Lorsqu'une élection peut en cacher une autre.


Le 2 octobre prochain (et peut-être le 30 du même mois), le Brésil vote. Cette consul-tation est l’occasion d’organiser 5 élections simultanément [1]. Les 156,45 millions d’élec-teurs vont d’abord choisir le futur Président de l’Etat fédéral et le vice-Président. Chacun des postulants au poste de chef de l’Etat est associé dans un ticket avec un candidat au poste de vice-Président. Les deux personnalités ne sont pas nécessairement affiliées au même parti politique. Le modèle de ticket et de scrutin uninominal majoritaire à deux tours utilisé ici vaut aussi pour une seconde élection : celle des gouverneurs (et des vice-gouverneurs) des Etats fédérés. Pour ces deux élections, le second tour est organisé lorsqu’aucun des candidats n’a obtenu la majorité des votes valides (hors blancs ou nuls) au premier tour. Restent alors en course, les deux prétendants qui ont obtenu le plus de votes valides au premier tour.


Le 2 octobre, les électeurs brésiliens participeront aussi à trois autres élections. A cette date, seront renouvelées toutes les assemblées législatives, qu’elles soient fédérale ou locales (au niveau de chaque Etat fédéré). Ces scrutins législatifs concernent donc la Chambre des députés qui siège à la capitale fédérale (Brasilia) et les assemblées des Etats fédérés. Les députés fédéraux forment une assemblée de 513 membres. Chaque Etat fédéré dispose d’un quota de parlementaires fédéraux qui varie de 8 à 70 selon la taille de sa population. Ainsi, São Paulo, l’Etat le plus peuplé du Brésil, élit 70 représen-tants à la Chambre. Des Etats comme l’Acre, le Mato Grosso do Sul ou le Tocantins sont très peu peuplés. Ils disposent chacun de 8 représentants.


La place des trois pouvoirs à Brasilia. Au centre le siège du Congrès, à droite le palais du Planalto (Présidence). A gauche, le siège de la Cour Suprême (STF).


Les députés fédéraux et les députés locaux (pour chaque assemblée d’Etat, le nombre d’élus varie selon le nombre de députés fédéraux) sont élus selon un scrutin propor-tionnel de liste ouverte à un seul tour (voir ci-après). Enfin, le 2 octobre, les électeurs de-vront choisir un sénateur. Le scrutin est ici majoritaire à un tour. Tous les quatre ans, il s’agit de renouveler alternativement un tiers ou deux tiers du collège de 81 sénateurs (trois pour chaque Etat). Cette année, c’est un tiers de la chambre haute (27 sénateurs) qui est renouvelé (un siège est en jeu dans chaque Etat). Les élus de ces cinq scrutins pren-nent leurs fonctions à partir du 1er janvier 2023 et pour des mandats de quatre ans (à l’exception des sénateurs dont le mandat est de huit ans).


Le pouvoir réel du Président dépend de sa

capacité de négociation et de dialogue

avec les parlementaires du Congrès.


Au Brésil comme à l’étranger, l’élection la plus médiatique est évidemment la prési-dentielle à laquelle concourent 11 candidats cette année (dont le Président sortant et son challenger l’ancien chef d’Etat Lula da Silva). Le Président dispose de pouvoirs importants garantis par la Constitution. Face au pouvoir législatif, la Constitution de 1988 a instauré un organe exécutif fort, essentiellement incarné par le chef d’Etat. Il détient de larges compétences dans la mesure où il lance le processus d’élaboration des lois avec le Con-grès. Investi du pouvoir d’initiative, de promulgation et de sanction des lois, le président jouit également d’un droit de veto (susceptible d’être surmonté par un vote à la majorité absolue du congrès). En cas d’urgence, le chef d’Etat est également habilité à adopter des mesures provisoires (medidas provisórias) ayant force de loi, soumises à approbation ultérieure du Congrès tout comme il est habilité, en circonstances normales, à obtenir du Congrès une délégation législative lui permettant d’édicter des mesures comparables aux ordonnances françaises sous la Ve République.


Elu pour un mandat de quatre ans selon un scrutin majoritaire uninominal à deux tours, le chef de l’Etat peut être considéré comme la seule incarnation de la majorité politique à l’échelle de la nation. Sa capacité d’action est cependant limitée. D’abord parce que dans un système fédéral les 26 Etats fédérés (+ le District Fédéral) et les 5570 communes ont des compétences et des prérogatives propres. Ensuite parce qu’à l’échelle du pays, le chef de l’exécutif ne peut pas gouverner sans l’appui d’une majorité au Congrès. De sa ca-pacité de négociation et de dialogue avec les parlementaires dépend largement l’ef-ficacité de son action et son pouvoir politique réel.


La Constitution de 1988 confère d’importantes attributions au Congrès fédéral composé d’une chambre basse (la Chambre des députés) et d’une chambre haute (le Sénat fédéral). Depuis l’adoption de la Loi Fondamentale, des crises politiques, des ajustements institutionnels ont conduit le Brésil vers un régime semi-présidentiel au sein duquel le pouvoir fédéral se trouve fragmenté entre trois institutions majeures : le chef de l’exécutif, le Congrès et les présidents des deux chambres et, enfin, la plus haute instance judiciaire qu’est la Cour suprême, le Supremo Tribunal Federal (STF). Dans ce contexte, la Chambre des députés et le Sénat ont acquis une importance majeure. Alors que les médias brési-liens et étrangers concentrent leurs commentaires et analyses sur le scrutin présidentiel, les élections législatives sont devenues probablement aussi importantes que la désignation du chef de l’Etat pour le futur du pays.




Le système bicaméral brésilien permet un processus équilibré d’élaboration et de révision des lois. Les propositions faites par l’une des chambres sont toujours revues par l’autre chambre. Ce système permet encore la prise en considération de questions d’intérêt général et de problèmes qui relèvent de demandes de secteurs spécifiques de la population. La chambre basse, avec 513 parlementaires représentant les populations des Etats fédérés, est l’espace où peuvent s’exprimer les intérêts particuliers. La chambre haute, avec 81 élus, est l’institution qui traite de questions générales. Les deux fonctions principales de la Chambre des députés sont l’élaboration des lois et le contrôle de l’exécutif. Le Président doit rendre compte aux députés de l’exécution du budget. La Chambre des députés peut autoriser l’ouverture d’un procès en destitution du Président de la République (impeachment). Compte tenu de ces prérogatives, c’est principalement de la chambre basse qu’il sera ici question.


L’élection des députés.


Selon la Constitution, le député fédéral est le représentant au niveau central de la popu-lation de son Etat qui est sa circonscription d’origine. Il a été élu par un scrutin pro-portionnel à listes ouvertes. Cela signifie que la conquête d’un siège par un candidat dépend autant du nombre de voix qu’il a rassemblé sur son nom que de celui accumulé par son parti. Dans ce type d’élection, les électeurs peuvent exprimer leur choix en inscri-vant soit un nom soit un parti sur l'écran de vote. Les sièges obtenus par un parti sont en réalité ceux qu'obtiennent, nominativement, les candidats qui se présentent en son nom. Les voix obtenues au nom du parti sont réparties entre les candidats qui en ont besoin pour être élus [2].


A la veille d’entrer en campagne, le candidat et son parti sont confrontés à plusieurs défis. Le premier est lié à la dimension du territoire qu’ils souhaitent représenter et où ils cherchent à conquérir des suffrages. La circonscription sur laquelle le postulant se pré-sente est un territoire particulièrement vaste… Considérons l’exemple de l’Etat le plus peuplé, celui de São Paulo. Il possède une superficie de 248 209 km2. Premier collège électoral du pays, il regroupe aujourd’hui 34,67 millions d’électeurs. Cette année, les 1527 candidats qui briguent les 70 sièges de députés fédéraux attribués à l’Etat doivent donc se faire connaître auprès de millions d’électeurs répartis sur une circonscription qui a la dimension du Royaume-Uni. A l’autre bout du pays, au nord, l’immense Etat du Pará est moins peuplé. Les 6,082 millions d’électeurs désignent 17 députés. Les candidats doivent faire campagne sur un territoire dont la superficie est égale à deux fois celle de l’Ukraine et la population très dispersée (6 habitants au km2).


La circonscription est immense

et l'élection est personnalisée

à l'extrême.


Le second défi est lié au comportement de l’électeur moyen. Celui-ci choisit rarement un parti, un programme, une liste. Il vote pour un candidat qu’il identifie (chaque postulant est associé à un numéro), qu’il a approché, qu’il croit appartenir à son univers social (à son secteur professionnel, à sa commune ou région, à son église, à son syndicat) et qui dispose déjà à ses yeux d’un capital de popularité et de crédibilité. Les liens personnels (le fait que le candidat soit un proche du maire de la commune du pasteur d'une église influente ou d'un notable), le charisme, le sentiment donné à l’électeur qu’il peut et doit s’identifier à un candidat qui se présente comme la personne providentielle : ce sont là des atouts essentiels. L'élection est personnalisée à l'extrême. De ce point de vue, les parlementaires qui sollicitent un renouvellement de leurs mandats ont évidemment un avantage considérable sur leurs concurrents. Ils sont d'ailleurs connus et se promeuvent par leur prénom, comme des membres de la famille ou de l'entourage proche. Pour les postulants qui se présentent pour la première fois, l’enjeu majeur est d’avoir ou de se construire un nom et surtout un prénom, une image à l’échelle d’une circonscription très étendue. Cet enjeu est d’autant plus important que le scrutin est à liste ouverte : ce sont les candidats ayant réuni le plus de suffrages sur leurs noms qui vont occuper les sièges accordés à leur parti. Chaque candidat n’est donc pas seulement en compétition avec les postulants d’autres formations. Il joue contre les joueurs de sa propre équipe. Pour conquérir des électeurs, il s’agit d’engager une communication intense de proximité. Il est donc essentiel pour chaque prétendant de bénéficier du relais de formateurs d’opinion sur chaque commune. Il faut pouvoir compter sur des leaders politiques et de notables locaux qui sauront occuper les médias, animer les réseaux sociaux, organiser des meetings et recruter toutes les "petites-mains" qui vont convaincre les populations que le candidat est proche d’elles, qu’il sera un bon protecteur, un bon relais à Brasilia. Ces "pe-tites mains" distribueront des tracts, feront circuler des véhicules diffusant régulièrement des messages par haut-parleurs, seront présentes aux carrefours pour agiter des bande-roles. Grâce ces équipes de sympathisants, le candidat qui cherche à promouvoir sa personne sur un vaste territoire peut convaincre l’électorat qu’il possède un véritable don d’ubiquité.


Campagne très personnalisée pour les législatives fédérales : les affiches mentionnent le prénom du candidat et l'associent à une personnalité connue (Lula à gauche) ou à son ministère religieux (à droite).


De leur côté, pour maximiser leurs chances de réussite, les partis cherchent à augmenter la visibilité de leurs listes en intégrant à celles-ci des personnalités qui disposent déjà d’un capital de popularité (parlementaires candidats à une réélection, personnalités mé-diatiques, influenceurs sur les réseaux sociaux, vedettes du show-business ou du ciné-ma) ou peuvent mobiliser un secteur de l’électorat captif (gradés de l’armée et des forces de police, leaders syndicaux, dirigeants de corporations organisées). Sur ce dernier registre, avec l’expansion des églises évangéliques, la capacité à intégrer des leaders religieux (pasteurs, missionnaires, frères, évêques, etc..) est devenu un enjeu majeur. Tout candidat disposant d’un capital de popularité et lié à tel ou tel secteur de l’opinion est un atout essentiel pour composer les listes et maximiser le total de sièges conquis au terme du scrutin. Pour attirer des têtes d’affiche en son sein, utiliser des personnalités connues pour optimiser les chances de succès à l’élection, la plupart des partis ne peu-vent pas se contenter de parier sur les sympathies idéologiques ou personnelles. Ils doivent disposer des moyens financiers qui leur permettront de construire les meilleures campagnes en termes de contacts avec l’électorat et les relais d’opinion locaux, en termes de stratégie médiatique, de présence et d’efficacité sur les réseaux sociaux. En d’autres termes, les partis qui attirent et sont "porteurs" pour des candidats très connus ou moins connus, sont les formations dotées de ressources financières conséquentes.


Dimension du territoire, personnalisation du vote, mode de scrutin : ces éléments font de chaque consultation une opération extrêmement onéreuse pour les candidats et leurs partis. Les campagnes génèrent des frais de voyage, des dépenses de communication et de promotion considérables (et qui augmentent d’une élection à l’autre). Quelle soit la qualité de ses propositions, du programme dont il se réclame, le candidat qui est dans l’impossibilité de compter sur un parti organisé pour financer toutes ces opérations est évidemment voué à l’échec. La formation politique investit dans des candidats qui, une fois élus, auront l’obligation de ne pas oublier leurs bases…


Extrême fragmentation des partis politiques.


La personnalisation du vote, l’énorme coût des campagnes, les stratégies de notables usant et abusant du clientélisme sont aussi à l’origine d’une législation électorale et de normes sur le fonctionnement des partis politiques qui favorisent la multiplication des formations et une extrême fragmentation de la représentation nationale. Le pays compte aujourd’hui 32 organisations officiellement déclarées et reconnues. Plusieurs de ces for-mations sont des mouvements politiques structurés à l’échelle nationale, qui reven-diquent une identité idéologique et programmatique, qui portent des aspirations col-lectives et un projet de société. D’autres, nombreuses, sont des appareils destinés à servir la carrière d’un notable local ou régional déjà établi ou à promouvoir celle de per-sonnalités plus récentes dans la vie politique. On l’a vu : pour être élus ou réélus, ces individus doivent compter sur des relais municipaux, des leaders locaux, des formateurs d’opinion, des militants politiques qui constituent leurs appareils de proximité. Les appa-reils en question fonctionnent comme des clientèles : en contrepartie de l’appui militant fourni au candidat nouveau à la députation ou au vieux routier de la vie parlementaire, ils attendent des "retours". Une fois son siège acquis, le députe fédéral et son parti doivent "renvoyer l’ascenseur à la base", c’est-à-dire obtenir de l’Etat central des ressources finan-cières pour la région, faire que ses intérêts soient pris en compte. Il est aussi souvent question de fournir à la base des faveurs de toutes sortes.


Cette relation clientéliste favorise la multiplication de partis attrape-tout, qui n’ont aucune orientation idéologique particulière mais s’inscrivent dans une logique d’échange. Pour servir les clientèles locales de leurs élus, ils ont besoin du concours de l’Etat central qui gère l’essentiel des fonds publics. Ils attendent du Président qu’il use à bon escient de son pouvoir de nomination au sein du gouvernement (portefeuilles de ministres ou de secrétaires d’Etat), de la haute administration, des cabinets, des directions d’entreprises publiques. Les personnalités proposées par ces partis pour occuper des postes auront pour mission de renvoyer l’ascenseur à leurs bases [3]. En contrepartie, les dites forma-tions sont prêtes à participer à la majorité parlementaire sur laquelle doit s’appuyer l’exécutif fédéral pour gouverner effectivement. Ces formations politiques vendent leur soutien aux gouvernements de tous bords, de gauche ou de droite, dès lors que ceux-ci prennent en compte les contraintes des élus parlementaires qui doivent servir leurs propres bases locales. Elles sont désignées dans le jargon politique brésilien sous le terme de centrão. Le centrão est formé de toutes les groupes et leaders parlementaires dont la priorité est de capter des ressources contrôlées (postes, finances) par le gouver-nement fédéral. Le centrão englobe aujourd'hui au moins quatre partis politiques et 230 des 513 législateurs fédéraux (mais d’autres formations sont proches de ce "marais"). Chaque parti du centrão sert des clientèles identifiables qui peuvent être des régions, des corporations, des mouvements religieux…. C’est cette multiplicité d’appareils politi-ques qui fait du système de représentation brésilien un système très pulvérisé. Sur la législature actuelle (2019-2022), à la chambre des députés, les 513 sièges sont répartis entre 23 formations dont plusieurs n'ont aucune identité idéologique bien définie.


Le dilemme institutionnel brésilien.


Les différences entre modes de scrutins, l’importance des intérêts locaux dans l’élection législative, le poids des notables et des appareils politiques qu’ils animent : toutes ces raisons font que la majorité qui a élu le Président ne se retrouve pas mécaniquement dans les deux chambres du Congrès. Une fois élu, avant même son investiture, le pre-mier défi pour le futur Président est donc de construire une alliance parlementaire suf-fisamment large au Congrès afin de pouvoir obtenir l’approbation de lois (majorité de 50% des voix + 1). L’expérience montre qu’il est possible de conserver pendant quatre ans une telle base d’appui au Congrès et même de l’élargir si plusieurs conditions sont réunies. Le Président doit d’abord avoir un puissant leadership personnel et savoir exploiter le capi-tal politique dont il dispose pendant la période d’état de grâce qui suit son élection. Il doit montrer à la fois qu’il fera usage de toutes les prérogatives que lui confère la Consti-tution (pouvoir d’initiative pour les projets de loi les plus importants, détermination du calendrier des travaux législatifs) et qu’il est pleinement disposé à coopérer avec le Congrès. L’état de grâce qui commence après l’élection et se poursuit quelques mois après l’investiture (le 1er janvier) est une période pendant laquelle le chef de l’Etat doit affirmer qu’il représente désormais tous les Brésiliens et veut incarner l’unité de la nation. La symbolique des gestes et de la communication est ici fondamentale.


Le grand enjeu de la consultation électorale

d’octobre n’est pas seulement de savoir qui

de Lula ou de Bolsonaro sera Président

en janvier 2023.


Il s’agit encore de mettre en œuvre une politique d’ouverture. Entre octobre et janvier, lorsqu’il forme son gouvernement, le futur chef de l’exécutif fédéral doit inviter à le rejoin-dre des partis et des leaders qui n’ont pas nécessairement appuyé sa candidature mais avec lesquels il est possible de définir un programme de gouvernement. Il ne s’agit pas ici seulement d’offrir à ces ralliés des portefeuilles ministériels et des postes dans la haute administration. L’ouverture ne conduit pas nécessairement à répondre aux appétits intéressés du centrão. Si le prochain Président manifeste des capacités de négociation, fort du capital politique qu’il a obtenu après son élection, il peut parvenir à réunir des partis qui pèsent au sein de la Chambre et du Sénat. Une fois le gouvernement d’ou-verture formé, les processus de prise de décision doivent inclure un ample dialogue et une concertation poussée avec le plus large spectre de formations et de personnalités de la vie parlementaire.


Si ces conditions sont réunies, une coalition disciplinée est capable de garantir des con-ditions de gouvernabilité, c’est-à-dire de conduire de manière coordonnée le processus d’élaboration, de discussion et d’adoption de textes législatifs. Cette discipline mi-nimise les effets pervers induits par la fragmentation excessive des partis. Elle assure l’exécutif du soutien politique dont il a besoin et confère à son action un caractère de prévisibilité. Ce mode de fonctionnement du système politique a été désigné sous le terme de "présidentialisme de coalition". Il a été opérationnel sous les présidences Cardoso (1995-2002), Lula (2003-2010) et pendant le premier mandat de Dilma Rousseff (2011-2014). Pourtant, au fil des mandats présidentiels, le "présidentialisme de coalition" est devenu de plus en plus fragile et chancelant. Le leadership de Dilma Rousseff s’est éffrité. Celui du Président Temer (par interim) était fragile. Jair Bolsonaro n’a jamais été doté de cette qualité.


Salle des séances pleinières de la Chambre des députés du Congrès National.


Le chef de l’exécutif fédéral qui veut gouverner doit s’assurer que tous les projets qu’il envoie au Congrès sont conformes à la Constitution, c’est-à-dire à la Loi Fondamentale adoptée en 1988 et qui présente la caractéristique d’être un texte extrêmement détaillé. Il est impossible de réformer la fiscalité, de remettre en cause les régimes de retraites, de changer le code des mines ou celui concernant la production de pétrole, de rénover le mode d’élaboration du budget fédéral sans amender la Constitution. Cet impératif s’im-pose encore s’il s’agit de créer un nouveau programme de transferts sociaux, de fixer les règles de rémunération des agents municipaux ou de renforcer la protection des données personnelles. Les textes législatifs, les décrets, arrêtés et ordonnance de l’exé-cutif peuvent être annulés par des magistrats (dont l’indépendance est protégée) parce qu’ils sont jugés non conformes à la Constitution. N’importe quel élu représentant un groupe organisé quelconque peut donc facilement invoquer Une Loi Fondamentale devenue touffue et complexe et recourir à la Justice pour obtenir l’invalidation d’actes juridiques adoptés par la puissance publique au niveau fédéral ou à des échelons inférieurs.


Ces constats ont conduit tous les gouvernements depuis la fin des années quatre-vingt à contourner l’obstacle en proposant au Congrès des amendements à la Loi Fon-damentale. Le texte initial était déjà touffu. Il a été depuis 35 ans amendé à de multiples reprises (125 amendements adoptés entre 1992 et juillet 2022). C’est d’ailleurs pour éviter cette interférence des institutions judiciaires et pour faire en sorte que l’Etat fédéral mette en œuvre les politiques décidées que l’exécutif central et le Congrès national ont tant recouru à la méthode qui consiste à adopter des Projets d’Amendements Consti-tutionnels plutôt que de simples lois. Reste qu’en utilisant cette méthode, la Constitution en vigueur aujourd’hui est devenue un document infiniment plus complexe et détaillé que le texte initial. La proposition et l’adoption de Projets d’Amendement à la Constitu-tion (PECs en Portugais) sont devenus des méthodes courantes de gouverner et de légi-férer.


La Constitution de 1988 contient des clauses qui ne peuvent pas être modifiées par le législateur. L’une de ces clauses précise que l’adoption de PECs exige le recours à des votes à la majorité élargie à la Chambre et au Sénat. Le projet présenté doit être simultanément approuvé par les 3/5 des députés et des sénateurs. Dans ces conditions, si le Chef de l’Etat n’a pas constitué un gouvernement fédéral élargi, s’il n’a pas rassemblé une majorité solide au Congrès formée de parlementaires qui s’entendent sur un pro-gramme de gouvernement, il est très difficile pour l’exécutif de mobiliser 60% des parle-mentaires autour de grands projets de réforme sans satisfaire les solides appétits du centrão. En d’autres termes, l’exécutif doit entrer dans une logique de marchandage en offrant des postes, en débloquant des crédits, en favorisant des partis qui n’attendent que cela. Cette logique de satisfaction d’appétits considérables avait déjà fonctionné sous l’Administration Cardoso. Il avait fallu que le gouvernement cède au centrão pour obtenir le vote d’un amendement à la Loi Fondamentale destiné à permettre au Président en place de se présenter pour un second mandat consécutif. Sous les gouver-nements de Lula, le centrão a été mobilisé grâce à un système occulte (mais découvert par la Justice) d’achat des votes des parlementaires (le mensalão). Avec Dilma Rousseff, le centrão est devenu un allié de premier plan mais a fini par faire tomber une Présidente qui ne cédait pas à tous ses caprices.


Bolsonaro n’a pas cherché à nouer avec le Congrès un dialogue constructif. Il n’a manifesté aucun talent de négociateur, s’attachant dans un premier temps à dénoncer toutes les institutions et les parlementaires. Pour survivre politiquement et éviter la destitution, il a fini par confier les clés du pouvoir au centrão qui est aujourd’hui plus puissant que jamais. Le grand enjeu de la consultation électorale d’octobre n’est pas seulement de savoir qui de Lula ou de Bolsonaro sera Président en janvier 2023. C’est aussi et peut-être surtout de savoir avec quel Congrès le vainqueur du scrutin présidentiel devra gouverner. C’est de savoir si le centrão conservera ou accroîtra son poids au sein des institutions législatives.



 

[1] Au Brésil, le vote est obligatoire pour les personnes de 18 à 70 ans. Il est facultatif pour les personnes de plus de 70 ans et celles de 16 à 18 ans, qui peuvent également voter. [2] Le quotient électoral variant d’un Etat à l’autre détermine quels partis ont le droit d'occuper les sièges de la Chambre des députés. Ce quotient s'obtient en divisant le nombre de votes valides par le nombre de sièges en lice. Supposons que dans un Etat 30 millions de votes valides aient été enregistrés et que le nombre de députés à élire soit de 60. Le quotient électoral est donc de 500 000. Le parti A qui a obtenu 15 millions de voix pourra occuper 30 sièges. Le parti B qui en a obtenu 10 millions pourront occuper 20 sièges. Enfin, le parti C qui a réuni 5 millions de voix occupera les 10 sièges restants. Le nombre initial de sièges que les partis A et B pourront occuper est déterminé par le quotient de parti. Les sièges attribués à chaque parti sont occupés par les candidats qui ont obtenu le plus de suffrages à l’intérieur du parti. Par ailleurs, pour être élu, un candidat doit atteindre un nombre minimum de suffrages (10% du quotient électoral, soit 50 000 voix dans l’exemple). [3] Le renvoi d’ascenseur peut prendre la forme d’emplois offerts dans le secteur public et les entreprises contrôlées par l’Etat, la libération de financements ayant un impact favorable sur l’économie d’une région ou la situation d’un groupe d’intérêt. Cette libération peut être parfaitement légale dans le cadre de financements inscrits au budget (investis-sements en infrastructures, programmes sociaux, soutien à l’éducation, etc..). Elle peut aussi être réalisée en utilisant des procédés illégaux (appels d’offre frauduleux, surfac-turations, etc..).

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