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Jean-Yves Carfantan, économiste, consultant en économie agricole. Analyse et suit l’évolution de l’économie et de la politique au Brésil depuis 30 ans. Vit entre São Paulo et Paris.  Il anime ce site avec une équipe brésilienne formée de journalistes, d’économistes et de spécialistes de la vie politique nationale.

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Déforestation en Amazonie : les acteurs (2).

Mis à jour : 14 déc 2019


2. Sous la patte du boeuf.


En Amazonie, jusqu’aux années 1950, l’élevage bovin était une activité conduite sur les terres inondables (notamment l’île de Marajo dans l’Etat du Pará) et sur les plaines du cerrado. L’impact environnemental était faible et la productivité atteinte sur les élevages relativement modeste. A partir des années soixante, avec le soutien du gouvernement fédéral et dans le cadre de politiques d’occupation conçues par ce dernier, d’ambitieux projets de colonisation et de réforme agraire ont été lancés afin de combler le vide démographique de la région. Pouvoirs publics et organisations agricoles ont alors adopté une devise : "coloniser l’Amazonie par la patte du bœuf" ….De grands programmes d’im-plantation d’élevages sont lancés avec l’appui de la Superintendance de développe-ment de l’Amazonie (SUDAM, créée par le gouvernement fédéral). Les nouveaux éleva-ges contribueront de manière décisive à la spectaculaire augmentation du cheptel bovin national pendant plusieurs décennies. Alors que l’élevage diminue sur les terres inon-dables, il connaît un essor considérable sur des terres de pâturages ouvertes grâce à la déforestation de la forêt amazonienne.


Les éleveurs en quête de bons pâturages seront responsables de l’avancée de la frontière agricole. Le déboisement permet d’ouvrir de nouvelles terres exploitables, de faire reculer la forêt pour dégager des surfaces arables. Lorsque la déforestation est initiée par des petits exploitants familiaux, les terres ouvertes peuvent être affectées à la culture du manioc, du riz ou du haricot noirs, productions autoconsommées par l’unité familiale. Le pâturage est ensuite semé pour installer un cheptel bovin. Quand la défo-restation est le fait d’agriculteurs capitalisés, de spéculateurs fonciers ou d’investisseurs agricoles, la première phase consacrée à des cultures vivrières est absente. Pendant les premières années après le brûlis initial, le sol est jonché de troncs et souches, qui rendent difficile toute activité agricole en dehors de l’élevage[1]. Dès que l’abattage des arbres a eu lieu, le pâturage est semé après le brulis, sur un sol encore fertile, donc avec de meilleurs résultats agronomiques. Le feu est ensuite pratiqué à intervalles réguliers pour lutter contre la repousse de jeunes arbres. Chez les petits agriculteurs comme chez les grands exploitants de l’Amazonie, l’implantation de l’élevage bovin extensif est liée à l’apparition sur le marché de graines de graminées fourragères pérennes, que l’on peut semer sur la terre fertilisée par le brulis. Avec la diffusion de ces graminées, il a suffi de brûler la végétation restante après enlèvement des grumes pour cultiver un pâturage, et faire paître les bovins. Les bovins élevés en Amazonie sont des zébus, ici de la race Nelore, importée d’inde dès le XIXe siècle. Trois vachers peuvent s’occuper sur toute l’année d’environ 1 000 têtes de bovins : ces races à viande demandent très peu d’inter-ventions humaines. Entre les étapes de naissage, d’élevage et d’engraissement, les trou-peaux de vaches, veaux, broutards circulent d’une ferme à l’autre, parfois sur des cen-taines de kilomètres.


Dès la fin des années soixante, les pionniers et colons conquérants se tournent massi-vement vers le Nord du pays pour installer de nouveaux élevages de bovins. La pluvio-métrie élevée et constante, les sols apparemment fertiles, l’immensité du territoire sem-blent annoncer un développement presque sans limite de la production de fourrages, de viande et de produits laitiers. Avec les programmes de colonisation et de réforme agraire, la région connaît une expansion considérable des pâturages qui vont submerger l’enfer amazonien, la forêt fermée et hostile. Jusqu’aux années 1970, les prairies sont installées sur le flanc sud du massif amazonien. D’immenses fermes vont engraisser les veaux nés sur les zones de Cerrado. La qualité des nutritionnelle des pâturages cultivés et persis-tants est nettement supérieure à celle des parcours naturels, pauvres et secs plus de six mois par an. L’abondance de cette offre fourragère, le coût faible de la terre et de la main-d’œuvre permettent d’atteindre des coûts de production compétitifs par rapport aux autres régions d’élevage bovin du pays.


Sur les trois dernières décennies, l’Amazonie est devenue la grande zone d’expansion de l’élevage bovin le plus traditionnel. L’activité qui se développe utilise une main d’œu-vre peu qualifiée et des techniques de conduite des troupeaux transmises de génération en génération. La gestion des cheptels induit une dégradation de la végétation native et des prairies ouvertes. Une fois les pâturages épuisés, les éleveurs achètent ou occupent d’autres terres, déboisent, défrichent et brulent pour installer leurs animaux. Soulignons-le : sur les premières décennies d’occupation (dans le cadre de programmes de coloni-sation organisés), les pouvoirs publics ont encouragé les arrivants à déforester, y compris sur les bordures de fleuves. Ces encouragements et le poids de la tradition ont contri-bué longtemps au maintien et à la propagation d’une conception "minière" de la conduite des élevages.


Ajoutons à cela que sur le biome Amazonie, le choix de l’élevage bovin extensif pré-sente de nombreux avantages par rapport à d’autres activités agricoles. C’est d’abord une activité relativement facile à installer. C’est une production qui vient satisfaire un marché régional et national dynamique et en croissance. Avec l’essor de l’élevage sur l’Amazonie, les implantations de sites d’abattage et de découpe se sont multipliées (voir plus loin). Les éleveurs n’ont donc pas été confrontés à un problème de débouché. En établissant leurs pâturages, ils ont augmenté la valeur du foncier. Dans les zones mal desservies ou enclavées du bassin amazonien, les animaux engraissés peuvent se rendre jusqu’au marché le plus proche alors qu’il est souvent difficile d’écouler d’autres productions agricoles faute de logistique appropriée (transport, stockage). Le choix de l’élevage bovin est praticable par tous les types d’exploitants, qu’ils soient de type fami-lial ou qu’ils gèrent d’importants domaines[2]. Omniprésent sur la région, relativement facile à installer et à gérer, au fil du temps, l’élevage bovin n’est pas resté le monopole d’éleveurs vivant effectivement de cette activité. Sur un territoire où la présence de l’Etat est lacunaire, voire insignifiante, la production a aussi été parfois prise en charge par des groupes criminels organisés. Ceux-ci utilisent l’élevage comme outil de blanchiment de capitaux générés par des activités illégales comme le commerce local et international de drogues. Avec les ressources importantes en argent liquide dont ils disposent, ces gangs prennent en charge les dépenses d’installation des pâturages et des cheptels (re-cours à des entreprises chargées du déboisement, du défrichage, brulis, achats de gra-minées et de jeunes bovins). Le produit de la vente aux abattoirs des animaux engraissés permet de blanchir les capitaux initialement investis. La majorité des transactions se réa-lise en effet en argent liquide.


A partir des années 1970, de nouveaux fronts pionniers s’enfoncent vers le cœur du massif sur plusieurs centaines de kilomètres, que ce soit de façon spontanée sous la houlette des réseaux d’éleveurs, ou de façon planifiée par le gouvernement fédéral comme sur la Transamazonienne. Attirés par l’aubaine d’une production bovine abondan-te et bon marché, les industries de la viande et du lait investissent en Amazonie pour s’y tailler des bassins d’approvisionnement. Des filières complètes, articulées autour d’indus-tries modernes, s’installent sur ces fronts pionniers, qu’elles structurent et dynamisent pour étendre encore les pâturages, produire à moindres coûts des bovins et du lait. Les arbres disparaissent des paysages, au profit des herbacées, formant des prairies conti-nues sur des centaines de kilomètres. Le pâturage est un rouleau compresseur qui dé-sintègre la forêt. Rien ne semble pouvoir le stopper, tant sont solides les chaînes d’intérêts entre acteurs locaux. En 1985, on recense 8,145 millions d’hectares de pâtura-ges sur le biome Amazonie. Sur ces terres paissait alors un cheptel équivalent à 7,2457 millions de bovins adultes. Dix ans plus tard, la mer de fourrages plantés couvrait 21,159 millions d’hectares et recevait un troupeau de 17,836 millions de bovins adultes. Elle augmente de 91,1% sur la décennie suivante pour atteindre 40,449 millions d’hectares. Elle couvrait 45,73 millions d’hectares en 2018 et constituait alors la plus grande mono-culture de la planète où paissaient alors l’équivalent de 45,8 millions de bovins adultes. Sur cette dernière année, le biome amazone représentait 28,9% du cheptel brésilien et 26,94% des terres en pâturages à l’échelle du pays.


Un secteur économique majeur pour la région.


L’élevage bovin est devenu sur les trente-cinq dernières années l’activité agricole la plus importante en Amazonie, alors qu’il y était totalement marginal au début des années 1970 et modeste en 1985. Les chiffres du tableau ci-dessous sont éloquents. Le Biome Amazonie représentait 7,4% du cheptel national en 1985. Cette part était de 18,55% quinze ans plus tard et de 28,9% en 2017. Alors que le Centre-Ouest du pays (et dans une moindre mesure le Sud) ont connu depuis 1985 une croissance rapide des grandes cul-tures et de la mécanisation, l’élevage bovin s’est déplacé vers le Nord et l’Amazonie où le foncier était beaucoup moins coûteux, voire accessible par la fraude.


La "patte du bœuf" a été un moteur majeur de la déforestation sur le biome Amazonie dans la mesure où l’élevage a été presqu’exclusivement développé sur un mode extensif, après avoir ouvert des surfaces considérables de pâturages permettant de supporter un nombre croissant de bovins. Au cours de la période allant de 1985 à 2015, sur 10 hecta-res de forêt détruite, 6 ont été utilisés pour installer des pâturages, un hectare a été af-fecté à des cultures et 3 ont été abandonnés.


Soulignons ici qu’outre les avantages que présente l’élevage bovin par rapport à d’autres activités agricoles dans le contexte amazonien, la structuration de filières de commercialisation et de transformation a aussi contribué à favoriser le développement de cette activité. Une étude conduite en 2017[3] a recensé alors 157 sites d’abattage et de découpe installés sur l’Amazonie Légale et enregistrés auprès des services vétérinaires fédéraux (SIF en Portugais) ou des Etats locaux (SIE en Portugais)[4]. Les 157 unités d’abattage recensées en 2017 assuraient alors 93% des abattages en Amazonie légale. Ces unités appartenaient à 110 entreprises locales, régionales ou nationales. A l’époque du recensement, sur ces 157 sites, 128 contrôlés par 99 entreprises étaient effectivement en activité.


Expansion des pâturages et croissance du cheptel bovin sur le biome Amazonie.

Source : Laboratório de Processamento de Imagens e Geoprocessamento (LAPIG), UFG, Goiânia (Goiás).

Taille des cheptels et dimensions des pâturages.

Source : Laboratório de Processamento de Imagens e Geoprocessamento (LAPIG), UFG, Goiânia (Goiás).

Les 71 établissements actifs enregistrés auprès du SIF et appartenant à 42 entreprises disposaient alors d’une capacité d’abattage totale de 50 268 animaux par jour (moyenne de 708 animaux par jour et par site). Selon les auteurs de l’enquête, les camions attachés à ces sites parcourent en moyenne 360 km pour acquérir les animaux. En moyenne, ce type de site devait capter la production de 580 000 hectares de pâturages pour couvrir sa demande annuelle[5]. Les 57 établissements agréés SIE et en activité (appartenant à 57 entreprises locales différentes) représentaient ensemble une capacité d’abattage totale de 9064 animaux par jour (moyenne de 159 animaux/jour). Les véhicules qui as-surent l’approvisionnement en bovins parcouraient une distance moyenne maximale de 153 km et devaient capter une production correspondante à 145 000 hectares pour couvrir la demande annuelle des sites qu’ils desservaient. Sur la base de ces données, les auteurs de l’enquête ont conclu que 99 entreprises atteignaient alors des bassins d’élevage où étaient installés 390 000 exploitants qui détenaient ensemble 93% du cheptel bovin de l’Amazonie légale. Les zones d’achat des 128 unités d’abattage actives à l’époque de l’étude représentaient 91% des terres de pâturages. Les auteurs soulignent que les zones potentielles sur lesquelles ces unités s’approvisionnaient incluent les ré-gions où étaient alors concentrés les principaux problèmes associés à la déforestation en Amazonie légale. Ces territoires d’origine des bovins achetés pour l’abattage corres-pondaient à 88% du total des aires mises sous séquestre par l’IBAMA, à 88% des surfaces de forêts détruites entre 2010 et 2015 et qui n’avaient pas été placés sous séquestre (alors qu’une grande partie de ces occupations était illégale) et à près de 90% du couvert forestier menacé de destruction sur la période 2016-2018.


Soulignons pour conclure que de nombreux acteurs de la filière amazonienne de l’éle-vage bovin ont pris conscience depuis vingt ans de l’impérieuse nécessité d’interrompre le cycle de la destruction de la forêt pour ouvrir de nouveaux espaces destinés à la pro-duction extensive. Deux orientations décisives pour l’avenir de la forêt ont été prises depuis le début du XXIe siècle. La première consiste à rendre plus difficile, voire impossi-ble l’abattage d’animaux élevés sur des surfaces déforestées. La seconde consiste à rompre avec la conception minière de la production bovine et à introduire de nouvelles techniques de conduite des cheptels et de gestion des ressources fourragères. Un pro-chain article sera consacré à ces efforts de modernisation qui marquent une rupture avec une tradition culturelle très ancrée et ouvrent des perspectives nouvelles en matière de préservation de l’environnement.

[1] Le coût du dessouchage est un des principaux freins à la mécanisation des systèmes de production, qui permettrait pourtant de réduire la pression sur la forêt en viabilisant des activités moins consommatrices d’espaces.

[2] Dans les régions de colonisation agricole, où la petite propriété domine, la tendance est à la conversion de l’élevage pour la viande à la production laitière, qui est plus rentable pour des petites exploitations. De véritables bassins laitiers apparaissent donc, notamment en Rondônia. La grande propriété, elle, mise plus souvent sur l’élevage pour la viande.

[3] Imazon et Instituto Centro da Vida, Os Frigoríficos vão ajudar a zerar o desmatamento na Amazônia? Paulo Barreto et al. Belém (Pará) et Cuiabá (Mato Grosso), 2017.

[4] Les établissements bénéficiant d’un enregistrement fédéral peuvent commercialiser leurs produits sur l’ensemble du marché national. De plus, s’ils sont agréés par les services sanitaires des pays importateurs, ils peuvent exporter. Les sites bénéficiant d’un enregistrement auprès du service sanitaire de l’Etat fédéré où ils sont implantés ne peuvent vendre que dans les limites territoriales de cet Etat.

[5] Si l’on considère que la capacité moyenne quotidienne est utilisée et la productivité moyenne des pâturages dans la région.