L'armée au pouvoir ?


La crise politique en cours, la présence massive d’officiers généraux et supérieurs issus des trois armes (terre, mer, air) au sein de l’exécutif, les appels répétés de groupes d’ex-trême-droite en faveur d’une intervention militaire, les attaques récurrentes du Président Bolsonaro contre les institutions républicaines : tous ces éléments semblent annoncer une prochaine rupture institutionnelle, un coup de force de l’armée ou une transition bru-tale d’un régime démocratique vers un pouvoir autoritaire appuyé par les casernes.


Les observateurs du monde militaire brésilien divergent. Pour certains, la Présidence Bolsonaro est une étape décisive d’un processus engagé autour de 2014. A compter de cette date, des membres influents des Etats-majors, des officiers encouragés par leurs troupes ont voulu restaurer la capacité d’influence politique que les forces armées avaient perdue après le retour à la démocratie en 1985. Cette restauration avait d’abord un objectif de défense des intérêts de l’institution militaire elle-même. Jusqu’en 2012 (lorsque le second gouvernement Lula a fait adopter un programme de modernisation des armées), le potentiel de défense a été affaibli du fait de restrictions budgétaires. Les équipements disponibles et opérationnels ont vieilli. Compte tenu des rémunérations proposées, la carrière militaire a perdu en attractivité pour les générations les mieux for-mées. Au-delà de ces enjeux, la récupération d’une capacité d’influence sur le pouvoir civil visait aussi à imposer progressivement un modèle de démocratie autoritaire, à affai-blir ou à asphyxier les organisations de gauche, à rétablir le primat de valeurs conser-vatrices de défense de l’ordre, de la famille patriarcale traditionnelle et de la religion chrétienne. Bolsonaro serait donc l’instrument de cette reconquête, le jouet ou l’otage de stratèges en uniformes qui ont compris que la reprise du pouvoir ne peut plus résulter d’une rupture institutionnelle brutale, d’un coup de force. Il ne suffit pas que les tanks sortent des casernes. Il faut que l’armée impose des limites à la démocratie, qu’elle pro-tège la société des menaces que porte le libéralisme politique sous toutes ses formes.


Pour d’autres observateurs, les quelques 3000 militaires désormais présents au sein de l’Administration Bolsonaro seraient embarqués malgré eux dans un processus de radica-lisation politique qu’ils chercheraient à freiner. A l’origine, ces patriotes souvent très con-servateurs (sympathisants de la droite traditionnelle ou de l’extrême-droite) ont voulu mettre leurs compétences techniques au service d’un Président qui refusait de cons-truire un gouvernement d’ouverture. Ministres, membres de cabinets, conseillers prési-dentiels, ces officiers généraux chercheraient désormais à limiter les marges de ma-nœuvre des forces d’extrême-droite qui soutiennent Bolsonaro. Bien décidés à respecter la lettre et l’esprit de la Constitution, ils seraient finalement les pompiers de tous les in-cendies qu’allument les pyromanes bolsonaristes depuis plus de 500 jours.


Quel rôle peuvent avoir dans les prochains mois les forces armées sur la scène politique intérieure ? Avant de revenir sur la question, il est utile de présenter succintement les institutions militaires d'aujourd'hui. Le premier article de la série consacré à cette présen-tation.


1. Les institutions militaires brésiliennes.

Au Brésil, l’armée de terre, la marine de guerre et l’armée de l’air ont trois missions cons-titutionnelles : défendre la patrie, garantir le fonctionnement et le pouvoir des institutions républicaines et intervenir à la demande de celles-ci pour assurer le primat de la loi et l’ordre. Ces trois forces sont fédérales et subordonnées au Ministre de la Défense. Le commandant suprême des trois armes est le Président de la République. La sphère mili-taire ne se limite pas à ces trois institutions. Les polices militaires des Etats fédérés ne peuvent pas être être ignorées. Chargées du maintien de l’ordre public et de la répres-sion, ces organisations sont placées sous la responsabilité administrative des gouver-neurs des Etats fédérés. Selon la Constitution, elles forment néanmoins des forces sup-plétives et une réserve de l’armée de terre. Cela signifie qu’en cas de crise institu-tionnelle grave, de désordres politiques et sociaux extrêmes, ces polices sont auto-matiquement mises à dispositions du commandement de la première des forces armées.

1. La puissance militaire.


Dans les trois forces existantes, outre un personnel civil, on distingue trois catégories de militaires. Les personnels de carrière sont des militaires dont toute la vie active se dé-roule entièrement à l’intérieur de l’institution. Ils sont recrutés par concours après un par-cours de formation réalisé au sein d’écoles spécialisées gérées par les forces concer-nées. Ainsi, les futurs officiers de l’armée de terre doivent intégrer un cycle préparatoire à l’école des cadets de Campinas (São Paulo). A l’issue de cette première étape, les cadets intègrent une formation supérieure à l’Académie Militaire d’Agulhas Negras (AMAN) de Resende (Rio de Janeiro). Il existe aussi une filière de formation pour les officiers de la Marine et une pour les officiers de l’armée de l’air. La seconde catégorie de personnels combattants est constituée d’engagés recrutés par contrats et pour une durée de pré-sence limitée au sein des forces armées (maximum de 8 ans) afin d’y exercer des mis-sions techniques spécifiques (médecins, pharmaciens, logisticiens, etc..). Certains de ces contractuels peuvent avoir un grade d’officiers. La troisième catégorie de combattants est formée par les recrues du service national, sélectionnées au sein de la cohorte d’appelés du contingent.


Au total, les trois forces représentaient en 2019 un effectif de 384 199 personnes (civils inclus), dont 143 465 militaires de carrière (36,5%), 150 734 engagés et civils et environ 90 000 soldats du contingent. A cet effectif de militaires et combattants en activité, il faut ajouter l’effectif total des personnels des polices militaires estimé pour l’année 2019 à 500 000 environ[1].



Effectifs des trois armes en 2019.

Source : Ministère de la Défense.


Selon l’observatoire international GlobalFirePower qui évalue la puissance militaire de 138 pays, le Brésil se situait au début de 2020 au 10e rang mondial, derrière les Etats-Unis, la Russie, la Chine, l’Inde, le Japon, la Corée du Sud, la France, le Royaume-Uni et l’Egypte et devant des Etats comme la Turquie, l’Iran, le Pakistan, l’Arabie Saoudite ou Israël. Cela signifie que sur le continent américain, en termes de puissance militaire, le Brésil serait au second rang, derrière les Etats-Unis et devant le Canada et la Colombie. En plus de l’effectif des forces combattantes actives, le Brésil possède une armée de réserve impor-

tante dont l’effectif est estimé à 1,34 million de personnes[2]. Le Brésil est aussi considéré comme la seconde puissance militaire du continent à l’aune du critère de la qualité et de la quantité d’armements aériens, terrestres et maritimes.


La puissance militaire significative du pays est aussi liée à l’existence d’une industrie na-tionale de l’armement capable de produire des armes légères, des véhicules blindés de tous types, des navires (y compris des sous-marins modernes) et des avions[3]. Le Brésil dispose d’une filière de fabrication de missiles de longue portée. L’armée de l’air et les autres forces utilisent un avion gros porteur national (le KC 390 de la firme Embraer). Outre son potentiel technologique, le Brésil se distingue aussi par le niveau de formation et de compétences de ses troupes (terre, air et mer). Ainsi, les plongeurs de combat de la marine sont considérés comme aussi efficaces que le groupe des opérations spéciales de la marine nord-américaine, les Navy Seals. L’armée de terre est une des rares forces du monde capables d’intervenir sur des terrains très difficiles comme la forêt amazo-nienne.


En 2019, les dépenses militaires du pays (27,8 milliards de dollars) représentaient 1,48% du PIB (contre 1,23% en moyenne pour l’ensemble de l’Amérique latine et 3,16% pour les Etats-Unis). Depuis la fin des années 1990, l’effort budgétaire en faveur de la défense mesuré en part de PIB a sensiblement baissé. Les gouvernements successifs ont à la fois avancé des prétentions stratégiques nouvelles (influence internationale, préservation du territoire et de l’Amazonie, lutte contre la criminalité) et rogné sur les crédits militaires. A partir du second gouvernement Lula, le Brésil a annoncé des objectifs ambitieux en ma-tière de défense. Plusieurs programmes de modernisation technologique ont été lancés. Les budgets militaires ont ensuite été réduits en raison de la dégradation de la situation économique nationale. Les forces armées ont cru que le pays allait devenir une puis-sance militaire majeure. Elles ont dû se limiter ensuite à tenter de conserver une capacité d’intervention régionale. Plusieurs projets de modernisation de trois forces ont pourtant été définis mais sont souvent paralysés ou retardés par faute de crédit. La Marine poursuit un programme de construction de sous-marins modernes en coopération avec le France. Elle doit renouveler prochainement sa flotte de bâtiments de surface. Des con-traintes comparables pèsent sur les projets de l’armée de terre : un système de surveil-lance des frontières est en cours d’installation mais souffre de retards, le plan de dé-veloppement de lanceurs de missiles n’est pas achevé[4].


Près de 80% des dépenses sont liées à la rémunération des personnels et au fonctionne-ment des armées. Les officiers de carrière bénéficient de rémunérations enviables pour un pays comme le Brésil. Les personnels des trois armes et de la Police militaire sont très avantagés par rapport au reste de la population en matière de retraites (pas d’âge mini-mum de départ, pension calculée sur le dernier salaire reçu, cotisations faibles). Pour limiter la progression des rémunérations et autres avantages, les états-majors et le gou-vernement cherchent depuis quelques années à limiter la part des effectifs de militaires de carrière. Le recrutement privilégie des contrats de courte durée et l’intégration d’en-gagés. La contrainte budgétaire est aussi à l’origine de la dénaturation du service mili-taire nationale. La conscription est obligatoire : elle concerne chaque année 2 millions de d'appelés. En réalité, au terme de la sélection, les trois armes ne recrutent que 90 000 soldats du contingent. La formation militaire de ces recrutés est lacunaire. C’est aussi le cas de celle proposée aux tiros de guerra. Faute de moyens, les trois corps rencontrent aussi des difficultés pour assurer le maintien des aptitudes au combat des réservistes.


2. L’armée de terre.


L’armée de terre (Exército en Portugais) a été créée officiellement au moment de l’indé-pendance, en 1822. Elle est placée depuis 1999 sous la tutelle du Ministère fédéral de la défense, au même titre que la Marine et l’Armée de l’air[5]. Cette force représente un effectif de 222 755 personnes en activité auquel s’ajoutent plusieurs centaines de milliers de réservistes. La flotte blindée de ce corps est constituée de 437 tanks et de 1820 véhi-cules d’usages divers. L’armée de terre dispose encore de 132 engins d’artillerie autopro-pulsés et de 565 engins d’artillerie tractés. Elle est équipée de 84 lanceurs de missiles.


En termes hiérarchiques et de structure de commandement, la force est dirigée par le commandant de l’armée de terre[6]. Le commandant et les généraux d’armées (plus haut grade chez les officiers généraux) forment un conseil permanent : le haut com-mandement de l’armée de terre qui fournit au commandement un appui, analyse la politique de défense terrestre et définit les axes stratégiques d’exécution. A l’échelon inférieur se trouve l’Etat-Major de l’armée de terre qui assure des fonctions de direction générale. L’Etat major gère des organes techniques d’assistance administrative et juri-dique, les ressources humaines, la formation, la logistique et l’ingénierie. Il est aussi responsable du service d’intelligence de l’armée de terre. C’est encore de l’Etat-Major que dépend un organe majeur : le commandement des opérations terrestres (COTER) qui coordonne l’utilisation des ressources humaines par la supervision de 8 com-mandements militaires, les structures opérationnelles qui dirigent les divisions et les brigades de l’armée.


Du point de vue territorial, la force terrestre est divisée en régions et en comman-dements militaires. Chacun des huit commandements régionaux est en permanence re-lié au COTER. Chacun des huit commandements encadre les divisions et brigades de l’armée (les structures opérationnelles). Sous les ordres des commandements régionaux sous placées 12 régions militaires, structures qui assurent la gestion des moyens admi-nistratifs et logistiques à l’échelle locale.


Sur le plan des ressources humaines, l’armée de terre est structurée en armes, cadres et services. Les armes concernent les soldats. Les cadres organisent les différents groupes d’officiers et ingénieurs qui ont en charge des questions techniques, administratives ou des tâches de soutien. Les services gèrent l’intendance (finances, approvisionnements) et les structures de santé. Au sein de l’armée de terre, on compte cinq armes. L’infanterie est formée par les soldats spécialisés selon les terrains d’intervention : forêt, blindés, montagne, parachutes, police de l’armée. La cavalerie utilise des équipements blindés et motorisés. Elle doit assurer la sécurité des autres formations de combat et intervenir avec ses propres moyens. Outre ces deux armes, existent aussi trois armes d’appui au combat : l’artillerie, l’ingénierie et les communications.




Revue des élèves-officiers devant l'Académie Militaire d'Agulhas Negras.


Les officiers et sous-officiers de carrière des différentes armes sont issus respectivement de l’Académie militaire d’Agulhas Negras (AMAN) et de l’école des sergents des armes de Três Corações (Minas Gerais). Ils sont répartis en quatre cadres. Le cadre de l’ingé-nierie militaire regroupe des gradés formés par l’Institut Militaire de l’Ingénierie. Ces of-ficiers et sous-officiers sont chargés d’assumer des missions scientifiques et techno-logiques de production de matériel de guerre à l’intérieur des centres de recherche et des usines et arsenaux de l’armée. Le cadre du matériel militaire réunit des officiers char-gés de la manutention de l’ensemble de équipements. Le cadre complémentaire des officiers réunit des engagés titulaires de diplômes de l’enseignement supérieur qui sont sélectionnés pour devenir des officiers de carrière. Les sélectionnés suivent une forma-tion à l’école de formation complémentaire de l’armée de terre de Salvador (Bahia). L’ar-mée de terre gère un important dispositif hospitalier et de soins. Les officiers de ce service sont recrutés après leur formation médicale et intègrent l’armée après avoir suivi une formation complémentaire à l’école de santé de l’armée de terre.




Bataillon spécialisé pour l'intervention en forêt amazonienne.


Sur un plan opérationnel, la structure de base de l’armée de terre est la division. La divi-sion regroupe entre 9000 et 12000 soldats répartis en brigades. L’armée de terre est composée de quatre divisions qui dépendent de trois commandements militaires (Est, Sud et Sud-Est). Les autres commandements militaires régionaux supervisent des brigades ou autres unités militaires. La brigade peut réunir jusqu’à 5000 militaires. Elle est subdivisée en régiments en bataillons. Le commandement militaire du Nord a sous ses ordres cinq brigades spécialement formées et entraînées pour intervenir en forêt ama-zonienne. La brigade des opérations spéciales est localisée à Goiânia (près de la capitale fédérale, au centre du pays) pour pouvoir rapidement se déplacer vers n’importe quel terrain d’opérations sur le territoire national. Pour des raisons historiques (l'Argntine a longtemps été perçue comme un pays rival), les brigades blindées et mécanisées sont placées sur les ordres du commandement militaire du Sud.


Les régiments sont des unités subordonnées aux brigades et structurant la cavalerie. Il existe des régiments de la cavalerie mécanisée, de la cavalerie blindée (tanks), des autres véhicules de combat, de la cavalerie de la garde présidentielle (garde montée). L’arme de l’artillerie dirige des groupes d’appui aux troupes (artillerie légère, artillerie anti-aérienne, artillerie autopropulsée. L’arme de l’infanterie dirige des bataillons spécia-lisés (aviation de l’armée de terre, communications, intervention en forêt amazonienne).


3. Marine et armée de l’air.


La marine est la force armée responsable des opérations navales, de la surveillance et de la protection des eaux territoriales brésiliennes (le pays possède une façade maritime de 7367 km). Elle assure aussi des missions de police sur les principaux fleuves du pays. L’institution rassemble un effectif de 80 507 personnes. La plus ancienne force militaire du pays contrôle jusqu’à aujourd’hui la première flotte de guerre d’Amérique latine. Ses origines remontent à l’arrivée de la famille royale portugaise à Rio de Janeiro en 1808. A l’époque, la couronne débarque dans la colonie accompagnée des principaux bâtiments et d’une grande partie des effectifs de sa marine. A l’indépendance du Brésil, cette structure formera la base de la Marine impériale, une force qui prendra une part impor-tante à la guerre contre le Paraguay. Pendant tout l’empire (1822-1889), l’Armada Nacional (nom de la marine de guerre à l’époque) est parvenue à maintenir une flotte et des moyens militaires de bonne qualité par rapport à la situation que connaissaient les pays voisins.


Après l’instauration de la République en 1889, la marine de guerre voit son importance diminuer au profit de l’armée de terre. La flotte vieillit, devient obsolète. Au XXe siècle, une escadre assure des missions de surveillance des sous-marins de l’axe afin de pro-téger les navires alliés qui croisent sur l’Atlantique. Après le conflit, les missions de la Marine se limitent à des patrouilles le long des côtes. Il faut attendre les années soixante-dix pour que la force soit dotée de sept nouvelles frégates construites au Royaume-Uni. Les navires seront modernisés à la fin des années 1990 et constituent jusqu’à aujourd’hui les principaux bâtiments de l'escadre. En 2000, la force fait l’acquisition de l’ancien Porte-avions français Foch qui sera désarmé en 2017. Outre les sept frégates mentionnées, la marine dispose encore de 2 corvettes, de 22 navires pa-trouilleurs, de 6 sous-marins et de 5 navires chasseurs de mines. Elle est encore équipée de bâtiments de transport de troupes et de blindés et d’embarcations fluviales. Enfin, la force navale dispose de ses propres hélicoptères et d’avions de chasse Skyhawk.


Depuis la fin des années 1990, en dépit des contraintes budgétaires, la marine a cherché à améliorer ses capacités d’intervention pour mieux protéger les eaux territoriales et les ressources naturelles exploitées sur le littoral (pétrole off-shore). Elle a créé en 1997 un groupe de plongeurs de combat. Les moyens humains et techniques du corps de fusiliers-marins ont été renforcés pour assurer une meilleure surveillance des côtes et des fleuves. Le corps compte aujourd’hui 14600 combattants (militaires engagés et de carrière). Au sein de ce corps, un groupe d’élite, le bataillon des opérations spéciales, est chargé de la protection de la frontière maritime et dispose aujourd’hui de moyens mo-dernes. Il est appuyé dans ses missions par une force aéronavale de 1300 combattants disposant de 23 avions de chasse, de 80 hélicoptères et d’avions de reconnaissance et de transport.


En 2009, dans le cadre d’un programme de coopération avec la firme française Naval Group, le Brésil a engagé la construction de cinq nouveaux sous-marins, dont un à pro-pulsion nucléaire. Le premier bâtiment de la série, le Riachuelo, a été mis à flots en décembre 2018. En octobre 2019, les opérations d’assemblage du second sous-marin ont été achevés. Le dernier submersible à propulsion nucléaire devrait être livré en 2024. Le contrat entre la marine brésilienne et Naval Group prévoit des transferts de tech-nologie et la construction au Brésil d’un chantier naval ultra-moderne[7].




Le sous-marin Riachuelo lors de sa mise à flots en 2018.


L’Armée de l’air brésilienne (FAB) a été officiellement créée en 1941, pendant la Seconde Guerre Mondiale. Au cours du conflit, les pilotes de chasse de la FAB ont pris part aux campagnes de destruction de sous-marins ennemis menées par les alliés dans l’Atlantique Sud. Ils ont aussi été engagés dans la bataille pour la libération de l’Italie. Durant la seconde moitié du siècle dernier, le développement de la FAB va contribuer de façon décisive à l’essor de l’industrie aéronautique nationale. Longtemps force auto-nome, relevant d’un Ministère de l’aéronautique, la FAB a été placée sous la direction du Ministère de la Défense à compter de 1999. Elle est dirigée par un commandement de l’aéronautique (COMAER) qui est responsable pour la gestion opérationnelle de toutes les opérations menées par la FAB.


L’armée de l’air brésilienne est la première force aérienne de l’Amérique latine. Elle as-sure la défense de l’espace aérien national. Réunissant un effectif de 80937 combat-tants, militaires d’appui et personnels civils, la FAB dispose de 55 avions de chasse, de 198 appareils d’entraînement, de 242 hélicoptères et de divers appareils de transport, de missions spéciales (reconnaissante, patrouille maritime, secours). Organisée en quatre commandements opérationnels (chasse, surveillance, transport, appui à la marine), la FAB a mis en œuvre au cours des dernières années de nouveaux programmes stratégi-ques. Le plus important est le Système de Protection de l’Amazonie (SIPAM), dont le volet opérationnel est désigné sous l’acronyme SIVAM (Système de Vigilance de l’Amazonie). Le SIVAM est un important réseau de radars, de dispositifs de télédétection et d’équipes d’experts chargés de protéger la forêt amazonienne. Depuis 2002, la FAB a engagé un suivi radar renforcé en utilisant des radars embarqués sur des avions assurant un survol 24h sur 24 de la région.


Depuis 2017, la FAB assure l’exploitation du premier satellite national, le satellite géo-stationnaire de défense et de communications stratégiques. Ce programme améliore les communications militaires et contribue également à des usages civils (accès internet).


4. Les Polices Militaires.


Au Brésil, les missions de sécurité publique sont assumées principalement par les Etats fédérés. Les polices civiles exercent les fonctions de police judiciaire[8]. Elles sont subor-données aux gouverneurs des Etats fédérés et dirigées par un commissaire (delegado) officier de police judiciaire. La fonction de police répressive et de maintien de l’ordre public est assurée par un autre corps, également organisé au niveau de chaque Etat : la police militaire qui constitue une force auxiliaire et de réserve de l’armée de terre.



Ce lien entre les polices militaires et l’armée de terre a été instauré par la constitution de 1936. Il s’est consolidé pendant la dictature militaire (1964-1985), les polices militaires assurant alors de plus en plus des missions de répression politique. Le statut de "forces auxiliaires de réserve de l’armée" a été maintenu après la redémocratisation, ce qui implique un contrôle militaire sur l’instruction, l’armement et les effectifs des polices. Cette particularité distingue le Brésil de la majorité des pays démocratiques où les polices de répression et de maintien de l'ordre sont contrôlées par le ministère de l’Inté-rieur, de la Justice ou de la Défense. Le contrôle de l’institution militaire sur le fonction-nement des polices militaires se traduit de plusieurs manières. L’acquisition d’armes et de véhicules pour les polices des Etats doit être approuvée par l’état-major des armées. L’organe supérieur de supervision des activités policières est intégré à l’Inspection générale des polices militaires de l’état-major. Les grades suivent le modèle militaire, du soldat au colonel. Les crimes commis par les policiers en service relèvent de la justice militaire.




Groupe de choc de la Police Militaire pendant une manifestation de rue à Rio de Janeiro.


Les polices militaires opérant au niveau de chaque Etat fédéré sont chargés de la répres-sion des actes illicites en cours ou ayant eu lieu. Elles ont aussi la responsabilité du main-tien de l’ordre. Intervenant de manière ostensive (arrestations en flagrant délit, exécution de mandats d’arrêt), les policiers militaires sont aussi chargés de gérer (et éventuel-lement de réprimer) toutes les formes de réunion dans l’espace public. Les Polices Militaires disposent de leurs propres services d’intelligence (connus sous le sigle P2) chargés de collecter des informations sur les activités criminelles et tous les évènements qui peuvent avoir lieu dans l’espace public. Les Polices Militaires sont considérées com-me des forces particulièrement violentes, responsables de nombreux homicides. Con-frontées directement à une criminalité de plus en plus puissante, les Polices Militaires des Etats sont également les forces de sécurité publique qui subissent le plus de pertes humaines au cours des missions qu’elles assument.


5. Les forces armées et la "menace intérieure".


Selon la constitution de 1988 (article 142), les fonctions des forces armées incluent, outre la défense de la patrie et des institutions (exécutif, Congrès et pouvoir judiciaire), le maintien de la légalité et de l’ordre. Cela signifie que chacun des trois pouvoirs peut solliciter l’intervention des forces armées pour traiter de questions intérieures et que cette intervention a lieu dès qu’elle est autorisée par le chef de l’Etat. En pratique, les opérations dites de maintien de la Loi et de l’Ordre impliquant l’armée ont lieu lorsque les moyens dont disposent les forces de sécurité publique sont insuffisants pour faire face à des graves situations de perturbation de l’ordre public. Dans toutes les opérations de ce type qui ont entraîné une intervention de l’armée sur les dernières années, la décision a été prise par le Président de la République après avoir été sollicité par des gouverneurs.


Le Brésil se distingue de la plupart des pays qui n’emploient leurs forces militaires que pour affronter et réduire des menaces externes. Pourquoi cette spécificité ? Il y a d’abord le poids d’une histoire. Les forces armées (principalement l’armée de terre) ont été directement impliquées dans la construction de l’unité nationale après la fin de l’empire dans la mesure où elles ont empêché des sécessions régionales, fixé les frontières du pays-continent et réduit des révoltes locales. L’armée a été impliquée dans la vie poli-tique intérieure de façon presque continue jusqu’au milieu des années 1980, lorsque la démocratie a succédé à la dictature. Cette fonction de garant de la loi et de l’ordre à l’intérieur du territoire a été régulièrement rappelée depuis la proclamation de la République en 1889 jusqu'aux années récentes. Toutes les constitutions fédérales suc-cessives (1891, 1934, 1946, 1967, 1988) ont considéré qu’au-delà de la défense de la patrie, les forces armées avaient vocation à garantir le respect de la légalité et l’ordre au plan intérieur.


Au-delà des pesanteurs historiques, il faut aussi évoquer un débat plus actuel. Depuis la Seconde Guerre Mondiale, les forces armées brésiliennes n’ont plus jamais été engagées sur un terrain d’opération classique. En revanche, elles assument de plus en plus des missions de service public à l’intérieur du territoire national sur des régions défavorisées. En forêt amazonienne, l’éducation, le transport et la santé sont souvent assurés par des militaires. Ces constats ont fait naître dans l’opinion un courant favorable à une réorien-tation des missions des forces armées. Dans un contexte de développement spec-taculaire de la grande criminalité sur plusieurs régions du pays et des espaces frontaliers stratégiques comme l’est de l’Amazonie, nombreux sont les observateurs qui plaident pour un engagement plus régulier et plus important des forces armées sur des missions de sécurité intérieure qui pourraient compléter la défense du territoire. Ils ajoutent que l’implication régulière de l’armée sur le terrain de la sécurité intérieure permettrait de renforcer les forces de police qui sont désormais insuffisantes pour faire face à l’essor de réseaux criminels puissants.




Opération de police conduite par l'armée de terre à Rio de Janeiro en 2018.


Les experts brésiliens des questions de sécurité et de défense des droits de l’homme soutiennent que les forces armées ne sont pas préparées pour assurer des tâches de maintien de l’ordre au plan intérieur. Ils ajoutent que confrontées à des menaces internes, elles peuvent déployer des moyens disproportionnés. Des épisodes intervenus au cours des années passées montrent que ces craintes sont fondées. Des opérations de maintien de l’ordre à l’échelle de grandes mégapoles ou de quartiers impliquant l’armée de terre ont pourtant été de plus en plus fréquentes sur les 20 années écoulées. Elles peuvent entraîner des améliorations temporaires en termes de réduction des homicides, de paci-fication de zones urbaines ou de diminution d’activités criminelles. Spectaculaires, elles permettent aux pouvoirs publics locaux de montrer qu’ils n’hésitent pas à mobiliser d’importants moyens. Elles ne constituent pourtant pas une solution durable face à l’es-sor de la criminalité, de la violence et de l’insécurité.


Face à la menace intérieure croissante que représente les réseaux criminels, l’engage-ment de forces militaires préparées à affronter des bandes fortement armées peut être une nécessité. La législation devrait évoluer pour mieux encadrer ces missions et les tâ-ches spécifiques confiées aux militaires. Elle doit aussi être aménagée pour que la fonction intérieure des armées n’autorise en aucun cas le recours à la force pour imposer une rupture institutionnelle.

A suivre : le projet politique des états-majors.


[1] A ces effectifs des forces armées il faut ajouter une population de volontaires du service national qui suivent une préparation militaire organisée par l’armée de terre tout en poursuivant leurs activités professionnelles ou leurs études. Désignés sous le terme de tiros de Guerra (TG), les groupes de jeunes conscrits sont organisés au niveau des communes. Après plusieurs mois d’instruction au maniement des armes, ils sont versés à l’armée de réserve. On comptait 224 groupes de tiros de guerra répartis sur tout le ter-ritoire national en 2019. Chaque année, 12000 jeunes recrues nouvelles intègrent les groupes. [2] Au Brésil, les réservistes peuvent être appelés à servir sous les drapeaux en cas de guerre. La population de réservistes est composée des anciens militaires du contingent (y compris les tiros de guerra), les policiers militaires, les membres du corps des pom-piers militaires et les militaires de carrière retraités qui ont moins de 65 ans. A l’âge de 65 ans, ces anciens militaires de carrière abandonnent la réserve et sont réformés (ils ne peuvent plus être appelés sous les drapeaux en cas de conflit). [3] La puissance militaire est aussi liée à l’autonomie dont bénéficie le pays en termes de ressources naturelles (réserves importantes de pétrole, de minerais, capacité d’enrichis-sement de l’uranium). Le Brésil dispose de capacités technologiques qui lui permet-traient de devenir une puissance nucléaire militaire. [4] L’armée de l’air s’en sort mieux. Elle est parvenue à renouveler ses capacités de transport et d’attaque en acquérant des gros porteurs KC 390 et des appareils de chasse Gripen fournis par la firme suédoise SAAB. Dans le cadre d’une coopération avec l’Afrique du Sud, elle a mis au point un missile de courte portée et procède à l’acquisition de missiles européens Meteor. [5] L’armée de terre brésilienne a joué un rôle majeur au moment de l’indépendance, permettant à la fois au pays de s’imposer face aux résistances de la puissance coloniale et d’assurer le maintien de l’intégrité d’un vaste territoire sur les premières années de l’empire du Brésil (1822-1889). Elle doit faire face pendant tout le XIXe siècle à des révoltes internes. A l’extérieur, pendant le règne de Pedro II (1831-1889), elle est engagée aux côtés de l’Argentine dans une guerre contre le Paraguay (entre 1835 et 1845). Au XXe siècle, l’armée de terre participe à la Seconde Guerre Mondiale aux côtés des alliés (la Force Expéditionnaire Brésilienne contribue à la libération de l’Italie). Elle sera l’acteur principal du coup d’Etat militaire de 1964 et imposera ensuite un régime dictatorial pendant 21 ans. Depuis la promulgation de la constitution de 1988, outre ses missions constitutionnelles, l’armée de terre participe à des missions internationales de paix (sous l’égides des Nations Unies) à l’extérieur du Brésil. [6] Poste assumé aujourd’hui par le Général Edson Leal Pujol. Après avoir assumé des fonctions de comman-dement dans la cavalerie, le général a dirigé de 2009 à 2011 l’Académie d’Agulhas Negras. Il a ensuite dirigé la mission de maintien de l’ordre des Nations Unies en Haïti à partir de 2013. En 2018, lorsqu’il a été choisi par le futur Président Bolsonaro pour commander l’Armée de terre, il assurait la direction du service de recherche scientifique de l’armée. [7] Force militaire la plus ancienne du pays, la Marine est considérée au sein du monde militaire comme un corps aristocratique et particulièrement conservateur. Traditionnel-lement, les officiers de la Marine sont issus des classes les plus favorisées de la société. Le corporatisme des élites de la force navale, les conditions historiques de sa création, la relative négligence dont l’Etat fédéral a fait preuve à l’égard de sa marine pendant des décennies ont rendu très difficile son intégration avec les autres composantes de la défense nationale. Il a fallu attendre la création du Ministère de la défense en 1999 pour que disparaisse le Ministère de la Marine qui existait depuis le début de l’empire. Sur le plan opérationnel, la force navale est dirigée par un amiral qui assume le poste de commandant de la marine. Ce commandant a sous ses ordres les officiers généraux qui dirigent les forces navales de 6 régions maritimes et de deux commandos de fusiliers marins. [8] Recueil de plaintes de victimes et de dénonciations, constat d’infractions commises, enquêtes et investigations, recherche des auteurs d’infractions et de crimes, rassemble-ment de preuves.

Qui sommes nous?

Jean-Yves Carfantan, économiste, consultant en économie agricole. Analyse et suit l’évolution de l’économie et de la politique au Brésil depuis 30 ans. Vit entre São Paulo et Paris.  Il anime ce site avec une équipe brésilienne formée de journalistes, d’économistes et de spécialistes de la vie politique nationale.

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