Brésil et Chine : l'avenir d'une relation (2).


Demain, la Chine peut lâcher les agriculteurs brésiliens.



En 2019, les exportations du secteur agricole et agro-alimentaire ont fourni au Brésil une recette en devise de 96,8 milliards de dollars. Sur ce total, les livraisons réalisées sur le marché chinois ont représenté 31 milliards d’USD (34,03 milliards d’USD si l’on ajoute Hong-Kong). La part de ce débouché par rapport à l’ensemble des exportations agro-alimentaires approche donc désormais 38%, contre 14% en 2009. Au cours de ces dix an-nées, l’agro-négoce brésilien a cherché à diversifier ses ventes sur le marché chinois. Il est parvenu à écouler des volumes croissants de produits d’origine animale comme les viandes de porc et de bœuf, la viande de volailles ou les cuirs. En 2019, le principal produit exporté reste cependant le soja en grains, suivi de la viande de bœuf, de la cellulose, des viandes de volailles et de porc, du coton et de céréales (sorgho, maïs).


Exportations brésiliennes de produits agricoles et alimentaires vers la Chine.

Source : Comexstat, Ministère de l'économie du Brésil.


La République Populaire est devenue un débouché essentiel pour les producteurs brési-liens de soja. Sur les quatre campagnes allant de 2016 à 2020, les importateurs chinois de soja en grains ont, en moyenne, fait l’acquisition de 49,6% de la production brésilienne de l’oléagineux. Depuis 2017, la part de la moisson nationale écoulée sur le marché chinois a dépassé ce niveau moyen (elle a atteint 55,6% pour la campagne 2017/18) parce que le soja brésilien a remplacé en partie les livraisons de soja américain, suite au conflit commercial ouvert entre Pékin et Washington. Depuis quelques années, la République Populaire est aussi devenue un débouché majeur pour les exportations bré-siliennes de viandes. En 2019, le marché du pays asiatique a représenté 45% des ex-portations de viande bovine et 51% de celles de viande de porc. C’est aussi en Chine que se trouve le premier marché extérieur pour la filière brésilienne de la cellulose et pour celle du coton. Enfin, le partenaire asiatique est encore un acquéreur important de sucre, de cuirs et de viandes de volailles.


Exportations brésiliennes de graines de soja vers la Chine.

Source : Comexstat, Ministère de l'économie du Brésil.


La Chine est donc un partenaire essentiel pour l’agro-négoce brésilien. Peut-on aussi affirmer que la Chine soit désormais dépendante du Brésil pour la couverture de ses be-soins agricoles et alimentaires ? En 2019, si l’on considère le total des importations agro-alimentaires de la République Populaire, la part du Brésil était de 16%. Le premier pays d’Amérique latine apparaissait ainsi comme le premier fournisseur extérieur, devant l’Union européenne (14%), les Etats-Unis (9%), l’Australie 6%, le Canada (5%) et la Nou-velle-Zélande (5%). La même année, 15 familles de produits agro-alimentaires représen-taient 80 % des importations chinoises du secteur. A l’exception du soja (la part du Brésil est ici de 76% des importations de la Chine continentale + Hong-Kong), du sucre (49%) et de la viande de volailles (47%), le pays d’Amérique du Sud apparaît comme un fournis-seur relativement secondaire. Il ne représente que 26% des importations chinoises de cellulose, 13% des importations de viande de porc, 11% des importations de coton. La Chine importe des fruits, des produits laitiers, des produits de la mer, des produits de l’horticulture, des produits alimentaires transformés. Sur ces cinq secteurs, aucun appro-visionnement n’est réalisé à partir du Brésil. En moyenne, sur 2019, les livraisons de produits agricoles et alimentaires brésiliens représentaient 19% des importations chi-noises de la branche. Si l’ensemble de l’agro-négoce brésilien est devenu très dépendant du marché de la République Populaire, l’inverse n’est pas vrai. A l’exception du soja en grains, la Chine diversifie ses importations. Imaginons qu’un évènement grave paralyse brutalement les activités d’exportation au Brésil, la seule filière agro-industrielle chinoise qui serait directement pénalisée serait celle de la trituration du soja, très dépendante d’importations provenant du Brésil, des Etats-Unis et d’Argentine pour l’essentiel.


Importations chinoises de graines de soja par origines.




L’effort de promotion et d’installation de circuits commerciaux sur le marché chinois afin de commercialiser des viandes, du coton, du sucre ou d’autres produits est considéra-ble depuis quelques années. Son impact est limité par plusieurs obstacles. Le premier est l’importance de la production domestique. La Chine est ainsi quasiment autosuf-fisante en viandes de volailles. Les importations de viande porcine ont progressé ces dernières années en raison de l’épidémie de peste porcine qui a décimé l’important cheptel national. En 2019, le déficit national ne représentait pourtant que 5,3% d’une con-sommation domestique en baisse. La demande intérieure de viande bovine est encore relativement faible (8,89 millions de tonnes contre 45,4 millions de tonnes pour la viande de porc en 2019). La Chine est par ailleurs un grand pays producteur de céréales. Lar-gement autosuffisante en blé, la République Populaire couvre selon les années de 95 à 96% de ses besoins en maïs. Les déficits sont plus importants en sucre (taux d’auto-suffisance de 67,1%) et en coton (la production domestique couvre 72,7% de la demande intérieure).


Le second obstacle est constitué par les barrières commerciales qui protègent le marché chinois, notamment les obstacles non-tarifaires. La République Populaire utilise des normes sanitaires qui interdit par exemple aux entreprises brésiliennes d’abattage et de découpe de viandes qui ne sont pas agrées par les autorités de Pékin d’exporter vers la Chine. Ces barrières sanitaires frappent d’autres produits agricoles. Elles peuvent être renforcées unilatéralement par l’administration chinoise lorsqu'un problème sanitaire apparaît sur telle ou telle filière brésilienne. Si le gouvernement brésilien entend obtenir une diminution de l’arbitraire dans ce domaine, il doit sans doute remplacer les décla-rations diffamatoires par une argumentation technique sérieuse, appuyée sur une connaissance solide des procédures employées par la partie chinoise.


Le troisième obstacle est l’insuffisance de connaissance du marché chinois de la part des acteurs brésiliens de l’agro-négoce. Ici encore, des progrès significatifs ont été accomplis depuis quelques années. Le gouvernement brésilien a ainsi nommé des attachés agri-coles répartis dans divers postes consulaires en Chine. Les entreprises privées brési-liennes disposent de personnels qualifiés également installés en République Populaire. Néanmoins, le dynamisme de ventes de produits agro-alimentaires brésiliens sur le marché chinois est encore très lié aux choix stratégiques d’approvisionnement qu’opè-rent les grands conglomérats agro-industriels de la République Populaire ou les firmes internationales de négoce. Ainsi, dans le cas du soja, les exportations brésiliennes sont souvent organisées dès les régions de production par des compagnies de négoce chinoises ou non qui disposent de leurs propres circuits de commercialisation sur le marché de la République Populaire. La pénétration du soja brésilien sur le marché chinois est liée avant tout aux stratégies d’approvisionnement des grands négociants mondiaux qui organisent l’acheminement du produit vers les ports d’exportation, maîtrisent toute la logistique du transport international et possèdent une bonne connais-sance du secteur chinois de la trituration.


Tous les fournisseurs brésiliens qui ont ouvert d’importants débouchés en Chine sur les dernières années sont confrontés sur ce marché à la concurrence de producteurs amé-ricains, australiens, néo-zélandais, européens, indiens, russes ou canadiens (pour les grains, les viandes, le sucre, les fruits ou le coton). Si les relations politiques et commer-ciales s’améliorent entre la Chine et les Etats-Unis avec le gouvernement Biden, les fournisseurs américains de viandes, de coton, de soja ou de maïs pourraient demain retrouver en Chine des débouchés importants.


Dans la période de l’après-covid-19 qui a commencé en Chine, trois évolutions peuvent fragiliser ou menacer les positions acquises sur le premier marché asiatique par l’agro-négoce brésilien. La première a trait au conflit commercial ouvert entre les Etats-Unis et la Chine depuis 2018. Après l’investiture du Président Biden en janvier prochain, les relations entre les deux pays resteront probablement difficiles et tendues. Pékin peut cependant encourager ses entreprises agro-industrielles à privilégier les achats de pro-duits agricoles aux Etats-Unis afin de manifester de bonnes dispositions à l’égard de la nouvelle administration américaine. La seconde évolution est liée à la nouvelle politique agricole et au nouveau modèle de croissance que la République Populaire affirme vouloir impulser après la crise du covid-19. La troisième concerne les ambitions inter-nationales affichées par Pékin depuis plusieurs années. L’initiative dite "Belt and Road" (nouvelle ceinture de la soie), des accords commerciaux régionaux peuvent aboutir à un recentrage à moyen et long terme du commerce extérieur chinois, notamment dans le domaine agricole.


La chine de l’après-covid, l’agriculture et l’alimentation.


L’épidémie du Covid-19 a mis en évidence la vulnérabilité de la Chine en matière de sé-curité alimentaire. Les mesures drastiques de confinement prises en début d’année, l’isolement de régions entières, la fermeture de ports, de routes, la mise en quarantaine de millions d’habitants ont considérablement perturbé l’acheminement des aliments, des intrants agricoles, des rations pour le bétail. Ces dispositions ont aussi pesé sur la pro-duction agricole intérieure dans la mesure où elles ont réduit l’offre de main-d’œuvre dis-ponible. La Chine est devenue plus dépendante d’approvisionnements importés, fournis par des pays agro-exportateurs eux aussi affectés par la pandémie. Dès le second se-mestre de 2020, les responsables du pays ont annoncé une nouvelle stratégie axée sur le renforcement de la sécurité alimentaire nationale. Cette stratégie devrait comprendre une réforme en profondeur du secteur agricole (la priorité absolue sera donnée à l’essor de la production domestique), un élargissement accru de la liste des pays étrangers ca-pables de couvrir par des exportations les déficits de l’agriculture chinoise, la priorité donnée aux Etats agro-exportateurs qui disposent d’une infrastructure logistique d’ex-portation efficiente ou qui prévoient d’améliorer cette dernière. La diversification des four-nisseurs devrait être mise en œuvre dans le cadre de l’initiative "Belt and Road" évoquée ci-après.


La Chine post-covid-19 doit accélérer la modernisation de son agriculture. Le pays pos-sède 120 millions d’hectares de terres arables distribués principalement entre de petits exploitants familiaux. La surface moyenne cultivée par chacun des 230 millions d’agri-culteurs est de 0,52 hectare. Le système actuel, fondé sur de petites structures familiales animées par des exploitants de plus en plus âgés, ne permet pas au secteur agricole de mettre en œuvre des techniques de production modernes. Cette situation ne pèse pas seulement sur l’efficacité de la production. Elle empêche la construction de chaînes de valeur associant le secteur agricole aux industries d’amont et d’aval. Elle freine l’amé-lioration des revenus en agriculture.


Dans le cadre du système de "responsabilité contractuelle de la famille", toutes les terres agricoles sont en Chine la propriété des collectivités villageoises. Celles-ci attribuent des contrats d’usufruit aux familles éligibles. Dans les années 1980, ces contrats avaient une durée de 15 ans. La détention des droits d’usufruit a été renouvelée pour une période de trente ans à partir de 1998. Récemment, l’Etat chinois a décidé de renouveler les contrats actuels pour une nouvelle période de trente ans. La nouvelle politique foncière prévoit également que des exploitants disposant de parcelles modestes et atteignant une productivité faible puissent transférer leurs terres à d’autres agriculteurs qui pourraient investir et intensifier la production. L’échelle de la production agricole ne dépend pas seulement des mécanismes et règles de la politique foncière. Elle est aussi fonction des ressources disponibles en terres agricoles, de la démographie du pays, du dévelop-pement d’autres secteurs économiques et du degré d’urbanisation. La Chine ne peut pas envisager une dynamique de concentration des terres agricoles comparable à celle qui a été mise en œuvre sur plusieurs décennies aux Etats-Unis. Une grande partie de la po-pulation rurale privée d’accès au foncier ne pourrait pas survivre. Elle serait contrainte à l’exode vers les villes. Les mégapoles chinoises ne sont plus en mesure d’absorber sur un faible espace de temps un afflux considérable de populations fuyant les campagnes. L’Etat doit donc à la fois soutenir l’agriculture familiale et accélérer la mise en œuvre de son plan de modernisation du secteur. Plusieurs moyens sont envisagés pour cela comme la libération des prix agricoles et le recours aux nouvelles technologies. A moyen terme, cet effort devrait permettre de développer l’élevage (principalement en produc-tion avicole et porcine) et la production laitière.


Vers un recentrage des importations agricoles chinoises ?


Le second axe de la nouvelle stratégie chinoise est la diversification des fournisseurs extérieurs. Cette orientation peut être engagée dans les prochains mois. Elle peut être consolidée au fil des années à venir. La trêve négociée entre l’Administration Trump et le gouvernement chinois au début de 2020 peut être prolongée après l’installation de Joe Biden à la Maison Blanche. Sur le terrain des échanges agricoles, les acquisitions de viandes réalisées depuis plusieurs mois par les distributeurs chinois auprès des abattoirs américains seront alors probablement relancées ou amplifiées.


Les importations de soja en provenance des Etats-Unis devraient augmenter en ce dé-but de la saison commerciale 2020/21 (octobre-septembre) selon les données publiées par l’USDA qui font référence à la mise en œuvre de la phase 1 de l’accord commercial entre Washington et Pékin et à la reconstitution des stocks en Chine. En outre la demande intérieure chinoise devrait être élevée et induire une hausse des importations totales compte tenu de la recomposition annoncée du cheptel porcin chinois après la phase la plus aigue de peste porcine dans le pays. A partir de mars prochain, les triturateurs chinois peuvent être encouragés à réduire leurs acquisitions de soja brésilien afin de donner la priorité plus tard à des achats auprès des elevators de l’Iowa, de l’Illinois ou de l’Indiana. La diplomatie chinoise jouerait ainsi sur deux tableaux. Elle afficherait par des initiatives concrètes sa volonté de réduire les tensions commerciales avec les Etats-Unis. Elle adresserait un message très clair au gouvernement de Jair Bolsonaro en mon-trant que l’approvisionnement de la Chine en denrées alimentaires de base ne dépend pas de l’agro-négoce brésilien.


Au-delà des avertissements de court terme, le second signal que pourrait envoyer le gouvernement chinois serait de suspendre des projets d’investissements importants qui visent à faciliter le commerce d’exportation du soja produit sur le Centre-Ouest via le nouveau corridor formé par le fleuve Amazone et ses affluents [1]. Pékin peut encore décider de concentrer tous ses efforts sur la mise en œuvre de projets internationaux qui peuvent, à l’horizon de quelques années, ouvrir de sérieuses alternatives à un appro-visionnement agricole d’origine sud-américaine.


Afin de réduire la vulnérabilité du pays par rapport à d’éventuels chocs d’offre, le gouvernement chinois peut miser sur l’initiative dite "Belt and Road", lancée en 2013 [2]. Les villes proches des côtes à l’est et au Sud de la Chine concentrent une large part de la population du pays et constituent un marché de plus en plus important pour des pro-ductions agricoles et alimentaires de qualité. La Chine occidentale est en revanche sous-peuplée. Elle dispose d’un potentiel agricole significatif, utilisé notamment pour les productions fruitières et légumières. Les anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale relativement proches (Kazakhstan, Ouzbékistan, Turkménistan, Kirghizstan et Tadjikistan) ou moins proches (Biélorussie, Ukraine, Moldavie, Arménie, Géorgie) et la Fédération Russe elle-même possèdent également des potentiels agricoles significatifs mais ne disposent pas des infrastructures (ports, terminaux et réseaux ferroviaires, routes) et des moyens logistiques qui leur permettraient de développer leurs expor-tations. Au-delà de l’Europe orientale, des pays d’Europe occidentale, du Proche-Orient et du bassin méditerranéen sont déjà appelés à s’inscrire dans ce vaste projet. Il s’agit de relier par plusieurs corridors logistiques modernes plus de 65 pays représentant 4,4 milliards d’habitants (66% de la population du globe) et 40% du PIB mondial.


L'initiative Belt and Road : relier la Chine à l'Eurasie.



L’idée maitresse du projet "Belt and Road" (créer un système de transport terrestre effi-cace reliant la Chine aux pays de l’Europe centrale et à ceux de l’Union européenne afin de développer les échanges entre tous les pays desservis) aura évidemment un impact sur l’essor de l’agriculture des régions traversées. De même, des investissements réalisés afin de relancer d’anciennes voies de navigation (de la Chine à la corne de l’Afrique en passant par le Sri Lanka) peuvent accroître l’efficacité du transport maritime (réduction des coûts d’acheminement) et ouvrir de nouveaux débouchés pour les secteurs agrico-les des pays desservis. Ce vaste programme est et sera confronté à d’innombrables difficultés géopolitiques (conflits régionaux, guerres, obstacles environnementaux, enjeux de sécurité alimentaire des populations), économiques (protectionnisme) ou financières [3]. Sa mise en œuvre peut être retardée ou rendue difficile après la pandémie du Covid-19. Elle peut être fragilisée par les réactions que la montée en puissance de la Chine peut susciter en Russie, au sein de l’Union européenne ou ailleurs.


On peut cependant raisonnablement penser que sur les dix prochaines années la Chine et plusieurs de ses partenaires d’Asie centrale et d’Europe orientale parviennent à réaliser une partie du programme d’investissements aujourd’hui envisagé. A l’horizon 2030, un des corridors terrestres proposés par Pékin pourrait fonctionner, entraînant notamment un développement des productions agricoles et des capacités de transformation agro-industrielles sur tous les pays concernés. Des territoires qui aujourd’hui n’ont pas accès au marché chinois ou y occupent une place mineure pourraient alors devenir des four-nisseurs clés de la République Populaire en produits agricoles et alimentaires. Grâce aux investissements réalisés avec l’appui de la Chine, des pays comme la Biélorussie, d'autres anciennes républiques soviétiques, la Fédération russe ou la Turquie peuvent élever leur potentiel agricole, accroître et diversifier leurs exportations et ouvrir de nou-veaux débouchés en République Populaire. La mise en œuvre de ce premier volet de la "Belt and Road Initiative" va favoriser l’expansion de la production agricole en Asie cen-trale et en Europe orientale, qu’il s’agisse de l’élevage, de productions fruitières et légu-mières ou de grandes cultures. Sur ce dernier secteur, l’essor des agricultures dans le cadre de la "Belt and Road Initiative" représente un enjeu majeur pour les pays qui ont couvert les déficits chinois en grains depuis des années. Ces pays sont les Etats-Unis, l’Argentine et…..le Brésil. Ces fournisseurs traditionnels de la Chine devraient scruter de très près ce que va devenir l’agriculture en Ukraine, en Russie du Sud, au Kazakhstan ou en Roumanie. Tous ces pôles sont déjà des producteurs significatifs de soja, de céréales et de viandes.


La "Belt and Road Initiative" peut avoir de sérieuses conséquences pour l’agriculture d’ex-portation au Brésil. Même si ce programme n’est pas intégralement réalisé, il va entraîner une reconfiguration du commerce extérieur chinois, notamment en matière d’impor-tations de produits agricoles et alimentaires. Un pôle Euro-Asiatique pourrait devenir le premier pôle extérieur d’approvisionnement pour les industries et les marchés alimen-taires chinois.


Le projet de création de corridors logistiques transnationaux n’est qu’un exemple de ce que la Chine est en train de construire pour développer ses échanges. Pékin agit aussi pour libéraliser le commerce au niveau du pôle Asie-Pacifique. Le lancement en no-vembre 2020 du Regional Comprehensive Economic Parnership (RCEP) va associer à la République Populaire quatorze pays du Pacifique et d’Asie du Sud-Est au sein d’une zone de libre-échange. Plusieurs des Etats qui ont souscrit à ce partenariat sont des acteurs majeurs sur les marchés internationaux de produits agricoles (Australie, Nouvelle-Zélande, Malaisie, Indonésie). D’autres (Vietnam, Laos, Cambodge) peuvent le devenir à moyen terme.


Pendant ce temps à Brasilia…..


Le Brésil de Bolsonaro a mis en œuvre une diplomatie totalement déterminée par une vision idéologique du monde. Brasilia semble ignorer totalement les bouleversements géopolitiques, économiques et commerciaux impulsés par la Chine. La vision binaire des idéologues bolsonaristes distingue le camp du bien et les forces du mal. Pour la faction d’extrême-droite qui entoure le Président brésilien, le camp du bien était jusqu’alors incarné au plan international par les Etats-Unis de Donald Trump. Particulièrement indigente sur le plan intellectuelle, cette faction ne s’embarrasse pas d’analyses géo-politiques froides et rigoureuses. Elle préfère de loin les théories conspirationnistes et manichéennes. Pour ces idéologues inspirés par Steve Banon ou ses compères, les Etats et les forces politiques qui ne sont pas alignés sur le trumpisme appartiennent au camp du communisme, un mal absolu qui cherche encore à dominer le monde. Ces convic-tions sont aujourd’hui les outils privilégiés de la diplomatie d’un pays qui doit traiter avec la Chine. Au lieu de mobiliser des connaissances approfondies des réalités chinoises, une compétence technique avérée sur les dossiers bilatéraux à traiter, une capacité de négociation, les acteurs principaux de la diplomatie brésilienne préfèrent multiplier les invectives à l’égard d’un pays qui est le premier partenaire commercial du Brésil et une puissance majeure avec laquelle tout Etat doit désormais compter.


La Chine est en train de construire sa zone d’influence eurasienne. Elle est déjà bien installée sur le Pacifique. Pendant ce temps, le Président Bolsonaro (souvent par la voix de ses proches) affiche une attitude irresponsable à l’égard d’un grand pays qui est aussi le premier débouché extérieur de l’agriculture brésilienne. L’agro-négoce est un secteur clé de l’économie brésilienne. Il aura été ces dernières années un des rares secteurs en croissance. Ses leaders et responsables sont des acteurs importants de la vie publique nationale. Ils peuvent compter au Congrès sur l’appui d’un groupe de parlementaires puissant qui défendent les intérêts agricoles.


Il est grand temps que ces forces se mobilisent pour faire comprendre au Chef de l’Etat qu’il joue contre son pays…et que la Chine, fatiguée de subir les invectives bolsonaristes, pourrait lâcher dans l’avenir l’agriculture et les agriculteurs brésiliens.



[1] Près de 100 terminaux portuaires permettant de développer le transport fluvial ont été créés sur la région sur les dernières années. Objectif : désengorger les ports du Sud-Est du pays et encourager l'écoulement des produits agricoles du Centre-Ouest par les ports maritime du Nord. Les entreprises chinoises spécialisées dans le commerce du soja se sont impliqués dans ces projets que depuis peu. COFCO, première entreprise chinoise de négoce agricole opérant au Brésil est devenue le premier client de la société Hidrovias do Brasil, principal transporteur sur le bassin du fleuve Amazone. La Banque des Brics, dont le siège est à Shanghai a libéré récemment un prêt de 50 millions d’USD destiné à financer la modernisation de la route qui relie les zones de production de soja du Mato Grosso aux terminaux portuaires localisés sur les affluents de l’Amazone. Qua-rante nouveaux terminaux portuaires doivent encore être installés sur la région, notam-ment avec le concours d’investisseurs chinois. [2] Les objectifs déclarés de cette initiative (une stratégie de développement proposée par le président Xi Jinping de la République populaire de Chine en 2013) sont d’encou-rager la libre circulation des biens et services, une distribution efficace et efficiente des ressources et une intégration profonde des marchés en reliant les pays d'Asie, d'Europe et d'Afrique et leurs mers voisines. La Chine entend ouvrir ce partenariat à toutes les nations intéressées. Elle met l’accent sur une coopération économique accrue entre l’Europe, l’Asie et la Chine, via la création d’une ceinture économique terrestre et une nouvelle route de la soie maritime. Pékin a déjà ouvert des lignes de crédit pour des projets dans les pays d'Europe centrale et orientale. A la clef, construction d'autoroutes, de ports, de parcs industriels, de centrales électriques, de réseaux de fibre optique et beaucoup de chantiers s'inscrivant dans le cadre de la "nouvelle Route de la soie", ima-ginée par Pékin pour faciliter le transport rapide des marchandises entre Europe et Extrême-Orient. [3] La première difficulté soulevée est celle de la dette que contracteraient vis-à-vis de la Chine les pays bénéficiaires d’investissements en infrastructures et nouvelles capacités de production.

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Qui sommes nous?

Jean-Yves Carfantan, économiste, consultant en économie agricole. Analyse et suit l’évolution de l’économie et de la politique au Brésil depuis 30 ans. Vit entre São Paulo et Paris.  Il anime ce site avec une équipe brésilienne formée de journalistes, d’économistes et de spécialistes de la vie politique nationale.

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