France 2 et l'agriculture du Mato Grosso.

C’est un reportage de 4 minutes environ diffusé au cours du journal de 20 heures sur France 2, le 20 décembre dernier. Un excellent exemple des supports de communication que savent utiliser les grandes chaînes publiques françaises dans la guerre d’influence à laquelle elles participent. Le sujet ? L’utilisation de produits phytosanitaires (en l’occur-rence, les journalistes parlent de pesticides) sur une des communes du Mato Grosso productrices de soja : Lucas de Rio Verde, située au centre de l’Etat. La journaliste auteur de ce reportage commence par dire que la municipalité se trouve en Amazonie. Elle ou-blie de préciser qu’il s’agit de l’Amazonie légale, c’est-à-dire d’un périmètre administratif bien plus large que la fameuse forêt et qui englobe effectivement l’Etat du Mato Grosso. Le téléspectateur français qui ignore à peu près tout de la géographie et de la législation brésiliennes imagine évidemment (est-ce l’effet recherché ?) que les champs immenses qui apparaissent sur les premières images ont été récemment ouverts grâce à la des-truction de la forêt. En réalité, sur cette zone de plaine du centre de l’Etat, les terres sont cultivées depuis des décennies. Dans cette enquête furtive et partisane, à aucun moment ne sont évoquées les contraintes phytosanitaires que doit gérer l’agriculture en climat tropical humide. Aucune donnée chiffrée n’est fournie sur la consommation par hectare des produits de l’agrochimie (une comparaison avec les bassins céréaliers français serait pourtant intéressante). Le choix des interlocuteurs dont le rôle est valorisé (une équipe de chercheurs universitaires) ou caricaturé (un employé agricole manipulant des produits chimiques et qui passe pour un irresponsable absolu) permet de construire un message univoque : l’agriculture du Mato Grosso est une activité qui met systé-matiquement en péril la santé des habitants et l’environnement. Comble d’horreur, le soja qu’il s’agit de planter est…. transgénique….


Localisation de la commune de Lucas de Rio Verde.


L’ancien ministre de l’agriculture Neri Geller, originaire de l’Etat du Mato Grosso, agriculteur et aujourd’hui député fédéral, a droit à quelques minutes d’interview. Geller cherche à expliquer que les nombreuses molécules dont la commercialisation a été récemment autorisée par les pouvoirs publics sont destinées à remplacer des formules agro-chimiques plus dangereuses pour la santé humaine et l’environnement, ce que tous les acteurs locaux informés savent. Sa parole est subtilement discréditée. Mr Geller n’est-il pas un élu membre du "puissant lobby agricole" qui opère au Congrès ? L’argument est moins important que la personnalité qui le formule….Le reportage ignore évidemment les recherches d’organismes publics et privés qui travaillent sur une utilisation mieux maîtrisée des produits de l’agrochimie. C’est le cas par exemple de la Fondation Rio Verde créée sur la commune de Lucas de Rio Verde il y a plus de 20 ans….Le clou de cette séquence de quatre minutes, c’est le message presqu’explicite envoyé aux téléspectateurs français. N’importe quel observateur informé sait que depuis des années l’essentiel du soja récolté dans le Mato Grosso est commercialisé sur la Chine. La reporter qui apparaît à l’écran ne s’encombre pas de statistiques d’exportation. Pour elle, le soja empoisonné du Mato Grosso est d’abord écoulé sur le marché européen et singulièrement vers l’hexagone….En outre, avec la mise en œuvre de l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur, ces flux devraient doubler…....La journaliste imagine sans doute qu’avec la levée des barrières commerciales (qui ne concerne pas le soja, importé depuis des lustres sans être taxé par l’Union européenne), les consommateurs européens vont se gaver de poulets ou de porcs nourris avec des ressources fourragères venues du Mato Grosso…Elle leur annonce à l'avance une invasion de leurs assiettes par un soja qui viendra ruiner leur santé...


L'agriculture du Mato Grosso est l'un des grands greniers à grains de la planète. Sa tra-jectoire (le secteur a été développé depuis 50 ans) est la démonstration de ce savent faire les Brésiliens en combinant esprit d'entreprise, recours à la technologie et connais-sances agronomiques. Cette aventure a contribué à améliorer la couverture des besoins alimentaires de la population brésilienne et de nombreux pays étrangers. Elle a permis d'améliorer les revenus des habitants de la région (qui présente l'un des meilleurs indicateurs de développement humain du pays). Le reportage occulte totalement cette histoire, il ne retient que des pratiques agricoles qui sont excessives mais ne sont pas le fait de tous les agriculteurs du Mato Grosso.


L’auteur de ces lignes n’est pas un défenseur acharné de l’agrochimie. Il critique volontiers l’usage parfois excessif qui est fait des pesticides, fongicides ou herbicides sur le Centre-Ouest du Brésil, notamment en cultures annuelles comme le soja. Il sait aussi que dans le contexte pédoclimatique de la région (fortes chaleurs diurnes, humidité, pro-fils des sols), il ne peut y avoir d'agriculture viable sans protection des plantes contre les innombrables attaques de parasites et d'insectes; Le recours à des molécules chimiques est difficilement évitable. L’utilisation de techniques de contrôle biologique est encore embryonnaire et ne donne pas de résultats satisfaisants sur le plan économique. Sur ces enjeux majeurs et complexes, on aimerait que les journalistes français ne soient pas les militants arrogants d’une guerre informationnelle qui les dépasse. On souhaiterait qu'ils commencent par acquérir eux-mêmes des connaissances de base sur la région évo-quée, les contraintes agricoles, les réalités économiques...


Il s’agit là sans doute d’un voeux illusoire. Curieux métier que celui qui consiste à aborder le réel pour produire des images, des représentations biaisées, des visions partielles et orientées du monde. La journaliste auteur de cette séquence est basée à Rio de Janeiro, à 2252 km par la route de Lucas de Rio Verde…Elle est plus convaincante lorsqu’elle parle de la région où elle vit, celle des plages et du carnaval, riche de ces clichés sur le Brésil qu’aiment les européens….Consciemment ou non, elle a bien joué son rôle de petit soldat de la guerre informationnelle et commerciale ce soir du 20 décembre sur la chaîne publique française…..


Les téléspectateurs qui veulent connaître l’agriculture du Mato Grosso (l’un des premiers greniers de la planète) devront aller chercher ailleurs….

Qui sommes nous?

Jean-Yves Carfantan, économiste, consultant en économie agricole. Analyse et suit l’évolution de l’économie et de la politique au Brésil depuis 30 ans. Vit entre São Paulo et Paris.  Il anime ce site avec une équipe brésilienne formée de journalistes, d’économistes et de spécialistes de la vie politique nationale.

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