Déforestation en Amazonie : les acteurs (1).

Mis à jour : 24 nov. 2019


1. Qui détruit la forêt amazonienne aujourd’hui ?


La liste des responsables est longue. Elle inclut les exploitants familiaux installés officiellement dans le cadre de programmes de réforme agraire, des éleveurs de toutes tailles, des trafiquants qui mettent en place des systèmes de blanchissement d’argent sale (souvent obtenu par le commerce illicite de la drogue), des orpailleurs et des exploitants miniers, des faussaires de titres fonciers (les fameux grileiros), des exploitants forestiers, des entreprises agricoles qui ne respectent pas la législation du code forestier… Selon les régions du biome Amazonie et les contextes locaux, il arrive que ces différents acteurs soient associés les uns avec les autres, les exploitants forestiers intervenant souvent comme des "partenaires" incontournables.


Le front d’exploitation forestier précède en effet le front de la déforestation. Les entreprises de ce secteur en expansion ont établi des relations étroites avec les acteurs qui sont à l’origine de l’avancée de la frontière agricole en Amazonie. Elles fournissent un appui essentiel aux occupants de la forêt qui envisagent de développer l’élevage, de semer des cultures ou de prospecter des ressources minières. L’exploitant forestier qui recherche des essences commercialisables pénètre la forêt avant l’installation de ces dernières activités. Il ne détruit pas intégralement tout le massif forestier. Il achète aux occupants (légitimes ou non) de la forêt du bois sur pied (il achète le bois et non les terrains) : il abat les arbres, les débite pour vendre ensuite les grumes à son propre compte. Pour pénétrer la forêt et assurer ensuite l’acheminement des grumes, il doit ouvrir des chemins, désenclaver les parcelles sur lesquelles auront lieu les abattages. Il rémunère les occupants pour l’acquisition du bois sur pied. De cette rémunération est déduit le coût du service rendu : outre l’abattage des arbres, l’installation de l’infrastructure minimale nécessaire aux activités qui viendront ensuite. Pour les occupants, le produit net dégagé sur la vente du bois sur pied permet souvent de financer les opérations qui suivent l’abattage : destruction de la végétation rémanente par le feu, dessouchage, aplanissement du terrain.


Les forestiers peuvent aussi entrer pour leur propre compte sur des régions encore inexploitées, qu’il s’agisse de parcs naturels protégés ou de terres réservées aux populations indigènes. Dans tous les cas, leur passage fragilise et appauvrit la forêt. Il permet cependant la création de voies d’accès, voies qui permettront ensuite à d’autres acteurs de s’aventurer plus loin dans les massifs forestières et de s’y établir. Une fois accessible, la zone peut être occupée, que ce soit par des petits paysans à la recherche de terres ou bien par des grands propriétaires. Les premiers peuvent éventuellement être délogés par les seconds (que ce soit par la vente plus ou moins forcée de leur posse ou par la violence) ou par des faussaires de titres fonciers qui vendent la zone à des investisseurs. Ces derniers peuvent être des éleveurs, mais aussi des trafiquants ou des patrons de sites d’orpaillage qui souhaitent utiliser l’informalité de l’économie de la terre et de l’élevage en Amazonie pour blanchir de l’argent.


Une fois l’occupation débutée par des éleveurs, des grileiros, des agriculteurs ou des orpailleurs, le nettoyage complet des terres est mené rapidement : il s’agit ainsi de démontrer la possession des parcelles occupées et d’en augmenter la valeur. Le défrichage, le dessouchage, la destruction de la végétation rémanente sont des opérations réalisées par les occupants les plus modestes eux-mêmes. Les acteurs plus puissants, disposant de ressources financières, recourent souvent à des entreprises qui fournissent une main d’œuvre sous payée, dans des conditions parfois analogues à l’esclavage. Les régions où sont réalisées les dernières phases de l’ouverture de nouvelles terres sont au centre du front pionnier, un espace dominé par les rapports de force, la violence, l’impunité. Sur cet espace, il est fréquent que les occupants les plus vulnérables se contentent de chercher à vendre leur lot afin d’empocher la plus-value apportée par la déforestation, le défrichement et la création éventuelle de pâturages. Parfois, les éleveurs peuvent vendre à des grands agriculteurs qui souhaitent étendre les surfaces sur lesquels ils exploitent déjà des élevages. Le front pionnier est ainsi un espace où la dynamique de concentration foncière est importante. Il est aussi fréquent que les premiers occupants ayant ouvert des terres pour pratiquer l’élevage finissent par abandonner leurs pâturages lorsque ceux-ci ne suffisant plus à couvrir les besoins en fourrages des cheptels. L’aban-don est aussi le fait de trafiquants et d’occupants illégaux qui craignent des poursuites judiciaires ou cherchent à échapper à celles-ci. Les parcelles déforestées sont alors récupérées par l’INCRA qui les redistribuent à des petits paysans (parfois ceux-ci s’installent d’abord et sont ensuite « régularisés »). Les nouvelles occupations se tradui-sent en général par un second cycle de déforestation, notamment au détriment des réserves légales quand elles ont été respectées.


Tous les profils d’acteurs économiques qui vivent de l’exploitation de la terre se retrou-vent parmi les responsables et auteur de la déforestation. Les grands investisseurs agri-coles, les exploitants agricoles modernes ont tendance à attribuer ce crime environne-mental aux seuls producteurs familiaux. Ils cherchent ainsi à montrer qu’ils pratiquent un mode de gestion efficace des ressources naturelles et, notamment, du patrimoine forestier. Les fermes modèles dont les réserves légales sont scrupuleusement gardées ne manquent d’ailleurs pas. Les exploitants familiaux, notamment les paysans bénéficiaires de la réforme agraire, insistent au contraire sur la responsabilité des grands propriétaires, des latifundiaires et des sociétés d’investissement agricole. Ils estiment qu’on ne peut pas appliquer les mêmes normes de gestion du foncier à toutes les catégories d’occupants (réserve légale, aires protégées). De fait, lorsqu’un ancien paysan sans terre doit se contenter de produire sur 20% d’un lot de 50 % (taux de déboisement autorisé), il dispose de 10 hectares de cultures ou de pâturages pour assurer la survie de sa famille, ce qui est généralement insuffisant, notamment si ces 10 hectares sont exploités en recourant à la technique ancienne d’abattis-brûlis avec une longue jachère.


Les nombreux travaux de recherche menés au Brésil sur les causes de la déforestation en Amazonie convergent pour souligner que les trois formes principales de déboisement sont la destruction de la forêt pour ouvrir des terres qui sont utilisées pour le pâturage et l’élevage de bovins, le déboisement et la destruction de la végétation rémanente par le feu pour libérer des surfaces destinées aux cultures, l’exploitation forestière illégale. De ces trois formes, la conversion de la forêt en pâturages est sans doute la plus importante.


Trois articles prochains seront consacrés à l’impact de l’élevage bovin extensif, à celui de la culture du soja et au rôle de l’exploitation forestière illégale.

Qui sommes nous?

Jean-Yves Carfantan, économiste, consultant en économie agricole. Analyse et suit l’évolution de l’économie et de la politique au Brésil depuis 30 ans. Vit entre São Paulo et Paris.  Il anime ce site avec une équipe brésilienne formée de journalistes, d’économistes et de spécialistes de la vie politique nationale.

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