 43 ans. Le responsable du Front Sandiniste de Libération Nationale mettra lui-même en place un régime dictatorial népotiste et corrompu. Ortega n’hésite pas à répon-dre à toutes les demandes de l’opposition en exerçant une répression extrêmement violente. Rien de vraiment neuf dans l’attitude de la brésilienne Gleisi Hoffmann. La gauche brésilienne est liée à toutes les dictatures du continent qui se réclament du so-cialisme. Au cours des trois dernières décennies, l’ancien Président Lula n’a jamais con-damné la dictature cubaine. Lors du décès de Fidel Castro en novembre 2016, Lula publiait un communiqué dans lequel le disparu était décrit comme "le plus grand de tous les latino-américains, le commandant en chef de la révolution cubaine, mon ami et ca-marade". A la mort d’Hugo Chavez, trois ans auparavant, Lula avait enregistré une vidéo destinée à être utilisée dans la campagne électorale qu’avait engagé alors le successeur du fondateur de la "révolution bolivarienne". "Maduro comme Président, voilà le Véné-zuela dont rêvait Chavez", disait le leader du PT. En 2012, la Présidente Dilma Rousseff allait faciliter l’adhésion du Venezuela au Mercosur, comme membre de plein droit. Les statuts du marché commun précisent pourtant que les pays membres doivent être des démocraties. Le Brésil dirigé alors par la Parti des Travailleurs ne s’encombraient pas de tels détails.


Si quelques critiques ont été adressées depuis par les partis de gauche brésiliens au régime de Caracas, Lula continue à soutenir la dictature[3]. Dans un interview donné en février 2020 à la presse nationale, interrogé sur la question de savoir si le Venezuela était encore une démocratie, l’ancien Président s’est refusé à commenter les actes de répres-sion perpétrés depuis des années par le régime chaviste. Il s’est contenté de souligner que Maduro avait été démocratiquement élu et qu’il avait agi de manière démocratique puisqu’il n’avait pas emprisonné le principal leader de l’opposition Juan Guaidó. Le texte de l’entretien montre que le leader du PT continue à s’accrocher aux vieilles alliances idéologiques forgées entre forces de gauche dans la région. L’incapacité à se prononcer clairement sur une dictature de gauche montre que Lula n’appartient pas à cette frange de la gauche démocratique qui, en dehors de l’Amérique latine plus qu’à l’intérieur, a su rompre avec les dogmes et les aveuglements du passé.


Le Venezuela et le Nicaragua ne sont que quelques exemples. Plus que sur d’autres continents, la gauche latino-américaine a refusé de tirer les leçons d’un XXe siècle pen-dant lequel les expériences de socialisme et de communisme ont presque toujours si-gnifié l’avènement de régimes totalitaires.


Une gauche dogmatique et totalitaire.


L’expérience historique du totalitarisme en vigueur dans les pays du bloc soviétique a pourtant porté un coup mortel au projet politique du mouvement socialiste et com-muniste dans son ensemble. L’effondrement de ces régimes totalitaires aurait dû susciter un vaste débat au sein des formations de gauche en Amérique latine. Ce débat n’a pas eu lieu au tournant des années 1980-1990 lorsque plusieurs organisations (dont le Parti des Travailleurs au Brésil) se préparaient à conquérir le pouvoir. Des questions essen-tielles n’ont pas été posées ni débattues. Qu’avait représenté ce socialisme de style quasi-militaire, notamment en Union Soviétique ? Pour quelles raisons ces régimes s’étaient-ils effondré ? Jusqu’où pouvait-on les identifier à cet idéal que l’on appelle le socialisme ? A quels moments, dans quelles circonstances et pourquoi ce système avait-il évolué vers un régime totalitaire ? Ces multiples interrogations suscitées par l’écrou-lement d’un empire et d’Etats policiers débouchaient d’ailleurs sur une question plus fondamentale : les idéaux dits de gauche avaient-ils un avenir après la chute du mur de Berlin ?


Ce communisme totalitaire pratiqué pendant plusieurs décennies en Europe était né dans la Russie du début du XXe siècle. Il a été imposé par un parti autoritaire qui a organisé après quelques années de pouvoir un Etat totalitaire puis un système d’Etats totalitaires, c’est-à-dire d’Etats dans lesquels les citoyens étaient privés de toutes les libertés civiles et politiques, des Etats dont le projet était la domination complète des in-dividus. Le bilan de ce système et de l’empire ainsi construit, ce sont des dizaines de millions de morts, depuis les famines des années trente sous l’ère stalinienne jusqu’au grand bond en avant de Mao Tsé-toung en Chine, un projet délirant d’industrialisation à marche forcée engagé entre 1958 et 1961. Dans la liste des crimes commis, il faut en inclure bien d’autres comme la grande terreur en URSS dans les années trente, ou la Ré-volution Culturelle chinoise à partir de 1966 jusqu’à la mort de Mao dix ans plus tard. Faut-il ajouter encore le régime sanglant de Pol Pot au Cambodge (près de 2 millions de morts, soit 25% de la population) ou la dictature Nord-coréenne, un des rares exemples de régimes franchement totalitaires existant aujourd’hui sur la planète.


Toutes ces expériences ont accouché de systèmes politiques totalement en contra-diction avec les idéaux d’égalité, de liberté, de solidarité, de justice défendus par les premiers penseurs du socialisme au XIXe siècle. Longtemps, les quelques crimes per-pétrés par les régimes de l’est européen ou en Asie ont été passés sous silence ou mis en balance avec les dites conquêtes sociales du communisme (éducation, santé). Ces conquêtes ont souvent été des prolongements de projets politiques déjà engagés avant l’avènement des dictatures. Surtout, elles ne peuvent en rien compenser la nature et la dimension des crimes commis par les Etats totalitaires. Après Marx, le courant de pensée qui a construit les fondements du socialisme réel est le léninisme et ses avatars que furent le stalinisme, le trotskisme, le maoïsme ou le castrisme. Toutes ces orthodoxies ont gommé la complexité de l’espace politique, sont restées prisonnière d’une concep-tion totalitaire de la vie sociale. Elles ont justifié la constitution d’avant-gardes détentrices d’une vérité absolue, chargées d’accoucher d’un régime sans classes (ou supposé tel) et de détruire par la violence les ennemis désignés. Lorsque la complexité des réalités sociales et politiques ne correspondait pas aux schémas binaires et manichéeens érigés en dogmes religieux, ces avant-gardes n’ont pas hésité à entrer en guerre contre le réel. Elles ont ensuite imposé le pouvoir d’une caste chargée d’exécuter les ordres d’un des-pote. Les résultats de cette domination en termes économiques, sur le terrain des droits civils et politiques comme sur celui des droits humains fondamentaux ont presque toujours été calamiteux.


Au Brésil, cette histoire du totalitarisme socialiste n’a fait l’objet d’aucun bilan, d’aucun travail sérieux d’analyse et de prise de recul. Comme si ce pays longtemps fermé par rapport au reste du monde avait perdu un épisode de l’histoire ou n’avait pas perçu la dimension tragique d’un drame qui se déroulait ailleurs. Le pays compte (encore) plusieurs partis de dimensions modestes (PSTU, PCdoB, PCO) qui se réclament ou bien du léninisme, du trotskisme, du castrisme, voire même du stalinisme. Minoritaires dans le système politique, ces organisations sont relativement influentes dans le monde uni-versitaire et au sein des syndicats d’étudiants. L’influence de la pensée marxiste tradition-nelle et d’idéologies néo-totalitaires ne se limite malheureusement pas à ces mouve-ments radicaux et au monde académique. On la retrouve au sein même du Parti des Travailleurs, principale formation de gauche à l’intérieur de laquelle cohabitent diverses tendances. De très nombreux membres et sympathisants du parti font preuve de com-plaisance ou de bienveillance à l’égard d’organisations et de systèmes totalitaires. C’est au sein du PT que l’on retrouve l’essentiel des forces politiques pro-castristes qui existent au Brésil. En dehors du parti de Lula, de nombreux courants du PSOL (une formation d’extrême-gauche créée par des dissidents du PT) ont des affinités idéologiques sem-blables.


Les conséquences pratiques de ces positionnements dans le champ politique sont très importantes. La plupart des formations et des courants socialisants ou se réclamant du socialisme se réfèrent à une vision du monde très dogmatique, binaire et manichéenne. Selon cette vision marxisante, le capitalisme (c’est-à-dire l’économie de marché) serait à l’origine de toutes les difficultés des sociétés sud-américaines. Ces dernières seraient structurées entre une élite et un prolétariat soumis par la première à une exploitation féroce. Ces mêmes élites (financières, industrielles, agraires) seraient les alliés ou les in-termédiaires d’un capital international participant également à l’exploitation des peuples. In fine, les problèmes socio-économiques de nations comme le Brésil seraient provoqués par la domination exercée par ce même capital international appuyé par les Etats des pays avancés. A ce tronc commun idéologique vient se greffer des variantes néo-anar-chistes ou libertaires. Dans tous les groupes et formations concernées, la pratique de la politique est d’inspiration dogmatique et totalitaire. Au sein des milieux intellectuels liés à la gauche et à l’extrême-gauche, des penseurs européens qui sont considérés sur le vieux continent comme représentants d’un marxisme rigide (comme le Français Alain Badiou ou le Slovène Slavoj Žižek) sont adulés, ou au moins discutés et bénéficient de toute façon d’une aura qu’ils n’ont plus en Europe qu’au sein de cercles restreints.


Le Parti des Travailleurs et Lula ont laissé entendre à plusieurs reprises lorsqu’ils diri-geaient le pays que leur projet politique était plus marqué par un populisme de gauche que par un respect absolu de l’état de droit et de la démocratie. On ne fait pas référence ici seulement à une pratique du pouvoir qui a su emprunter tous les ressorts du clien-télisme et du népotisme. Régulièrement, avant et pendant la période de gestion du pays, la formation a opposé dans son discours l’élite et le peuple (nous et eux disait-on) dont la formation de Lula aurait été l’avant-garde. Les déclarations, propos de campagne, textes programmatiques ne manquent pas pour illustrer ce constat. A la veille des élections nationales de 2014, les dirigeants de la formation affirmaient que leur organisation représentait "la lumière de l’histoire et une seconde étape de l’abolition de l’esclavage, confrontée à l’opposition des populations blanches de classe moyenne". Deux ans plus tard, en 2016, après la destitution de Dilma Rousseff, une résolution de la direction natio-nale du parti regrettait que le gouvernement de gauche n’ait pas profité des treize années aux commandes du pays pour accroître son contrôle sur la société, instru-mentaliser les forces armées et s’assurer d’une tutelle sur la Justice et la Police fédérale.


C’est surtout dans son rapport aux médias que le PT a le plus clairement illustré une absence d’affinité naturelle avec la démocratie et l’Etat de droit. A plusieurs reprises, pen-dant les années de gouvernement, le parti a cherché à réduire la liberté de la presse. Au début de la dernière décennie, l’attitude de plus en plus offensive du pouvoir par rapport aux grands médias nationaux a conduit des juristes, des journalistes et responsables de publications de divers horizons à publier un manifeste d’opposition à l’autoritarisme du parti, en défense de la démocratie et de la presse. Cela n’a pas suffi. En 2014, le PT a lancé une liste noire des journalistes brésiliens considérés comme opposants, initiative sévéremment condamnée par de nombreuses organisations internationales de défense de la presse. Régulièrement, sur les réseaux sociaux animés ou financés par la formation, les grands médias brésiliens indépendants seront dénoncés à partir de 2016 et calom-niés comme formant le Parti de la Presse "favorable au coup d’Etat", c’est-à-dire à la destitution de Dilma Rousseff.


Un aggiornamento politique possible ?


Après les treize années de gouvernement Lula, les scandales qui ont révélé une pra-tique de gouvernement très traditionnelle (réseaux de financement occultes, pots-de-vin, corruption) et la crise économique qui a commencé sous le second mandat de la Présidente Dilma Rousseff, un aggiornamento est nécessaire. Est-il possible ? Le fonc-tionnement des organisations de la gauche brésilienne est souvent marqué par un style quasi-religieux. Les partis communient autour de croyances que rien ne semble pouvoir ébranler, pas même la réalité. Des militants mettent en doute des faits d’évidence comme s’ils ressentaient une peur panique d’affronter le réel. Les organisations et leurs membres font référence à des textes sacrés et révérés. Cette religion est aussi accom-pagnée d’une rhétorique qui charpente le discours politique. Communiquer en politique n’exige pas de respecter les faits, la vérité. L’essentiel est de combattre les adversaires désignés, de les mettre en déroute. Au lieu de chercher à convaincre par des raison-nements fondés, les propagandistes inspirés par une passion brulante négligent souvent la vérité. Sortir de ce style quasi-religieux serait un premier pas indispensable.


Le second serait sans doute d’accepter une fois pour toutes l’économie de marché com-me l’ont fait de nombreuses formations de la gauche moderne dans d’autres pays. Cette acceptation passe par une redéfinition de la place et du rôle de l’Etat dans un pays où l’Etat est impliqué dans d’innombrables activités où il n’a rien à faire et devrait être bien plus engagé dans les activités qui lui reviennent.


Le troisième pas serait encore d’élaborer un projet politique antitotalitaire et anti-autoritaire, défenseur intransigeant de la démocratie. Souvent, dans les milieux de gauche au Brésil (et encore plus à l’extrême-gauche), la démocratie représentative est brocardée. Elle est associée au capitalisme et présentée comme une illusion qui devra être abandonnée lorsque viendra l’heure de la rupture espérée avec le système écono-mique. L’abandon de la démocratie représentative a souvent correspondu à l’avènement du pouvoir des puissants et de la domination des faibles. Des formes nouvelles de participation à la vie publique peuvent être inventées mais elles ne doivent pas de sub-stituer à la démocratie représentative.


Ce travail d’aggiornamento sera sans doute très difficile. D’où vient en fin de compte cette difficulté de rompre avec une vision autoritaire et dogmatique de la politique ? L’archaïsme d’une grande partie de la gauche brésilienne serait-il lié à l’empreinte pro-fonde qu’exercent l’histoire, une tradition messianique, une culture de domination et une structure sociale marquée par la persistance de hiérarchies et d’inégalités extrêmes ? La trajectoire politique nationale est effectivement marquée par le messianisme, la croyance collective en l’avènement d’un leader suprême qui saura conduire le peuple, résoudre toutes les difficultés et faire des miracles, dès lors qu’il est seul à décider sans avoir à négocier avec d’autres institutions qui chercheraient à contrôler son action. Cette dimension est loin d’avoir été absente de la trajectoire de la gauche au pouvoir entre 2003 et 2016. Le Président Lula est même devenu une sorte d’icône. Il a créé sa légende. Après avoir été glorifié comme un "père des pauvres", l’ancien Président et ses proches ont su construire le mythe d’un martyr injustement condamné par une Justice partiale au service de "l’élite". Cette dimension messianique de l’action et de la vie politique a certainement marqué le fonctionnement de formations comme le Parti des Travailleurs devenu au fil des années une machine bureaucratique tout entière au service de son "sauveur suprême", de la Présidence des années 2000 à l’emprisonnement de ce dernier entre 2018 et 2019.


Il y a cependant une autre dimension de l’identité brésilienne qui pourrait expliquer l’atta-chement persistant d’une grande partie de la gauche à la pensée totalitaire marxisante. Le Brésilien est avant toute chose, autoritaire. L’affirmation est faite par une anthropo-logue et historienne brésilienne de renom : Lilia Schwarcz. L’auteur souligne dans un de ses derniers livres[4] que pendant des siècles le Brésilien s’est dissimulé à lui-même sa propre identité en s’attribuant les qualités de peuple ouvert, divers, tolérant, pacifique, accueillant. Selon la notion utilisée par l’historien Sérgio Buarque de Holanda, dans un livre célèbre publié en 1936, Raízes do Brasil (Racines du Brésil), le Brésilien serait un homme cordial. En réalité, selon Lilia Schwarcz, la société brésilienne est tradition-nellement autoritaire. Cela tient à son histoire profondément marquée par l’esclavage et le racisme, l’appropriation par des familles de l’espace et du bien public, la violence, les inégalités entre les sexes, la corruption. Cet autoritarisme n’a pas cessé avec l’avènement de la République et la fin du régime monarchique. Les gouvernements républicains ont souvent été dirigés par des militaires. Ils n’ont contrôlé cet immense territoire qu’en s’ap-puyant sur des potentats locaux qui avaient tous les pouvoirs (de juger, de soumettre, de condamner) sur les populations locales (les fameux coroneis). Jusqu’à aujourd’hui, ce sont souvent de véritables dynasties familiales qui se maintiennent à la tête des gouver-nements locaux dans plusieurs Etats. La dimension familiale est encore présente aujour-d’hui dans le mode particulier de gestion de l’Etat fédéral qu’emprunte Jair Bolsonaro. L’autoritarisme est renouvelé en permanence dans une société qui offre très peu d’op-portunité de scolarisation, de formation et de mobilité sociale à la majorité de sa po-pulation.


La république brésilienne n’a jamais été vraiment républicaine. La "res publica" est restée le patrimoine de quelques réseaux familiaux qui gouvernaient le reste de la population et se transmettaient le pouvoir en utilisant les relations de parenté. Cet autoritarisme, cela est reconnu par Lilia Schwarcz, n’est pas un comportement, une vision de la société, une pratique sociale qui se vérifieraient seulement au sein des couches les plus conser-vatrices de la droite brésilienne. Les mouvements de gauche, les partis héritiers locaux des traditions marxistes sont aussi les dépositaires de cette matrice culturelle. Le projet de transformation de la société, l’ambition révolutionnaire ou la revendication de justice sociale ne sont pas des barrières suffisantes pour que les partis ou les organisations soient imperméables à la culture dominante.


On peut alors formuler une hypothèse. Si la majorité des mouvements et des idéologues de la gauche brésilienne sont restés jusqu’à aujourd’hui intellectuellement prisonniers de représentations, de schémas mentaux, de réflexes et de visions du monde qui ont été construites et renforcées à partir de Lénine puis de ses épigones, cette persistance est peut-être une illustration parmi d’autres de la culture autoritaire si prégnante au Brésil. Si on retient cette hypothèse, on est contraint d’esquisser deux conclusions contradic-toires. Depuis quelques années, la société civile brésilienne revendique plus d’égalité et plus de droits. On pense ici aux mouvements des femmes et des minorités. La popu-lation exige aussi plus de moralité dans la gestion des affaires publiques, la fin du clien-télisme, des privilèges (qui sont souvent ceux des sphères politiques dirigeantes). Ce lent mouvement (particulièrement visible en juin 2013 et ensuite) va contraindre l’ensemble des organisations politiques à évoluer, à changer. Pour la gauche, ce peut être l’occasion d’abandonner cet héritage autoritaire et totalitaire que portent encore souvent avec conviction les "avant-guardes" léninistes ou trotskistes…L’autre conclusion ne s’accorde pas à la première. Le gouvernement de droite réactionnaire de Jair Bolsonaro n’hésite pas à formuler de façon explicite un projet autoritaire. En ce sens, il est sans doute en phase avec des réflexes profonds d’une partie de la société. Dans ce contexte, la gauche pourrait être conduite à se crisper elle aussi sur ses vieux réflexes au lieu d’entrer enfin dans le XXIe siècle. A moins qu’elle comprenne que pour lutter contre les tentations autoritaires et populistes du gouvernement actuel, il faut qu’elle abandonne elle-même ses vieux mythes, ses dogmes et se défasse enfin d’alliances très encombrantes.

[1] Norberto Bobbio, Droite et Gauche, essai sur une distinction politique, Paris, éditions du Seuil, 1996. [2] Le forum de São Paulo a été créé en 1990 à l’initiative du Parti des Travailleurs bré-silien, du régime cubain et de plusieurs formations de gauche d’Amérique latine. A l’origine, le forum réunissait 60 partis politiques. A la fin de la décennie passée, cette "in-ternationale socialiste" continentale regroupait 120 formations originaires de 25 pays dif-férents. Lancé pour favoriser un débat continental sur l’avenir du socalisme après la chute des régimes pro-soviétiques, le forum va devenir une coordination visant avant tout à soutenir les gouvernements populistes de gauche du continent et à lutter contre l’ennemi commun supposé de ces régimes : les Etats-Unis. S’il n’est jamais devenu une véritable internationale communiste, il n’est pas non plus devenu une plateforme de criti-que aux expériences dites de gauche sur le continent. Pour ne pas affaiblir cette alliance, les partis membres les plus modérés ont refusé de condamner le régime cubain ou le pouvoir chaviste au Venezuela. Sur la fin des années 2000, le forum parviendra à réunir tous les partis au pouvoir dans les pays dominés par le populisme de gauche (Brésil, Argentine, Bolivie, Venezuela, Equateur, etc..). En 2008, le forum sera à l’origine de la création de l’Union des Nations Sud-Américaines (UNASUL), un projet d’union politique, douanière et commerciale qui ne s’est jamais concrétisé. [3] Journal Folha de São Paulo, 4 mars 2020 [4] Lilia Moritz Schwarcz, Sobre o autoritarismo brasileiro, São Paulo, Companhia das letras, 2019.