Le Brésil, un pays du futur, jusqu'à quand ? (2).

Dernière mise à jour : mai 20


Quatre décennies médiocres.



Quelles sont les contraintes qui empêchent le Brésil de connaître une croissance écono-mique digne d’un pays émergent depuis des décennies ? A partir du début des années 1980, le pays a connu un affaiblissement de son dynamisme économique. La production de biens et de services progresse à un rythme plus faible que celui observé à l’échelle mondiale. Pendant une grande partie du XXe siècle, le Brésil a pourtant connu une crois-sance accélérée. Son poids dans l’économie globale est ainsi passé de 0,5% du PIB mondial à plus de 4%. Sur les dernières décennies, c’est à un mouvement inverse que l’on a assisté. Entre 1980 et 2020, la part du Brésil dans le PIB global s’est affaiblie.


Le graphique ci-dessous représente les moyennes décennales de croissance du PIB et d’évolution du PIB per capita. Les données fournies couvrent une période de plus d’un siècle. Une rupture nette apparaît entre la décennie 1970-80 et la décennie suivante. Pendant la première séquence, la progression annuelle moyenne du PIB est de 8,6%. Celle du revenu moyen par tête est de 6%. Cela signifie qu’en dix ans, ce revenu moyen a augmenté de 79%. Sur la seconde séquence, le PIB ne progresse plus que de 1,6%/an en moyenne. Compte tenu de la croissance démographique, le revenu moyen par tête ré-gresse (-0,6%/an en moyenne). Pourquoi cette rupture entre les deux périodes ? Une explication a souvent été avancée dans le débat public au Brésil depuis quarante ans : le pays aurait abandonné le modèle de développement économique qui a longtemps fait ses preuves dans le pays et ailleurs en Amérique latine. Jusqu’aux années 1980, il a connu une croissance forte dans le cadre d’une économie fermée à la concurrence inter-nationale. Son développement a été fondé sur la substitution d’importations, largement piloté et organisé par l’Etat et un secteur public puissant et dégageant une épargne do-mestique particulièrement faible.


Moyennes décennales de taux de croissance du PIB et du PIB per capita (%).

Source : Fondation Getulio Vargas.


Ce modèle a commencé à montrer de sérieux signes d’essoufflement dès les années 70. Il a pourtant été alors maintenu et développé par les gouvernements militaires même s’il générait de sérieux déséquilibres : déficits des finances publiques, inflation galopante et, à la fin de la décennie, une crise majeure de la dette extérieure. A partir du début des années 1980, la chute de l’investissement, la stagnation de la productivité marquent une période de plusieurs décennies de croissance médiocre. Sur les quatre dernières décen-nies, le Brésil n’est pas parvenu à suivre le rythme de développement de l’économie globale. Sur les vingt dernières années du siècle passé, les pouvoirs publics ont multiplié les tentatives d’éradication d’une inflation galopante qui entrainait simultanément une stagnation ou une diminution de l’investissement productif et une concentration de plus en plus forte des revenus. Après la réussite du Plan Réal (1994), le gouvernement fédéral et les autorités locales ont dû affronter des déficits publics récurrents. Le rétablissement d’équilibres temporaires n’a été obtenu qu’au prix d’une pression fiscale croissante. Ici encore, l’incapacité de l’Etat à réduire durablement ses déficits sans alourdir l’impôt a pesé sur la dynamique de l’investissement.


Impuissantes à réaliser un ajustement durable des finances publiques, les autorités nationales et locales ont aussi été incapables de mettre en œuvre une politique centrée sur l’amélioration de la productivité. Cela signifie que l’universalisation de l’enseignement de base n’a pas été accompagnée par une amélioration de la qualité de l’éducation, que la législation fiscale n’a pas été réformée pour favoriser le développement des entre-prises, que l’Etat n’a pas abandonné au secteur privé et concurrentiel un grand nombre d’activités et d’entreprises dont rien ne justifie le maintien dans la sphère publique, que l’environnement juridique n’a pas été amélioré pour encourager et faciliter les investis-sements en infrastructures, que l’économie nationale est restée fermée et très peu ouverte aux échanges avec l’extérieur. L’absence ou la faiblesse des efforts engagés dans tous ces domaines ont eu pour conséquence une quasi-stagnation de la productivité par travailleur employé depuis la décennie 1980.


Sur les quarante années qui viennent de s’écouler, l’économie brésilienne n’a pourtant pas stagné. Le PIB a par exemple augmenté en moyenne de 2,6%/an entre 1991 et 2000 et de 3,7%/an entre 2001 et 2010. En réalité, deux éléments sont intervenus pour alimenter cette croissance limitée. Le premier est le bonus démographique qui a commencé à la fin des années 1970 et se poursuit sur les deux premières décennies du XXIe siècle. Le second est le supercycle des prix des commodités qui a induit un essor de la dépense publique et dynamisé tous les secteurs de l’économie nationale protégés de la concur-rence mondiale comme la construction, le logement et l’ensemble des services mar-chands.


Un bonus providentiel.


Le progrès économique accélère la transition démographique, c’est-à-dire le passage d’une société marquée par des taux élevés de mortalité et de natalité à une société où ces taux sont plus faibles. Au cours de cette transition démographique, l’élévation du revenu moyen par tête s’accélère. Les deux phénomènes se renforcent mutuellement. La transition démographique entraîne mécaniquement une modification de la pyramide des âges de la population. Elle réduit temporairement la part de la population de dépendants (les jeunes qui n’ont pas encore l’âge de travailler et les personnes âgées) et accroît le poids relatif de la population qui est en âge de travailler. Cet accroissement contribue à l’élévation du PIB et du revenu moyen par habitant.


Un pays entre dans une phase dite de bonus démographique lorsque la population en âge de travailler (au Brésil, les personnes âgées de 15 à 64 ans) commence à augmenter à un rythme plus élevé que celui de la population totale. Cette phase a été engagée au Brésil à partir des années 1970 du siècle dernier. En 1960, le ratio de dépendance démo-graphique (rapport entre le nombre de personnes supposées dépendre des autres pour leur vie quotidienne – jeunes et personnes âgées – et le nombre d'individus capables d'assumer cette charge) atteint un pic historique (90,2%). Le Brésil est alors un pays très jeune. La forte natalité des décennies d’après la Seconde Guerre mondiale se maintient encore au-delà de 1960 mais commence à baisser dans les années 1980 et plus encore sur la dernière décennie du 20é siècle. En même temps, l’espérance de vie des classes âgées augmente mais pas assez pour compenser le tassement des classes d’âges de moins de 15 ans. Le ratio de dépendance diminue fortement. Il n’est plus que de 56,3% en 2000. Ce ratio était encore très favorable en 2019 (44,1%) mais c’est la première fois qu’il augmentait depuis 1960.


Ratio de dépendance démographique.

Source : IBGE (projections à partir de 2020).


En 1960, le travail d’un actif devait assurer la satisfaction des besoins de 1,90 personne. Cinquante ans plus tard, cet actif assurait la couverture des besoins de 1,47 personne. Imaginons qu’entre ces deux dates la productivité du travail soit restée constante. En début de période, si chaque actif gagnait 100 unités monétaires, le revenu moyen par ha-bitant était de 52,6 unités. En 2010, ce revenu moyen était de 68 unités monétaires. En d’autres termes, selon ces hypothèses, le bonus démographique a permis une progres-sion du revenu moyen par tête de plus de 29%.


L’entrée dans la phase de bonus démographique peut être comparée à la trajectoire d’une unité familiale sur plusieurs générations. Imaginons un logement où vit une famille constituée de la mère, du père et de cinq enfants. Au fil du temps, les parents prennent leur retraite. Les enfants devenus adultes commencent à travailler. Seule une des filles décide d’avoir un enfant. A la première génération, deux personnes actives faisaient vivre cinq dépendants. A la seconde génération, cinq actifs font vivre trois dépendants : les deux grands parents et le petit-fils. Avec plus de membres en activité et moins de dé-pendants, la situation financière de la famille s’améliore sensiblement. A l’échelle d’une société, la période de bonus démographique est une phase pendant laquelle la proportion de jeunes qui travaillent, dégagent des revenus, contribuent au financement des systèmes de retraites est supérieur à celle des inactifs pris en charge, par exemple par le biais des retraites.


La période de plusieurs années qui est désignée sous le terme de bonus démo-graphique est une période décisive pour que le revenu de la société soit amélioré, pour que le pays devienne riche avant de devenir vieux. C’est la phase de la trajectoire de développement dont il faut impérativement profiter pour faire franchir un cap à tous les indicateurs économiques et sociaux. Sur le dernier siècle, tous les pays qui ont atteint des Indicateurs de Développement Humain (IDH) élevés (supérieurs à 0,900) sont des nations qui ont traversé la phase de transition démographique et ont tiré parti de cette fenêtre de temps pour diversifier leurs économies, investir et jeter les bases du maintient de la croissance au-delà des années e bonus. Les exemples abondent (Corée du Sud, Taïwan, Cingapour, Chine). Dans tous ces Etats, la phase de bonus a permis d’accroître les taux d’épargne et d’investissement.


Au Brésil, le débat sur l’importance de ce bonus démographique n’est apparu qu’au cours des années 2000. La prise de conscience n’a pourtant pas débouché alors sur la mise en œuvre de politiques publiques appropriées. Les premières décennies de bonus n’ont pas été marquées par une progression sensible de la productivité, résultat à la fois d’une amélioration du capital humain (innovation, formation, développement de compétences et de savoir-faire) et d’un investissement permettant de diversifier l’appareil productif, de moderniser les infrastructures. Le Brésil n’a pas mis en œuvre un programme centré sur la recherche de gains de productivité. De 2000 à 2019, la croissance annuelle moyenne du PIB a été de 2,2%. Lorsqu’on décompose ce taux en considérant d’une part le volume total d’heures travaillées (lié à la croissance de la population active) et d’autre part la productivité totale des facteurs, on s’aperçoit que 1,7 point de pourcentage est liés à l’accroissement des effectifs de la force de travail et que 0,5 point est associé à une progression de la productivité.


Selon les projections démographiques les plus récentes, ce taux moyen d’accroissement de la force de travail devrait être de 0,5% sur les premières années de l’actuelle décennie et être nul à la fin de la même période. Ce constat signifie que si le Brésil souhaite obtenir sur la décennie qui commence un taux de croissance moyen du PIB proche de celui qu’il a atteint entre 2000 et 2019 (un taux, il faut le souligner, qui a été bien inférieur à la moyenne mondiale), il faudra qu’il parvienne à un rythme d’augmentation de la produc-tivité trois plus élevé sur les toutes prochaines années et qu’il multiplie ce taux par quatre à partir de 2028-2029. Si l’ambition du pays est de connaître une croissance de son PIB supérieur au rythme moyen observé depuis vingt ans à l’échelle mondiale, le taux d’aug-mentation de la productivité devra être multiplié par plus de dix.


Pendant quelques années encore, le poids des dépendants sera limité. Le Brésil est cependant un pays qui vieillit vite. En 2035, un actif devra partager son revenu avec 0,5 dépendant. La récession des années 2015-16 et celle de la crise du Covid ont détruit de nombreux emplois. Le pays commence cette nouvelle décennie avec une population active engagée dans le secteur informel très importante (40% des actifs occupés au début de 2021). Le taux de chômage officiel est très élevé. Si le Brésil ne parvient pas à créer les conditions d’une croissance plus élevée sur les prochaines années, une part importante de la population âgée devra (comme des millions de jeunes aujourd’hui), tenter de survivre en exerçant des petits métiers (commerce, services, artisanat). L’ubérisation du marché du travail concerne déjà aujourd’hui des millions de travailleurs jeunes. Elle peut demain toucher des travailleurs âgés et très âgés contraints de pour-suivre l’exercice d’une ou de plusieurs activités pour ne pas sombrer dans la misère.


Dans les prochains articles de cette série, on cherchera à expliquer cette progression lente de la productivité et à mettre ainsi en évidence les réformes capitales que le Brésil doit rapidement mettre en œuvre pour ne pas perdre les dernières années d’un bonus démographique qui se termine.


(A suivre : une vérité inconvenante).


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