Jair Bolsonaro, sur les pas d'Hugo Chavez (1).


Un Président populiste qui ne flanche pas.




Si l’ancien capitaine est réélu président lors du prochain scrutin d’octobre 2022, il instal-lera un régime autoritaire. S’il perd cette élection, il tentera de rompre l’ordre constitu-tionnel et de se maintenir au pouvoir. Le chef de l’Etat a d’ores et déjà mis en œuvre une méthode de déstabilisation des institutions clairement inspirée par la stratégie qu’Hugo Chavez a pratiquée après son arrivée au pouvoir au Venezuela, il y a deux décennies. Bolsonaro ne prépare pas un coup d’Etat classique, avec des tanks dans la rue, des institutions républicaines assiégées par des bataillons de militaires. Il travaille à miner l’unité de l’institution militaire, à la fragiliser afin qu’elle ne vienne pas, le moment venu, perturber le plan B qu’il mettra en œuvre en 2022 en cas de déroute électorale.


Depuis son arrivée au pouvoir en janvier 2019, Jair Bolsonaro n’a pas cessé d’attaquer et de tenter de fragiliser toutes les institutions de la jeune démocratique brésilienne. Trois expressions résument son projet politique : conserver le pouvoir, rompre avec l’ordre républicain et l’Etat de droit, imposer un pouvoir personnel. Depuis des mois, il annonce clairement qu’il n’acceptera pas le résultat du scrutin s’il vient à perdre face à son rival annoncé : l’ancien président Lula da Silva. Dans l’hypothèse d’une déroute électorale, pour empêcher l’alternance politique et conserver le pouvoir, Bolsonaro ne mise pas sur un coup d’Etat fomenté par les forces armées. Il compte sur la passivité de ces dernières. Il parie sur la résignation des casernes qui ne se manifesteront pas car elles seraient divi-sées. Cette division est précisément ce que cherche à favoriser depuis des mois le chef de l’Etat. L’insurrection viendra d’ailleurs. Elle sera le fait des polices militaires qui dépen-dent des Etats fédérés et peuvent, le moment venu, se rebeller contre des gouverneurs indociles, les écarter, réprimer férocement toute manifestation, s’en prendre à l’institution judiciaire. A ces forces officielles, les bolsonaristes chercheront à joindre des milices urbaines bien armées.



L'élève et le maître.


La soumission des états-majors.


En janvier 2019, lorsque l’Administration Bolsonaro entre en fonction, le nombre de mili-taires titulaires de portefeuilles ministériels, nommés dans la haute administration fédé-rale et assumant des postes au sein des cabinets double par rapport à ce qu’il était au sein du gouvernement Temer (2016-2018). Au total 6000 officiers et officiers supérieurs (dont de nombreux militaires de l’armée d’active) vont assumer des responsabilités poli-tiques au niveau de l’Etat fédéral. Sur les premiers mois du mandat présidentiel, plusieurs thèses ont tenté de justifier cette militarisation de l’exécutif. La participation massive d’officiers supérieurs aurait eu pour finalité de contrôler et de limiter les dérapages ou les errements d’un Président impétueux et provocateurs. Les militaires allaient civiliser l’homme, le contraindre à respecter le système institutionnel et les obligations associées à sa fonction. Ministres en uniforme, chefs de cabinets gradés ou directeurs d’admi-nistrations centrales issus des casernes allaient aussi mettre à la disposition de l’exécutif des compétences techniques diverses acquises au sein de l’institution militaire.


Ces deux lectures ont été largement démenties dans les faits. Les états-majors se sont pliés aux injonctions et aux desseins de Bolsonaro. En intégrant des militaires de la ré-serve et de l’active à son Administration, le chef de l’Etat a cherché à neutraliser les mé-contentements et le rejet que sa politique pourrait susciter au sein des trois armes. Les partenaires à qui l’on offrait des postes de prestige, des salaires revalorisés, des crédits supplémentaires ont été rapidement contraints d’avaler toutes sortes de couleuvres. Achetés et soumis, les militaires n’ont pas bougé lorsque Bolsonaro a exclu de son gou-vernement des généraux de la réserve qui refusaient d’être des "godillots". L’institution n’a pas bronché quand le chef de l’Etat est allé jusqu’à renvoyer son ministre de la Défense et le commandant en chef des trois armes (en mars 2021) [1].


Un épisode récent a confirmé l’incapacité de l’institution militaire de réagir face aux pro-vocations du Président. Le 23 mai dernier, le général Eduardo Pazuello et ancien ministre de la Santé a participé à un meeting de soutien à Bolsonaro, une initiative totalement proscrite par le code de discipline militaire. Pazuello aurait donc dû être sanctionné par sa hiérarchie ou faire au moins l’objet d’un rappel à l’ordre. Le général Paulo Sergio Nogueira de Oliveira, commandant en chef de l’armée de terre va pourtant exempter de toute punition l’ancien ministre. Avec le consentement de son état-major, le général va s’incliner devant le chef de l’Etat qui avait très tôt fait savoir qu’il n’accepterait pas même un simple avertissement. Tous les haut-gradés qui ont accepté de fermer les yeux au-raient ainsi voulu éviter une crise plus grave encore entre le chef de l’Etat et les états-majors des trois armes. En punissant le général indiscipliné, le commandant en chef de l’armée de terre aurait couru le risque d’être démenti par le Président (chef suprême des armées selon la Constitution), de devoir remettre sa démission. Il aurait alors certaine-ment été remplacé par un officier supérieur totalement aux ordres de Bolsonaro.


La classe politique et de nombreux militaires de la réserve ont considéré cette attitude comme gravissime. Secrétaire du gouvernement fédéral (avec rang de ministre) sur les premiers mois de l’Administration Bolsonaro, renvoyé à ses foyers parce qu’il entendait mettre fin aux agissements des fils du Président, le général réserviste de l’armée de terre Santos Cruz a réagi en évoquant une attaque frontale menée par le chef de l’Etat contre les principes fondamentaux de discipline et de hiérarchie, qui sont les fondements de la vie militaire. L’officier supérieur n’a pas hésité à ajouter que l’attitude de Bolsonaro était parfaitement cohérente avec le projet de pouvoir d’un Président qui n’a de cesse depuis 2019 d’affaiblir les institutions.


Les états-majors ont accepté de se soumettre à un Président qui légitime l’indiscipline et le non-respect du règlement au sein des forces armées. Ce dernier a surtout mis en évi-dence et accru le fossé qui sépare désormais les haut-gradés attachés au principe d’obéissance et ceux qui sont disposés à se soumettre au Président. Dans l’hypothèse d’une rupture institutionnelle provoquée par le chef de l’Etat, la division des forces ar-mées et l’affaiblissement de la discipline condamnent les états-majors à l’impuissance. Comment pourront-ils demain freiner les ardeurs des hommes de troupe et officiers subalternes qui envisageraient de soutenir activement une rupture institutionnelle pro-mue par Bolsonaro ?


Un président affaibli….


Plusieurs analystes brésiliens ont estimé que cet épisode humiliant pour le monde mili-taire ne signifie pas que les forces armées reculeront désormais à chaque fois qu’elles sont en conflit avec le chef de l’Etat. Ces observateurs remarquent que le Président n’a jamais été aussi faible politiquement depuis le début de son mandat. Les enquêtes d’opi-nion montrent effectivement que sa popularité a subi une nette érosion depuis le dernier trimestre de 2020. Les sondages portant sur la politique de son gouvernement traduisent une évolution comparable. Enfin, les enquêtes portant sur la capacité de Bolsonaro à diriger le pays reflètent une perte de confiance très significative depuis le début de la crise sanitaire du covid-19. Au début de la pandémie (avril 2020), 52% des personnes interrogées considéraient que le Président était capable de gouverner (contre 44% d’opinion contraire) [2]. En mai dernier, il n’y avait plus que 38% des Brésiliens pour esti-mer que l’ancien capitaine était apte à diriger le pays, contre 58% de l’opinion opposée…Les sondages montrent encore que dans l’hypothèse d’un affrontement entre le Prési-dent sortant et Lula au second tour de l’élection présidentielle d’octobre 2022, le candidat de gauche l’emporterait [3].


Evaluation du gouvernement dirigé par Jair Bolsonaro.

Source : XP/IPESPE, Juin 2021.


L’affaiblissement politique du Président est aussi réel au sein du système politico-institutionnel. Depuis 2019, le chef de l’Etat n’est plus affilié à un parti politique. Après avoir envisagé de créer une organisation totalement à son service, il a dû renoncer au projet qui suscitait peu d’enthousiasme chez ses alliés potentiels. Les grandes formations parlementaires ne sont guère enclines à recruter un nouveau membre encombrant. Dans la perspective du scrutin de 2022, Bolsonaro pourrait se résoudre à rejoindre le parti Patriota, une modeste formation du centrão qui accueillerait aussi des parlementaires bolsonaristes.


Au début de 2021, le chef de l’Etat a obtenu une victoire au Congrès en faisant élire aux présidences de la chambre des députés et du Sénat fédéral deux personnalités poli-tiques du centrão. Il imaginait ainsi disposer au sein des deux chambres d’alliés qui orienteraient les votes dans un sens favorable aux intérêts et attentes de l’exécutif. Jusqu’à présent, sur des dossiers essentiels, cette hypothèse n’a pas été vérifiée. La récente approbation par la chambre des députés d’un projet de loi portant sur la privatisation du groupe Eletrobras a montré que la majorité des élus n’était pas disposée à suivre le ministre de l’économie. Au lieu d’envisager une privatisation véritable du groupe conforme au programme initial de Jair Bolsonaro et aux attentes des marchés financiers, les parlementaires ont tricoté un texte qui envisage à peine une capitalisation par ouverture du capital à l’horizon de quelques années.


Les analystes qui soulignent l’affaiblissement politique du Président évoquent encore les nombreuses décisions prises depuis des mois par la Cour suprême (le STF) qui ne servent guère les intérêts du chef de l’Etat. Ils notamment référence à l’arrêt de la plus haute instance judiciaire qui restitue tous ses droits politiques au principal adversaire politique de Bolsonaro : Lula da Silva. Depuis mai 2021, la politique sanitaire mise en œuvre par le gouvernement depuis le début de la pandémie est remise en cause au sein d’une Commission d’Enquête Parlementaire (CPI). Les auditions successives renforcent un constat que les médias et la plupart des leaders politiques partagent : l’exécutif fédé-ral et son chef ont une responsabilité lourde dans la gestion d’une crise sanitaire qui a déjà fait près de 500 000 victimes fatales.


Bolsonaro vit depuis le début de 2021 le pire moment de son mandat. Le Président est rejeté par une majorité grandissante de la population. En dépit d’une épidémie qui ne donne pas de signe de recul, cette majorité n’hésite plus à descendre dans la rue pour manifester contre le pouvoir et son chef. A la fin mai dernier, des mouvements organisés dans plus de 150 villes du pays ont réuni plusieurs centaines de milliers de personnes.


…Mais qui reste dangereux.


Dès 2019, des membres du Suprêmo Tribunal Federal, des leaders parlementaires au Congrès, des responsables politiques nationaux et des formateurs d’opinion ont évoqué l’ambition affichée par Bolsonaro de subvertir la démocratie et d’instaurer une dictature de type chaviste. Les différences entre les idéologies affichées par Hugo Chávez et Jair Bolsonaro importent peu ici. Ce qui importe, c’est la force d’inspiration de la méthode chaviste. Les bolsonaristes d’aujourd’hui n’apprécient pas qu’on leur rappelle les propos que tenait l’ancien capitaine et alors député fédéral en 1999, peu après l’ascension au pouvoir de Chavez au Venezuela. A l’époque, l’ancien lieutenant-colonel était déjà enga-gé dans la politique depuis plusieurs années et s’était déjà forgé une solide réputation de leader populiste. Dans un interview accordé au journal O estado de São Paulo, Jair Bolsonaro avait multiplié les éloges à l’égard de Chavez, évoquant son arrivée à la tête du Venezuela comme une espérance pour l’Amérique latine et souhaitant même qu’un leader politique comparable émerge au Brésil. Depuis qu’il a assumé lui-même la Prési-dence du Brésil, Jair Bolsonaro a effectivement repris à son compte les grandes orien-tations de la politique menée par le défunt caudilho venezuelien : un mépris affiché pour la démocratie représentative, une détestation de la presse indépendante, la militarisation du gouvernement, un goût prononcé pour les théories conspiratoires et l’assistanat érigé en politique d’Etat.


Le mouvement chaviste est parvenu à installer une dictature solide au Venezuela. Le tempérament putchiste et autoritaire de Chavez et l’inflexibilité de son héritier Maduro n’ont pas suffi pour créer cette nouvelle donne politique et perpétuer un régime auto-ritaire. Il a fallu que les leaders et les troupes du mouvement bolivarien s’attaquent à toutes les institutions de l’Etat venezuelien. L’assaut mené contre le système institu-tionnel et politique en place a réussi parce que les chavistes n’ont pas été confrontés à une opposition organisée, unie et déterminée. La révolution bolivarienne a pu ainsi dé-manteler progressivement le système de freins et de contrepoids qui limite le pouvoir de l’exécutif dans une démocratie représentative.


Depuis des mois, au Brésil, il est devenu clair que Bolsonaro étudie et tente de repro-duire la démarche que Chavez a mis en œuvre au Venezuela dans les années 2000 pour en finir avec la démocratie représentative et l’Etat de droit. La politique appliquée par le Président brésilien paraît être un remake exact de la tactique chaviste. Bolsonaro ne se contente pas de vouloir transformer les forces armées en garde prétorienne. Il remet en cause à l’avance les prochaines élections générales et dénonçant le système de vote électronique. Il ne cesse de s’attaquer aux grands médias indépendants. Il intervient dans la gestion des grandes entreprises publiques (notamment le groupe Petrobras). Il cherche à transformer les polices militaires (chargées de la sécurité et de la répression dans les Etats) en milices bolsonaristes. Il multiplie les efforts pour neutraliser le Congrès national en achetant le soutien et le vote d’un grand nombre d’élus. La mise au pas de l’institution judiciaire est une tâche plus complexe et plus longue. Le Président utilise ici son pouvoir de nomination pour choisir des haut-magistrats portés à composer avec l’exécutif, voire à se plier à ses injonctions. Il a voulu depuis plusieurs mois réduire con-sidérablement la liberté d’intervention de la Police Fédérale et peut se féliciter d’avoir accumulé récemment quelques succès. La stratégie d’instrumentalisation, d’affaiblisse-ment et de mise au pas des institutions républicaines engagée dès 2019 se poursuit. Elle devrait connaître de nouveaux développements d’ici à 2022. Elle est à l’œuvre sur trois champs essentiels. Le premier concerne la relation que développe depuis plusieurs mois Bolsonaro avec les institutions parlementaires. Le second champ est celui des rapports entretenus par l’exécutif fédéral avec le pouvoir judiciaire. Enfin, last but not least, il n’est pas possible d’ignorer les efforts engagés par le camp bolsonariste et son leader pour constituer à l’intérieur comme à l’extérieur des forces armées une force prétorienne disposée à se mobiliser pour défendre le Président s’il était menacé et l’appuyer dans son projet de rupture institutionnelle dans l’hypothèse où il ne serait pas choisi par les électeurs pour un second mandat en 2022.


(A suivre : neutraliser le Parlement et la Justice).



[1] Voir l’article Bolsonaro et l'armée : le temps du désamour, posté le 5 avril 2021, https://www.istoebresil.org/post/bolsonaro-et-l-arm%C3%A9e-le-temps-du-d%C3%A9samour [2] Enquête d’opinion réalisée par l’institut Datafolha les 11 et 12 mai 2021 et disponible sur le site : https://datafolha.folha.uol.com.br/opiniaopublica/2021/05/1989297-aprovacao-a-governo-bolsonaro-cai-de-30-para-24.shtml [3] Enquête d’opinion réalisée par l’institut Datafolha les 11 et 12 mai 2021 et disponible sur le site : https://datafolha.folha.uol.com.br/eleicoes/2021/05/1989295-lula-lidera-com-41-no-1-turno-e-tem-vantagem-sobre-bolsonaro-23.shtml

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