Jair Bolsonaro, sur les pas d'Hugo Chavez (3).


Préparer l'insurrection.




Entre la mise en œuvre d’un programme de neutralisation et d’affaiblissement des insti-tutions démocratiques et républicaines et l’instauration d’un régime autoritaire, il y aura probablement une phase de crise insurrectionnelle que le camp bolsonariste prépare déjà. Cette préparation est conduite sur plusieurs terrains.


Le premier est le monde des casernes. Bolsonaro et ses partisans entendent diviser l’institution militaire. Ils savent que les forces armées ne sont opérantes que si les princi-pes de cohésion, de respect de la hiérarchie, d’obéissance sont effectivement respectés. Le mouvement bolsonariste est très actif au sein des casernes, principalement dans l’armée de terre. Proche des hommes de troupe et des officiers subalternes, il intervient directement et sur les réseaux sociaux pour dénoncer régulièrement les officiers supé-rieurs de l’active et de la réserve qui prennent leurs distances par rapport au gouver-nement, à la politique du Président et à ses projets. Les bolsonaristes relaient et sou-tiennent toutes les revendications corporatistes des militaires de base (salaires, con-ditions de carrière, retraite). Il s’agit de transformer une partie de la troupe et du corps d’officiers en garde prétorienne du pouvoir. Les états-majors de l’armée de terre savent aujourd’hui qu’une partie des effectifs de militaires en armes partage l’idéologie des bol-sonaristes et le projet de pouvoir du chef de l’Etat. Cela signifie que face à un mouve-ment insurrectionnel déclenché par un Président menacé électoralement, l’institution militaire serait confrontée à un dilemme cornélien : laisser faire les factieux pour préser-ver sa cohésion et son unité ou intervenir et se déchirer.


Jair Bolsonaro avec des soldats de l'armée de terre.


Ces considérations ne sont pas inspirées par des propos et analyses de journalistes en manque de sensations. Elles résument les constats que font aujourd’hui des officiers supérieurs de l’armée de terre qui ont pris de sérieuses distances avec le projet auto-ritaire de Bolsonaro. Le Général Santos Cruz est un général de division de la réserve de l’armée de terre. Sa longue carrière militaire a commencé en 1968. Après avoir assumé des postes de commandement au Brésil, cet officier supérieur a dirigé les forces des Nations-Unies en Haïti et au Congo avant de devenir en 2017 responsable des questions de sécurité publique au sein du Ministère de la Justice, à Brasilia. En novembre 2018, après son élection, Jair Bolsonaro annonce qu’il a choisi le général pour assumer le poste essentiel de secrétaire général de son gouvernement Santos Cruz assurera cette mission jusqu’en juin 2019. Il est alors démis de ses fonctions par le chef de l’Etat parce qu’il s’opposait aux efforts de propagande menés par des militants bolsonaristes radicaux depuis le cabinet présidentiel. Après son départ, le général n’a cessé de renforcer un dis-cours critique sur l’action du gouvernement et du chef de l’Etat. Conservateur, homme de la droite traditionnelle, Santos Cruz est une des personnalités les mieux informées sur les doutes, les interrogations et les inquiétudes que suscite au sein des forces armées l’en-gagement de nombreux militaires aux côtés de Bolsonaro. Comme ses pairs encore as-sociés au chef de l’Etat ou ceux qui ont pris leurs distances par rapport à ce dernier, il connaît dans le détail le projet politique du camp bolsonariste.


Pour Santos Cruz, la crise ouverte en mai dernier après la participation du général Pazuello à une manifestation politique pro-Bolsonaro et l’absence de sanction à l’en-contre du militaire est un révélateur. Dans un article publié en juin 2021 [1], le général évoque clairement le "rêve chaviste" d’un Président qui veut transformer les forces armées en garde prétorienne de son régime. Le diagnostic posé quant à la situation du monde militaire est à la fois limpide et lucide. Comme les autres institutions de l’Etat brésilien, l’armée est confrontée à un processus d’érosion. Le général évoque la mentalité anarchiste du chef de l’Etat qui cherche à détruire ces institutions, à banaliser l’abandon des règles de respect de la hiérarchie et d’ordre.


Au-delà des casernes.


La préparation se joue aussi au-delà de l’institution militaire stricto-sensu. Les analyses et conjectures sur la rupture de l’ordre constitutionnel envisagée par le Président et les forces sociales qui l’appuient ont souvent fait référence à des modèles de coup d’Etat appartenant au passé. Depuis 2019, les débats se sont multipliés au Brésil sur le rôle et l’attitude qu’auraient l’armée de terre, la marine ou l’armée de l’air….Pendant ce temps, les bolsonaristes renforçaient leurs liens avec…. les polices militaires des Etats fédérés. Le Président libérait le commerce des armes, favorisant ou acceptant ainsi la constitution de milices et de forces paramilitaires.



Bataillon de la Police Militaire de Rio de Janeiro.


Utilisant les plateformes numériques et des contacts réels, le camp bolsonariste n’a cessé de développer ses réseaux au sein des polices militaires. A l’échelle des 26 Etats fédérés et du District Fédéral, ce corps représente un effectif de 431 600 hommes en armes. Par comparaison, l’armée de terre (le corps le plus important) réunit 300 000 soldats, dont à peine 70 000 peuvent être rapidement mobilisés. Sur les deux dernières, le chef de l’Etat et ses proches n’ont manqué aucune occasion de manifester leur soutien aux polices militaires des Etats fédérés, y compris et surtout lorsque celles-ci se rebel-laient contre leurs autorités de tutelle que sont les gouverneurs. Avec la crise sanitaire, les réseaux bolsonaristes ont encouragé les soulèvements de ces forces de sécurité contre les décisions de confinement prises par les autorités locales.


L’armée parallèle que construit le camp du Président n’est pas seulement composée de polices militaires. Le Brésil compte aujourd’hui 350 000 agents de sécurité privés, armés et habilités à faire usage de leurs armes. Comme les soldats des polices militaires, ces personnels de sociétés chargées de la protection de biens et de personnes sont régulièrement confrontés à la violence, à la force du crime organisé, à l’insécurité. Comme les soldats des polices militaires, ils se reconnaissent dans le discours de Bolsonaro, approuvent la politique de libéralisation du commerce et du port d’armes. Entre forces de sécurité officielles des Etats et cet univers de la sécurité privée, le pouvoir actuel peut compter sur une armée parallèle de quelques 800 000 hommes, im-médiatement opérationnels, qui connaissent à fond les grandes agglomérations, les péri-phéries des mégapoles, les quartiers, c’est-à-dire la rue, théâtre probable d’affron-tements en cas de rupture institutionnelle.


Le nombre de Brésiliens à détenir légalement des armes ne cesse de progresser. Ce sont parfois des agents de sécurité privée, ce sont aussi des citoyens exerçant d’autres activités. On compte aujourd’hui 1,1 million d’armes déclarées et en possession de simples citoyens, contre 697 000 en fin 2018. Nombreux sont les propriétaires qui sont aussi adhérents de l’association nationale des Chasseurs, Tireurs et Collectionneurs d’armes, les CACs. En décembre 2018, avant l’investiture de Bolsonaro, le Brésil comptait 255 402 CACs détenant 350 000 armes. En 2020, on recensait officiellement 396 955 personnes enregistrées auprès de l’armée de terre comme tireurs, collectionneurs d’armes et chasseurs [2]. L’arsenal détenu portait sur 556 000 armes (+58%). La politique engagée par le gouvernement Bolsonaro a contribué directement à la croissance des effectifs de CACS. Depuis janvier 2019, le chef de l’Etat a édité plus de 14 décrets et ordonnances qui permettent aux CACs de faire l’acquisition d’un véritable arsenal de guerre. Deux dispositions ont été particulièrement importantes : la flexibilisation de la détention d’armes (qui a facilité l’accès à des armes de gros calibres) et la révocation de textes imposant l’identification des armes et munitions détenues par de simples citoyens. Les individus enregistrés comme CACs auprès de l’armée de terre bénéficient de plusieurs prérogatives. Ils peuvent avoir accès à des armes de calibres élevés dont la circulation est en principe restreinte (y compris des fusils semi-automatiques) et une quantité de munition supérieure à celle autorisée pour les citoyens communs.



Avril 2019 : entouré de représentants des CACs et de parlementaires amis, Jair Bolsonaro signe un décret flexibilisant le port d'armes pour les chasseurs, tireurs et collectionneurs.


Si Jair Bolsonaro favorise et a favorisé l’accession d’armes de défense par les citoyens ce n’est pas, contrairement à ce qu’il prétend, pour réduire la violence et l’insécurité. Depuis deux ans, la violence, la criminalité et les homicides n’ont guère reculé. L’objectif est ailleurs. Il s’agit d’ajouter aux bataillons de policiers militaires et de professionnels armés de la sécurité, des milliers de supplétifs issus de la société civile qui pourraient venir, le moment venu, rejoindre l’armée parallèle au service du projet insurrectionnel de l’ancien capitaine. Au cours des deux dernières années, de nombreux clubs de tirs sont devenus des groupes d’appui au Président. En mai dernier, le président national des CACs annon-çait clairement qu’il reconnaissait Bolsonaro comme le "général" de la troupe de quelques milliers de tireurs entraînés qu’il représente. Ces observations ne signifient pas qu’en cas d’insurrection le chef de l’Etat pourrait compter sur la mobilisation de tous les CACs. Il est cependant probable que des dizaines de milliers d’entre eux n’hésiteraient pas à former des milices au service de leur "général".


En cette fin du premier semestre de 2021, le seul projet politique de Jair Bolsonaro est de se pérenniser au pouvoir et d’obtenir sa réélection dans 16 mois. A l’approche de cette échéance, si le Président pressent qu’il peut perdre le scrutin, il n’hésitera pas à mobiliser ses partisans et les diverses composantes de son armée. L’objectif de l’insurrection sera, comme à l’époque de la montée en puissance du chavisme au Venezuela, de rompre avec la démocratie, de contrôler tout l’appareil judiciaire, de manipuler les résultats du scrutin et d’éliminer l’opposition. Le scénario est désormais annoncé depuis plusieurs mois. Dans l’article évoqué plus haut, le général Santos Cruz souligne sans détour que le chef de l’Etat encourage un fanatisme qui se terminera dans la violence. Le principal atout du camp bolsonariste est l’extrême faiblesse d’une opposition qui semble inca-pable face au pire des dangers de sortir de ses guerres intestines, d’imaginer une riposte, de défendre la démocratie. A croire que ce camp et son chef vont s’affaiblir politiquement sur les prochains mois en raison d’une conjoncture qui leur serait défavorable, cette op-position prend un énorme risque.


[1] C.A. Santos Cruz, Por que envolver o Exército em crise política ? (Pourquoi impliquer l’armée dans une crise politique ?), article publié dans le journal O Estado de São Paulo, le 12 Juin 2021. [2] 200 178 individus fréquentant des clubs de tirs, 114 210 collectionneurs et 82 567 chasseurs.

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