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Jean-Yves Carfantan, économiste, consultant en économie agricole. Analyse et suit l’évolution de l’économie et de la politique au Brésil depuis 30 ans. Vit entre São Paulo et Paris.  Il anime ce site avec une équipe brésilienne formée de journalistes, d’économistes et de spécialistes de la vie politique nationale.

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Déforestation en Amazonie : les acteurs (3).

Mis à jour : 14 déc 2019


3. Le soja en accusation.


"Le soja est une des principales cultures qui contribuent à la destruction de la forêt amazonienne. Cependant, depuis l’entrée en vigueur d’un moratoire en 2006, moins de 2% du soja planté en Amazonie vient de terres déforestées après 2008".

Romulo Batista, chercheur de l’ONG Greenpeace.


Les constats de spécialistes brésiliens représentants d’organismes de lutte pour la préservation de l’environnement sont ignorés en Europe. A la fin de l’été de 2019, alors que les incendies associés à la destruction de la forêt amazonienne semblaient connaître une expansion spectaculaire, de nombreuses voix se sont élevées dans les pays du vieux continent pour considérer que le développement de la culture du soja était un vec-teur majeur de la déforestation. Jouant sur la culpabilisation des éleveurs et des con-sommateurs, des militants exaltés sont parvenus à imposer une idée simple dans le monde médiatique et chez les décideurs publics : grande importatrice de soja brésilien, l’Union européenne serait la responsable indirecte des crimes commis contre l’environ-nement et la biodiversité en Amazonie. Il suffirait donc de cesser ces importations pour freiner – voire anéantir – les menées criminelles des responsables de la déforestation (ces derniers étant évidemment des acteurs de l’agrobusiness).…De nombreux program-mes de télévision ou de radio, des dizaines d’articles de presse ont repris sans hésitation cette thématique porteuse auprès d’une opinion européenne disposée à battre sa coul-pe et à s’attribuer la responsabilité de tous les maux dont souffre la planète[1]. Le Pré-sident français lui-même a cru bon, à l’issue du G7 de Biarritz, de rappeler que son gouvernement avait relancé l’idée d’un plan national de soutien aux cultures d’oléagi-neux destiné à rendre son pays moins dépendant d'un soja brésilien forcément coupa-ble…


Le soja en Amazonie.


L’identification de la culture du soja comme vecteur majeur de la déforestation de l’Amazonie semble effectivement s’appuyer sur des faits. Le soja est cultivé en Amazonie depuis deux décennies au moins. Jusqu’au début des années soixante-dix, l’oléagineux est une production très présente dans les Etats du Sud du Brésil. Pratiquée en culture d’été (semis en octobre-novembre, récolte en février-mars), la culture va gagner le Cen-tre-Ouest à partir des années 1980. Les agriculteurs commencent alors à disposer de variétés adaptées au contexte pédoclimatique de cette région. Le soja s’implante sur le Sud du Goiás, le Sud et le Centre du Mato Grosso, l’ouest du Minas Gerais. La demande croissante sur le marché international, la structuration progressive d’une filière nationale par les collecteurs et triturateurs locaux (d’origine étrangère ou nationale) garantissent aux producteurs des débouchés rémunérateurs. En amont des exploitations agricoles, des entreprises brésiliennes et multinationales assu-rent un approvisionnement des producteurs en semences, engrais et produits de traitement de la culture. Le soja monte peu à peu vers le Nord et s’installe sur des terres auparavant occupées par une agricul-ture traditionnelle et par les élevages bovins. L’expansion des surfaces occupées par l’oléagineux à l’échelle nationale progresse. Les emblavements couvraient un peu plus de 9,7 millions d’hectares en 1990/91. Ils portent sur près de 14 millions d’hectares au début du 21e siècle et approchent les 25 millions d’hectares à l’orée de la présente décennie. La dynamique d’expansion est très forte sur le Centre-Ouest entre 1990 et 2000. Elle se poursuit après 2000 et touche le Nord du Mato Grosso, l’ensemble du territoire du Goiás et une bonne partie du Minas Gerais.


L'expansion du soja au Brésil sur les années récentes.




Le soja atteint le biome Amazonie à partir de la fin des années 1990. Sur les vingt an-nées qui suivent, il connaît une progression spectaculaire. Les surfaces concernées étaient inférieures à 1 million d’hectares au début des années 2000. Elles atteignaient plus de 2 millions d’hectares en 2010 (soit 8,3% de la sole totale consacrée à l’oléagineux à l’échelle du pays). Les semis du soja sur le biome Amazonie ont porté sur 5,258 millions d’hectares au cours de la campagne 2018/19, soit 14,65% de la surface occupée par le soja au Brésil. Le biome Amazonie assurait sur cette dernière campagne 15,6% de la pro-duction nationale, contre 7,42% en 2008/09. L’expansion de cette culture annuelle sur la région a donc été remarquable. Cet essor ne signifie pas pour autant que le développe-ment du soja soit un vecteur direct de la déforestation en Amazonie. Cette expansion est manifeste depuis vingt ans sur 5 pôles géographiques de la région : le Nord de l’Etat du Mato Grosso, les Etats du Maranhão, du Tocantins, du Pará et le Rondônia. Sur les autres Etats de l’Amazonie légale, la culture reste marginale. En réalité, le soja se développe lorsque les conditions logistiques permettant sa commercialisation sont réunies. Il faut aussi que les exploitants agricoles engagés sur cette spéculation disposent dans leur environnement de centres de collecte et de capacités de stockage. Il convient encore que les conditions agronomiques propices au semis du soja existent et que le coût d’installation de la culture soit économiquement acceptable.


Surface plantée en soja sur le biome Amazonie (en milliers d’hectares)*.

*Pour le Mato Grosso, seules les surfaces plantées au nord de l'Etat sont prises en compte.

Source : Conab.

Soja et déforestation.


Peut-on dire alors que les producteurs brésiliens de soja opérant sur la région amazonienne soient directement responsables de la destruction de la première forêt tro-picale de la planète ? Tous les travaux de recherche menés sur cette question depuis vingt ans aboutissent à deux conclusions majeures. La première est que l’influence de l’expansion de l’oléagineux sur la dynamique de déforestation est indirecte. Il est rare que des exploitants envisageant de semer du soja assurent eux-mêmes le déboisement, la coupe rase, le dessouchage et le défrichement d’un massif forestier. Ils achètent ou occupent des terres déjà déboisées, défrichées et où les souches ont été retirées. La seconde conclusion porte sur ce que les analystes désignent sous l’expression d’effet inducteur du soja. L’expansion de la culture est accompagnée d’un développement des infrastructures logistiques locales (routes, voies navigables, ports fluviaux) qui peut en-trainer l’installation sur les régions concernées d’activités qui sont directement à l’origine de la déforestation (exploitation forestière illégale, élevage bovin extensif, orpaillage, etc…).


Production de soja sur le biome Amazonie (milliers de tonnes)*.

Pour le Mato Grosso, seules les surfaces plantées au nord de l'Etat sont prises en compte.

Source : Conab.


Revenons sur la première conclusion. Considérons un exploitant agricole qui envisage d’implanter directement la culture du soja sur une zone de forêt. Il va devoir d’abord procéder ou faire procéder à l’abattage des arbres et à l’arrachage des racines en utili-sant des tracteurs de grande puissance et des câbles. Pour envisager un semis de soja, le dessouchage est indispensable. Les racines doivent être arrachées car leur présence empêcherait l’exploitant d’utiliser des semoirs et perturberait la croissance des racines de l’oléagineux lui-même. Ces différentes opérations de préparation des parcelles à semer sont relativement onéreuses. En outre, la fertilité naturelle des terres ainsi ouver-tes est en général relativement faible. Cela signifie qu’avant de semer, l’exploitant doit reconstruire la fertilité des sols, c’est-à-dire procéder à des apports substantiels en en-grais (application de phosphore, de potasse et d’azote). Ici encore, les dépenses à envisa-ger peuvent être élevées.


Pour ces raisons, en général, l’installation d’une culture de soja intervient sur des terres antérieurement occupées par l’élevage bovin extensif, sur des pâturages dégradés qui ont été abandonnés par les premiers occupants. Lorsque ces derniers ont défriché des parcelles pour installer un cheptel bovin, ils n’ont pas enlevé l’ensemble du système ra-diculaire des arbres abattus. Les racines inférieures sont restées enfouies en dessous de la terre et n’ont pas empêché le développement des graminées fourragères plantées en surface. Passé un certain temps, les racines sous-terraines peuvent être facilement retirées en utilisant un engin de labour pour retourner les sols. C’est à cette opération que se livrent les exploitants agricoles qui récupèrent des pâturages dégradés et envisa-gent de semer du soja. Il existe certes des cas limités (principalement au Nord du Mato Grosso et sur certaines régions du Pará) où des agriculteurs ont pratiqué la déforestation afin d’ouvrir de nouvelles parcelles destinées à être directement semées en soja. Cette pratique intervient sur des zones généralement bien desservies sur le plan logistique et lorsque des prix élevés du soja garantissent une rentabilité même après avoir assumé des coûts élevés de préparation des terres avant semis. Elle est devenue plus rare avec la mise en œuvre et la pérennisation du moratoire sur le soja (voir plus loin).


L’effet inducteur de l’introduction du soja est aussi un élément à prendre en considéra-tion. L’essor de la culture de l’oléagineux sur une région est généralement assuré par des acteurs économiques (négociants internationaux en grains, grands investisseurs agri-coles, industriels de la trituration) qui disposent de ressources financières leur permet-tant d’assurer les investissements logistiques nécessaires à l’écoulement du soja et à l’approvisionnement des exploitations en intrants agricoles. Lorsque ces opérateurs pri-vés ne prennent pas eux-mêmes en charge les travaux en question, ils disposent d’un poids politique suffisant pour convaincre les pouvoirs publics locaux et obtenir de ces derniers qu’ils mettent en œuvre les investissements attendus. Souvent, les couloirs lo-gistiques installés ont induit et induisent effet indirect nuisible sur les ressources fo-restières. Ils ont facilité l’arrivée et le développement sur des périmètres géographiques proches d’activités comme l’élevage bovin extensif ou l’exploitation forestière illégale. Cet effet d’induction a été vérifié par exemple avec la mise en service du transport fluvial sur les fleuves Teles-Pires-Tapajós, une opération logistique destinée à faciliter la commercialisation du soja ou avec l’asphaltage (non achevé à ce jour) de la route reliant Cuiaba (Mato Grosso) à Santarém (Pará).


L’impact du moratoire sur le soja.


Depuis maintenant plus de 13 ans, les entreprises de trituration de soja réunies au sein de l’ABIOVE (Association Brésilienne des Industrie d’Huiles Végétales) et les collecteurs membres de l’ANEC (Association des Exportateurs de grains) ont créé un moratoire sur le soja en Amazonie, un dispositif visant à empêcher la commercialisation des graines produites sur des terres récemment déforestées et donc à décourager la destruction de la forêt par des agriculteurs envisageant de planter l’oléagineux. En 2006, au moment du lancement de ce dispositif, il s’agissait de répondre aux préoccupations d’organismes de défense de l’environnement et d’importateurs de soja brésilien. Introduit dans un premier temps à titre provisoire, le moratoire a été pérennisé au fil des années. Après 2006, il a été appuyé par le gouvernement brésilien, par la Banque du Brésil (un des premiers établissements bancaires de financement de l’agriculture) et l’Institut National de Recherches Spatiales (INPE). Les fondateurs ont été rejoints par des ONGs comme Greenpeace, WWF, IPAM et TNC. Ensemble, ces acteurs ont constitué un groupe d’ex-perts (le Groupe de Travail sur le Soja ou GTS). Le GTS est responsable du contrôle de l’application des règles définies par le moratoire. Ces règles prévoient que le soja planté sur des terres qui ont été déforestées après 2008 ne sera pas commercialisé par les en-treprises adhérentes au moratoire, lesquelles assurent la collecte, la transformation et l’exportation de plus de 90% du soja produit au Brésil. Les membres du moratoire refusent également de financer l’installation de la culture sur des terres ouvertes après 2008. Le GTS est coordonné par l’ABIOVE et l’association Greenpeace.


Près de 100% des terres plantées en soja sur le biome Amazonie sont observées, sui-vies et contrôlées via satellite par l’INPE qui reconnait la contribution du moratoire dans un effort plus large destiné à limiter la déforestation et les incendies associés qui contribuent à l’aggravation du réchauffement climatique. Les résultats annuels des observations réalisées par l’INPE montrent que depuis 2008 la participation directe du soja dans les opérations de déforestation a été infime. Le travail de surveillance prouve que, dans la région, l’expansion de la culture du soja s’est réalisée presqu’exclusivement sur des terres de pâturages dégradées ou abandonnées et qui avaient été ouvertes avant 2008, l’année de référence pour la mise en œuvre du moratoire. A partir du début de l’actuelle décennie, les exploitants se consacrant au soja sur la région ont pu disposer d’un stock considérable de terres déboisées sur la période antérieure. Le dernier rapport en date fourni par les experts du GTS couvre une période de douze années, allant de la campagne 2006/07 à celle de 2017/18. En Amazonie, les surfaces cultivées en soja au cours de la période se concentraient sur 95 communes réparties sur 7 Etats (Mato Grosso, Pará, Rondônia, Roraima, Amapá, Maranhão et Tocantins). Entre 2008 et 2018, la déforestation sur l’ensemble du biome Amazonie a porté sur 5,3 millions d’hectares, dont 1,35 million d’hectares sur les 95 communes où se concentre la production de soja. La destruction de la forêt directement liée à l’introduction du soja sur ces 95 communes et pendant la période est estimée par le GTS à 64 316 hectares, soit 4,6% du total des parcelles déforestées sur ce territoire, ou encore l’équivalent de 1,26% des emblave-ments en soja réalisés sur la campagne 2017/18. Cela signifie que sur cette période de dix ans, 95,4% de la déforestation réalisée pendant la période de mise en œuvre du moratoire du soja n’ont pas été associé directement à l’ouverture de nouvelles terres pour l’installation de cette culture.


En conclusion.


Au cours de l’été européen de 2019, alors que les médias du vieux continent bra-quaient leurs projecteurs sur la progression des incendies et de la déforestation en Amazonie, de nombreux formateurs d’opinion et représentants d’ONG ont exigé des pouvoirs publics l’instauration d’un boycott sur les importations de soja brésilien. A supposer que l’ensemble des pays membres de l’Union européenne s’entendent sur la mise en œuvre d’une telle opération, elle affecterait tous les bassins agricoles produc--teurs de soja au Brésil. Selon le dernier recensement agricole réalisé en 2017, le pays comptait 235 766 exploitations agricoles (dont la taille moyenne varie d’une trentaine d’hectares dans le Sud à 2500 hectares sur le Nord-Est) engagées dans la culture du soja. Les propriétés agricoles concernées par cette culture sont au nombre de 9635 dans les neuf Etats de l’Amazonie légale (dont 7061 pour le seul Etat du Mato Grosso). Un boycott européen pénaliserait donc une population de 226 131 exploitants qui n’ont stric-tement rien à voir avec la destruction de la forêt amazonienne. Il fragiliserait en outre la grande majorité des 9 635 exploitants producteurs de soja de l’Amazonie légale en tou-chant notamment tous ceux qui, sur le biome Amazonie, se sont pliés à la discipline engagée avec la mise en œuvre du moratoire sur le soja. Cette opération commerciale contribuerait sans doute à donner bonne conscience aux consommateurs européens. Elle n’aurait probablement aucun effet sur le rythme et l’ampleur de la déforestation en Amazonie. Les agriculteurs de la région les plus affectés pourraient même revenir à des pratiques agricoles et à des productions (élevage extensif, par exemple) beaucoup plus problématiques que le soja en ce qui concerne la préservation de la forêt….

[1] La thèse selon laquelle les consommateurs du vieux continent seraient complices ou responsables d’un crime environnemental majeur est aussi vieille que les idées tiers-mondistes des années soixante. Elle bénéficie encore d’un écho certain dans l’opinion bien que l’Europe ne soit plus le premier débouché à l’exportation de la filière brésilienne du soja. En 2018, l’Union européenne dans son ensemble a importé l’équivalent de 19,715 t. de soja en provenance du Brésil, ce qui représentait alors 17,6% des exportations totales de produits du soja (grains, tourteaux et huile) de ce pays. Depuis plusieurs années, le grand débouché de la production brésilienne de soja est la Chine. En 2018, ce pays a importé 68,84 millions de tonnes de graines de soja brésilien, ce qui représentait alors 61,6% des exportations totales de la filière du pays d’Amérique du Sud. La République Populaire n’importe pratiquement que du soja en grains afin d’assurer la couverture des besoins de son importante industrie de trituration.