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Le Brésil reste otage de la "vieille politique (1).



L’Etat privatisé.

 

Quiconque a observé la vie politique et celle des institutions brésiliennes sur une longue période ne peut pas échapper à ce constat. Quelle que soit l’orientation idéologique des forces au pouvoir, aucun mandat présidentiel ne se passe sans qu’éclate au moins un scandale dit de corruption. Les médias sont souvent à la manœuvre. Ils révèlent à l’opi-nion des pratiques, des comportements transgressifs et des crimes que leurs auteurs auraient préféré dissimuler. Aujourd’hui, les réseaux sociaux prennent le relais et divul-guent eux-mêmes des méfaits pour créer le buzz lorsque les responsables sont des per-sonnalités en vue, des acteurs majeurs de la vie nationale. Tant que la révélation nourrit l’audience (cela peut durer quelques jours ou quelques mois), la répétition des discours moralisateurs, les confessions des accusés confèrent à l’évènement les apparences d’un accident lamentable qui ne devrait évidemment plus se reproduire. Lorsque les crises politiques induites par les accusations de corruption, de fraudes, de malversations sont concentrées dans le temps, il y a toujours des candidats aux prochaines élections qui viennent annoncer qu’une fois au pouvoir ils sauront nettoyer les écuries d’Augias.

 

Le monde médiatique comme les candidats épurateurs utilisent le langage de l’indigna-tion morale. La corruption active et passive, la concussion, le népotisme, le détourne-ments de fonds publics et autres malversations sont abordés comme relevant de la seule responsabilité individuelle des personnalités impliquées. La dénonciation légitime ne débouche pas sur l’élucidation des mécanismes et des pratiques qui rendent possible de tels crimes. Très rares sont les enquêtes et travaux de chercheurs portant sur l’origine et la logique de telles transgressions qui font l’objet de communications en direction du grand public. A l’analyse du système qui rend possibles les accidents révélés par des journalistes et des juges scrupuleux, on préfère la description des mœurs pervers des personnalités incriminées. Les symptômes les plus crapuleux sont décrits. Le diagnostic n'est pas approfondi.

 

Sur les dernières décennies, la fréquence et l’excès des scandales, la progression d’une culture d’anomie au sein de l’establishment politique ont entraîné dans l’opinion une forme de fatigue collective. Dans un pays où une partie de l’électorat est désormais pola-risée à l’extrême, les influenceurs d’un camp idéologique cherchent encore à exploiter sans limite les malversations, les actes de corruption et tous les crimes du camp d’en face comme si ce dernier avait le monopole de telles pratiques transgressives. La majo-rité des Brésiliens ne se laissent plus embrigader par telle ou telle écurie d’influenceurs et restent lucides. Ils savent que dans la plupart des formations, l’éthique et la morale, le simple respect du mandat reçu, de la chose publique et de l’intérêt commun ne sont pas des valeurs privilégiées. Ils constatent que leurs représentants sont ailleurs, qu’ils ont d’autres affaires à traiter que les problèmes auxquels la masse des habitants est confron-tée. Ces élus utilisent l’Etat pour faire prospérer leurs réseaux d’influence, les patrimoi-nes de leurs clans, de leurs amis et familles.

 

Les citoyens indignés sont de plus en plus lassés par cette réalité. Ce ne sont pas les discours idéologiques classiques et de tous bords qui pourront leur redonner espoir. Ils attendent que les affaires publiques soient prises en main par des personnalités respon-sables qui donnent la priorité absolue à l’intérêt collectif. Ils attendent la fin d’un Etat largement privatisé. Ces citoyens savent que depuis des lustres un modus ope-randi fonde la conduite et les décisions d’un nombre trop élevé de leurs représentants et dirigeants. C’est une analyse de ce modus operandi qui est proposée ici. Un important secteur de l’establishment politique utilise des mandats électoraux et des postes de pouvoir au sein de la sphère publique pour se servir et non pour servir. Ces élus et dirigeants ignorent ce que signifie la recherche du bien commun et de l’intérêt général. Leur carrière n’est pas au service de l’Etat. Ce dernier doit, avant tout, nourrir leurs intérêts particuliers et ceux de leurs clientèles.

 

Les électeurs les plus âgés et les plus avisés ont conscience que sans remise en cause radicale de ce modus operandi, le pays ne changera pas. A la veille du scrutin majeur d’octobre prochain, les promesses, les discours démagogiques, les propositions miro-bolantes pleuvent déjà mais ne suscitent guère l’enthousiasme. Les électeurs désabusés savent que le Brésil doit rompre avec des mœurs politiques de l’Ancien Régime pour que le pays connaisse de vrais changements.  Les vrais enjeux politiques n'ont pas de rapport avec les affrontements idéologiques d'estrade, spectaculaires mais décalés par rapport à la pratique réelle de la gestion des affaires publiques.


 Des affrontements d'estrade qui trompent de moins en moins l'électorat.


1. Un système politico-institutionnel hybride.

 

A la fin du XIXe siècle, alors que de nouvelles valeurs collectives émergeaient (libéralis-me, démocratie, république), l’establishment politique brésilien a enfilé des habitats neufs par-dessus ses défroques anciennes. Il a créé un système hybride où tous les codes modernes et traditionnels s’entrecroisent. Aujourd’hui, l’organisation et le fonction-nement de la vie publique combinent deux logiques de fonctionnement opposées. Le Brésil du XIXe siècle est doté d’institutions, de normes, d’organes de représentation poli-tique et de gestion des affaires publiques qui présentent tous les attributs d’une orga-nisation étatique moderne. Le système de gouvernement s’appuie sur l’autorité de la loi et non pas sur la subordination de sujets à un pouvoir personnel. L’Etat et les nombreuses entreprises du secteur public sont gérées avec le concours de fonctionnaires technique-ment compétents. A tous les niveaux (fédéral, régional, municipal), les gouvernements exécutent des politiques publiques (infrastructures, conjoncture économique, action so-ciale, éducation, sécurité, défense etc..) discutées puis adoptées par des institutions législatives. Ces actions ne relèvent ni du fait du prince, ni d’un mode de gestion em-prunté à celui d’un propriétaire privé de biens. En résumé, la politique de l’Etat a toutes les caractéristiques de celle d’un Etat libéral et démocratique.

 

Pourtant, une autre logique infléchit, parasite et pervertit la première. Elle est désignée sous le terme de "patrimonialisme". Une partie de l’establishment politique gère les affai-res publiques pour servir avant tout ses intérêts privés. Notables régionaux, caciques de partis entourés d’une foule d’amis et de dépendants occupent les innombrables postes et fonctions bureaucratiques dans le but principal ou exclusif de capter et d’entretenir des privilèges, d’accroître leur capacité influence, leurs revenus personnels et ceux de leurs affiliés. Ces notables et groupes tendent à privatiser la sphère publique pour per-pétuer leur règne. Ils gèrent l’Etat en fonction de leurs seuls intérêts. Elus et dirigeants des administrations centrales et collectivités territoriales forment une caste qui privilégie les initiatives, les projets, les dépenses qui servent ses intérêts de groupe parasitaire. Cette logique patrimonialiste ancienne opère à tous les niveaux de la vie publique. Le notable traditionnel récemment élu maire d’une commune se considère souvent comme le nouveau propriétaire de sa ville. Il va installer sa famille, ses amis et tous ses obligés aux postes-clefs de l’administration municipale. Pendant son mandat, il cherche à impul-ser des projets d’investissement qui serviront sa propre clientèle politique. Il a tendance à confondre le budget de la commune avec sa caisse personnelle. Il considère même ce mode d’instrumentalisation des institutions publiques comme normal : ses fonctions lui confèrent des droits personnels dont il entend bien bénéficier. Aujourd’hui encore de nombreux politiques choisissent cette carrière car elle est pour eux la manière la plus facile et la plus rapide de s’enrichir. Dans ces conditions, les principes qui fondent l’Etat libéral et démocratique moderne (bien commun, intérêt général, chose publique, sens de l’Etat…etc.) deviennent de simples oripeaux.

 

L'establishment politique fonctionne comme un réseau de relations destiné à s’élargir pour se reproduire. Ce réseau recrute et coopte des membres issus de toutes les classes sociales, les ralliant autour d'un objectif commun : étendre la sphère d’influence de l’Etat et s’approprier les ressources publiques au détriment du reste de la société. L’essor du réseau dépend de la création de liens personnels forts. Pour intégrer la caste, il faut entretenir des contacts avec les grands, identifier les notables et les clans les plus dynamiques et pourvoyeurs d’opportunités, pratiquer un opportunisme débridé. Une fois intégré, l’individu et sa famille ou son cercle d’influence deviennent les clients, les dé-pendants d’un notable régional ou d’un cacique politique national. Ces affiliés bénéficient en retour de solides avantages (sinécures au sein des administrations et entreprises publiques, emplois, prise en charge des familles) et de possibilités d’enrichissement personnel. En contrepartie, ils assurent l’expansion de la sphère d’influence de leurs parrains. Ils peuvent régulièrement vérifier la pertinence de l'adage attribué à Machiavel : "aux amis, tout, aux énnemis la loi". Les membres des réseaux ainsi constitués échappent largement à la rigueur du droit . Ils échappent au principe d’égalité de tous les citoyens. Au minimum, petites mains des campagnes électorales locales, ils sont mieux traités que d’autres par les édiles de la commune, obtiennent des facilités, des avantages parti-culiers. Au mieux, élus et caciques politiques nationaux et leur foule d’assesseurs, diri-geants d’administrations centrales et d’entreprises publiques bénéficient de régimes juri-diques particuliers et d’accommodements bienveillants (grâce à la mobilisation d’avocats performants) lorsqu’ils transgressent trop clairement le droit. Il est très rare qu'une fois condamnés ils accomplissent effectivement leur peine.

 

A tous les niveaux du système politico-institutionnel (municipalités, Etats fédérés, Etat fédéral), la conception et la réalisation des politiques publiques sont parasitées ou déna-turées par le jeu des intérêts particuliers et des stratégies d’influence d’une noblesse largement transpartisane. Derrière ce qui semble le service du bien commun, il y a l’ap-pétit des caciques politiques et de leurs clientèles, l’appétit de tous les groupes consti-tués pour vivre de la privatisation de l’Etat. A l’intérieur de ces groupes et entre eux, les relations sont régulées avant tout par les échanges de faveurs personnelles. L’appa-rence, c’est la défense d’idéaux, d’idéologies, de programmes. C'est aussi l'affrontement des appareils politiques et des militants, chaque camp défendant sa cause avec une ardeur bruyante. Il y a aussi une réalité politique beaucoup plus terre à terre. Cette réalité, c’est le "physiologisme", déterminant des conduites, des stratégies, des objectifs d’un grand nombre d’acteurs de la vie publique. Ce terme a une connotation biologique. Il veut faire référence aux besoins essentiels de nombreux acteurs de la vie publique, à leurs appétits. Les politiciens ont un rôle principal : fournir des avantages à leurs clien-tèles, les "nourrir". Ils ont donc des appétits de postes de pouvoir et de ressources publiques, autant d'éléments qui leur permettront d'exercer leur fonction vitale. Pour exister dans la vie publique et remplir cette fonction, ils doivent aussi satisfaire des appétits de postes, de fonds publics de leurs clientèles. C’est la satisfaction de ces appétits qui oriente l’action des élus et de tous ceux qui forment leurs cours.


L'establishment politique : un réseau fondé sur des échanges de faveurs.  


Ce « physiologisme » ne formate pas seulement le fonctionnement des institutions de l’Etat central ou celui des grandes entreprises publiques. Il intervient aussi dans la vie des assemblées législatives et la réalisation des campagnes électorales. Point essentiel : cette logique de satisfaction des appétits et des échanges de faveurs opère à des degrés divers au sein de toutes les formations politiques. Elle est cependant particu-lièrement prégnante au sein des partis dits du Centrão. Ce terme désigne toutes les nombreuses organisations politiques qui n’ont pas été créées et n’existent pas pour défendre un projet, revendiquer une idéologie ou une vision de l’avenir du pays. Ce sont des associations de clans et de factions basées sur des relations personnelles de dépen-dance et d’échanges de faveur. Structurées autour de notables nationaux, régionaux ou locaux, elles ne sont ni de droite ni de gauche. Les appellations choisies par les caciques fondateurs ne trompent pas les observateurs avisés. Le Parti des Progressistas (PP) n’est pas plus progressiste que les autres. La formation dénommée Républicanos n’est pas un club de défenseurs acharnés de la République. Le Parti Social-Démocrate (PSD) n’a au-cun projet social-démocrate bien défini. Tous ces organisations n’ont qu’une seule fina-lité : utiliser l’appareil de l’Etat pour maintenir les privilèges et capacités d’influence de leurs leaders et affiliés. Elles militent pour le statu quo social et politique et s’associent souvent à la droite conservatrice du Partido Liberal (PL). 


Les groupes parlementaires à la Chambre des députés en juin 2026.

 

Les partis du Centrão se vendent aux forces politiques capables de satisfaire leurs appé-tits. Ces organisations hébergent toutes les personnalités ambitieuses et leurs dépen-dants qui voient dans la vie politique un champ d’opportunités pour leurs affaires per-sonnelles et leurs stratégies d’influence. Elles sont très importantes au sein du Congrès fédéral. A la Chambre des députés, elles représentent à la mi-2026 un bloc de quelques 273 parlementaires. Sans un appui du Centrão (ou d’un grand nombre des voix qu’il repré-sente), le gouvernement fédéral ne peut pas parvenir à faire voter des textes. Il doit donc en permanence marchander avec les leaders des formations concernées. Dès son investiture en janvier 2023, Lula a ainsi offert des portefeuilles ministériels et des direc-tions d’administrations centrales aux leaders de partis comme União, PSD, PP, MDB…

 

Investissement initial : les campagnes électorales.

 

Comment se manifeste très concrètement ce patrimonialisme ? L’observation de ce qui se passe depuis quelques mois au sein du monde politique et à l’approche des élections générales d’octobre prochain fournit les premiers éléments de réponse. On abordera ensuite ce qui va se passer au niveau du gouvernement fédéral dès le lendemain de ce scrutin. Enfin, on décrira quelques aspects de la vie parlementaire nationale.

 

Les campagnes électorales sont longues et très coûteuses. Plusieurs mois avant des élections générales comme celles qui approchent, les formations politiques sont impli-quées dans cinq opérations simultanées. La première est d’assurer à l’échelle locale et sur un pays de taille continentale la promotion du candidat choisi pour le scrutin prési-dentiel. La seconde opération se réalise au niveau de chaque Etat fédéré. Il s’agit d’orga-niser et de conduire la campagne du candidat prétendant au poste de gouverneur. C’est aussi au niveau de l’Etat fédéré que doivent être menées les campagnes de promotion et de soutien des candidats à la députation fédérale et au Sénat. Au sein de chacun de ces Etats, il faut enfin organiser et conduire les campagnes de tous les « amis » qui postulent un siège au sein de l’assemblée législative locale. Au total, une formation politique qui entend ne pas apparaître comme un simple groupe régional mais être une force nationale doit cette année présenter ou soutenir un candidat à la Présidence de la République, 513 candidats à la députation et 54 postulants à un mandat de sénateur au niveau fédéral, 27 prétendants aux postes de gouverneurs des Etats fédérés et 1059 aspirants au titres de membres des 27 assemblées législatives locales. Cette formation doit mener ou appuyer sur la même séquence de temps de quelques mois les cam-pagnes de 1654 postulants à divers mandats.

 

Il s’agit aussi pour les candidats et leurs partis de toucher de nombreux électeurs répartis sur un vaste territoire. L’Etat de São Paulo a une superficie égale à la moitié de celle de la France métropolitaine. Il est le plus peuplé du Brésil. Cette année, on y recense 33,6 mil-lions d’habitants en âge de voter. L’Etat le moins peuplé est le Roraima, en Amazonie. On y recense près de 385 000 électeurs vivant sur un territoire presqu’aussi important que celui de la Roumanie. Au total, le Brésil devrait compter 158 millions d’électeurs en octo-bre prochain et le pays est grand comme 16 fois la France. Les coûts individuels de chaque campagne sont étalonnés financièrement en fonction de l’importance du poste électif convoité, du périmètre géographique de la circonscription électorale, de la di-mension du corps électoral à toucher et à mobiliser et de la « générosité » des candidats qui embauchent et rémunèrent de nombreux agents électoraux.

 

Ces coûts intègrent très souvent tous les efforts réalisés par les candidats pour con-vaincre les électeurs, voire pour acheter leurs votes. Dans tous les scrutins, un grand nombre de candidats offrent des cadeaux ou des faveurs aux électeurs jusqu’à la veille du vote  (fournitures scolaires, denrées de première nécessité, inscription dans des éco-les du réseau public, facilité d'accueil dans des établissements de soins, distribution de repas, voire coupes de cheveux, etc.). Dans une enquête menée par Transparency Inter-national début 2019, 40 % des Brésiliens interrogés avaient admis avoir reçu, au cours des cinq années précédentes, des propositions fréquentes de pots-de-vin ou de faveurs diverses en échange de leur vote pour un candidat. Cette pression psychologique per-pétue sous une forme plus "moderne" une tradition très ancienne (encadré). 

 


En 2022, le coût moyen de la campagne d’un candidat au poste de député fédéral a atteint 231 000 USD mais de nombreux candidats ont dû dépenser beaucoup plus. Le parti de Bolsonaro présentait alors 502 candidats et celui de Lula 369 à la chambre des députés. La campagne de Lula pour le scrutin présidentiel a représenté alors un coût de près de 17,12 millions d’USD et celle de Bolsonaro une facture de 8,15 millions d’USD. Une faible part de l’investissement énorme que doivent réaliser les principales forma-tions politiques est financée grâce aux cotisations de leurs membres. Les partis béné-ficient aussi de ressources publiques (le fonds électoral, dont les élus du Congrès définissent eux-mêmes le montant). Tout cela ne permet pas de couvrir tous les frais engagés en périodes électorales. Une part des dépenses de campagne doit être cou-verte par des dons de particuliers et la contribution d’entreprises. Les soutiens les plus généreux n’hésitent d’ailleurs pas à se couvrir en répartissant leurs contributions sur tous les candidats qui ont des chances sérieuses de l’emporter. Ces concours ne sont pas gratuits ou n’expriment pas seulement des préférences idéologiques. Ils sont très intéres-sés. Les donateurs attendent du ou des candidats qu’ils aident à faire campagne un retour sur l’investissement. Ces financements privés des campagnes sont comme des opérations de préemption sur de futurs contrats publics et commandes de la part des administrations.


 

Plus généralement, la plupart des électeurs qui se sont engagés aux côtés d’un candidat pendant la campagne (agents électoraux rémunérés, militants, associations, syndicats, organisations professionnelles, etc..) attendent des retours qui peuvent prendre des formes très diverses, de l’octroi d’une subvention à l’offre d’emplois au sein des admi-nistrations publiques. Tous ces collaborateurs savent que les mandats électoraux sont courts. Militants et donateurs sont pressés et insistants. Le parlementaire, le maire ou les membres d’un gouvernements ont peu de temps pour renvoyer l’ascenseur. Ils sont donc encouragés à gérer la machine publique avec le souci prééminent de "nourrir" leurs clientèles…

 

Retours sur investissements.

 

Projetons-nous au lendemain des prochaines élections générales. Dès les premières heures qui suivront le scrutin, au niveau fédéral comme à celui des Etats fédérés, le système institutionnel va fonctionner comme une grande entreprise de nominations ou d’allocations de postes. Les critères bureaucratiques et techniques, la compétence et le mérite des individus concernés seront moins pertinents que les logiques d’affiliations partisanes, de confiance interpersonnelle, d’alliance et d’échange autour d'intérêts politi-ques et matériels. Les nominations sont principalement orientées par les prébendes et avantages concrets qu'elles génèrent, tout en consacrant des rapports de pouvoir. Répétons-le : l’appétit pour l’accès à des postes dans la sphère publique, l’octroi de ces postes en échange d’un soutien n’est pas un comportement propre à tel ou tel camp idéologique. Cette logique politique traverse et influence pratiquement toutes les forma-tions politiques. Souvent, elle domine totalement leur mode de fonctionnement.

 

Au plan fédéral (gouvernement et administrations centrales, institutions législatives, pou-voir judiciaire, entreprises publiques nationales) comme au niveau des collectivités terri-toriales, les nominations à des postes de décision sont fortement politisées. Cette caractéristique n’est pas propre au Brésil. La plupart des Etats ont recours à ce mode de renouvellement des responsables, désigné sous le terme de système des dépouilles (spoil system en anglais). La particularité du Brésil, c’est l’ampleur considérable de la politisation. Le système des dépouilles opère à grande échelle. Il est pratiqué par tous les décisionnaires des exécutifs et dirigeants nommés, du chef de l’Etat fédéral aux ministres en passant par les gouverneurs des Etats fédérés et leurs délégués (les secrétaires des Etats fédérés), les directeurs des administrations et présidents d’entre-prises publiques, les maires des 5571 municipalités et leurs secrétaires municipaux. Tous ces acteurs ont un pouvoir de nomination et en usent. Le spoil system brésilien agit aussi en profondeur. On ne compte pas les échelons administratifs et techniques où les décideurs peuvent placer des personnes de confiance, des fidèles qui occupent des postes dits commissionnés.

 

Cette profondeur du spoil system est aussi liée à l’existence d’un vaste secteur nationa-lisé. Au niveau fédéral, l’Etat détient le contrôle direct ou indirect de 117 entreprises dont plusieurs grandes banques (Banco do Brasil, Caixa, etc..), des firmes industrielles (Petro-bras), des compagnies de recherche et d’exploitation minière, des sociétés de gestion de ports et d’aéroports, des opérateurs du secteur de l’électricité et des télécommu-nications, les services postaux. Les Etats fédérés et les communes gèrent aussi des entreprises industrielles et prestataires de services. Au total, on comptait en 2025 plus de 600 firmes contrôlées par la puissance publique assurant environ un tiers du PIB. Dans la plupart de ces structures, les postes de direction sont également en négociation lors des tractations qui ont lieu entre les exécutifs élus et les forces politiques qu’ils veulent rallier. Le secteur nationalisé est fournisseur de sinécures pour les factions politiques qui se partagent le pouvoir. Il permet d’élargir le champ de mise en œuvre du système de dépouilles [1]. Au niveau des administrations publiques comme à celui des entreprises contrôlées par l’Etat, le système de dépouilles est régulièrement réactivé en raison de la courte durée des cycles électoraux (4 ans ).


Après l'élection du Président Lula, à partir d'octobre 2023.... 


L’intérêt que peuvent avoir les postes ministériels, les directions des ministères et secré-tariats d'États fédérés, les fonctions et charges publiques ou encore des directions des grands services de l'État et des entreprises publiques, est fonction de l'importance des ressources que ces postes permettent de contrôler. Les organes les plus convoités par les hommes politiques et les partis alliés aux exécutifs élus dans les trois échelons de gouvernement sont ceux qui disposent des budgets les plus importants. Les calculs ne portent pas seulement sur les ressources directes que sont les dotations budgétaires. Ils englobent aussi les ressources indirectes, notamment celles manipulées par le biais des marchés publics à même de favoriser, par des irrégularités fort communes, tel client ou telle entreprise qui a soutenu le parti ou le candidat. S'établit ainsi une véritable hiérar-chie des postes animant la curée.

 

Les attributions de portefeuilles ministériels, de membres de cabinets, de pratiquement tous les postes de la haute fonction publique disposant de compétences décisionnelles ou gestionnaires de ressources substantielles sont réalisées dans le cadre de négocia-tions entre les responsables des exécutifs (la présidence fédérale, les gouverneurs des Etats fédérés, les maires) et les forces politiques (partis, factions de partis, notables) disposés à les soutenir. Ce sont les leaders de ces forces politiques ralliées qui indiquent les noms de leurs proches destinés à occuper les postes offerts en échange de l’appui qu’ils organiseront au sein des instances législatives (Congrès fédéral, assemblées des Etats et chambres municipales).  Ce mode de nomination concerne les ministères et les administrations fédérales, les services décentralisés représentant l’Etat central à l’échelle locale. Il concerne les gouvernements et la bureaucratie des 27 Etats fédérés. Il fonc-tionne aussi au niveau des nombreuses entreprises publiques relevant de l’Etat central, des Etats fédérés ou des municipalités. À leur tour, et en accord avec leurs leaders politi-ques nationaux ou régionaux, les présidents, directeurs, superintendants, responsables de grands départements et services administratifs et de ces nombreux organismes publics et semi-publics nomment des alliés, des fidèles, des clients à des postes inter-médiaires, jugés économiquement sensibles.

 

En 2024, l’ensemble des administrations publiques brésiliennes employaient 12,65 millions d'agents Sur ce total, un peu plus de 8,45 millions de personnes étaient des fonctionnaires permanents recrutés sur concours. Près de 2,79 millions d’employés ne bénéficiaient pas de ce statut (personnels contractés pour des missions à durée déter-minée ou recrutés hors concours). Enfin, on recensait quelques 1,42 million de postes de confiance ou dits commissionnés, occupés principalement par les amis fidèles, dépen-dants et affiliés des leaders de formations politiques proches du pouvoir. Point essentiel : aux trois niveaux des pouvoirs publics, la majorité de ces postes (grassement rémunérés) attribués à chaque élection sont des postes décisionnaires ou des postes de conseilleurs d’élus et de dirigeants. L’activité et les politiques des administrations publiques sont ainsi organisées et exécutées par des personnes désignées sur une base essentiellement politique modulée par les préoccupations d'ordre tactiques ou liées à la conjoncture gouvernementale (gouvernabilité, négociations entre les partis, jeux d'influence). Lors-que la compétence est mise en avant comme critère de nomination, nul n'est dupe de ces justifications.

 

Ce système de nominations politique n’est pas dissimulé. La majorité des responsables et forces politique estiment que la confiance doit fonder les rapports dans la conduite des affaires publiques. Dans un système de pouvoir où prédominent les liens inter-personnels et politiques, la compétence technique n'est pas considérée comme un gage suffisant de loyauté. Les alliances pré-électorales et postélectorales se nouent et se dénouent en liaison directe avec l'état des négociations dans ce système de répartition des charges et fonctions publiques entre partis et leaders politiques. Les menaces qui pèsent sur les votes dans les Assemblées législatives réaniment assez régulièrement les cycles de marchandages. De ce fait, des positions avantageuses conquises au cours des négociations peuvent aussi, parfois, se révéler précaires. Au gré des alliances en recom-position, au gré d'intérêts circonstanciels, des ministres et secrétaires  d'État, des diri-geants d'entreprises publiques - et, par voie de conséquence, les personnes nommées par ceux-ci aux différents échelons des organes publics - peuvent se voir remerciés sur l'heure et devoir laisser leur place aux membres et clients d'une nouvelle coalition.

 

Ajoutons encore ici un point important. Une fois élus ou placés à la tête d’un ministère, d’une collectivité territoriale ou d’une entreprise du secteur public, les dirigeants ne se contentent pas de peupler les directions en plaçant alliés et clients. Ils recrutent fré-quemment directement des membres de leur parentèle. Le népotisme est en principe interdit mais en réalité très pratiqué, notamment au sein des collectivités locales. Un double avantage découle de ces pratiques : des rapports de confiance en principe ren-forcés, mais aussi des opportunités démultipliées d'enrichissement et d'accumulation au bénéfice d'une famille [2].

 

Une fois que les caciques politiques et leurs protégés ont obtenu les postes de décision convoités, c’est en utilisant les marchés publics que les vainqueurs d’un scrutin vont pou-voir renvoyer l’ascenseur à tous ceux qui ont soutenu l’entreprise de conquête du mandat électif. Ici encore, ce sont moins les affinités idéologiques qui jouent que les liens de fi-délité personnelle caractéristiques d’un système fortement clientéliste. Ces marchés constituent encore une source majeure d’enrichissement des personnels politiques et des alliés qui vont attribuer des contrats de fournitures d’équipements et de services à des entreprises avec lesquelles ils sont liés directement ou indirectement, y compris des parents proches. Les occasions de générer des affaires profitables ne manquent pas, des programmes de travaux publics en passant par les achats d’équipements scolaires ou de santé aux opérations de communication et de publicité lancées par l’Etat et les collectivités locales.


A suivre : Sports en chambres. 

[1] C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles il est difficile de privatiser les firmes du secteur public au Brésil.

[2] Le recours à la « main-d'oeuvre familiale », visible à tous les échelons de la fédération, est proportionnellement plus fréquent aux échelons régionaux et locaux. Des projets de loi émanant des Assemblées législatives des trois échelons de la Fédération ont été ici et là adoptés pour limiter le recours au népotisme, mais leur application et donc leur impact restent insuffisants. Le monde judiciaire lui-même se révèle être un terrain de choix des pratiques népotiques. Très nombreux sont les employés des tribunaux, des plus modestes aux plus hautes juridictions de l'État, qui occupent des postes dits de confiance et sont parents des magistrats.

1 commentaire


patrick.pluen
il y a 3 heures

Excellent article ! Dommage en effet que les médias brésiliens ne fassent pas l’analyse des raisons structurelles de ces problèmes : « La dénonciation légitime ne débouche pas sur l’élucidation des mécanismes et des pratiques qui rendent possible de tels crimes. » Question: comment le Brésil peut-il sortir de ces mécanismes pervers (issus en bonne partie de l’histoire du pays, avec les capitanias et le coronelismo) ? Est-ce même possible ?

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Qui sommes nous?

Jean-Yves Carfantan, économiste, consultant en économie agricole. Analyse et suit l’évolution de l’économie et de la politique au Brésil depuis 30 ans. Vit entre São Paulo et Paris.  Il anime ce site avec une équipe brésilienne formée de journalistes, d’économistes et de spécialistes de la vie politique nationale.

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