Petite incursion dans la vieille politique (3).


Le clientélisme au niveau fédéral : l’importance du Centrão.



Le terme de Centrão [1] désigne un ensemble d’élus du Congrès fédéral dont l’action par-lementaire est fortement inspirée par le clientélisme. Au sein des institutions législatives, les députés et sénateurs qui siègent appartiennent à des formations politiques. Ces partis sont souvent associés à d’autres au sein de groupes parlementaires afin d’avoir une plus grande influence dans les débats et les votes. Le Centrão est l’un de ces groupes. Il a cependant une géométrie variable, selon les circonstances de la vie politique. Le terme de Centrão (gros centre) employé ici ne signifie pas que les formations concernées soient du centre (entre la droite et la gauche). La plupart des organisations politiques intégrant ce bloc ou s’y associant selon les circonstances n’ont pas d’identité idéologique bien défi-nie. Il s’agit en général de formations qui défendent des thèses conservatrices sur le ter-rain des mœurs (opposition à la libération du commerce de stupéfiants, refus de l’avor-tement) et sont favorables au durcissement de la législation pénale. Les élus du Centrão s’opposent à des mesures d’austérité et présentent souvent des projets induisant une progression des dépenses publiques. Enfin, on compte dans les rangs des partis concer-nés un grand nombre de pasteurs et de fidèles des églises évangéliques pentecôtistes.


Les dénominations des partis qui constituent la base de ce groupe informel ne doivent pas faire illusion. Le parti Solidarité est sans doute très solidaire de sa clientèle mais le nom ne signifie pas que la formation soit porteuse d’un projet de solidarité pour l’ensem-ble du corps social. Le Parti des Républicains peut affilier des personnalités dont le comportement et la philosophie sont très éloignés de l’esprit républicain. Le parti Libéral n’est pas un réduit de libéraux car comme tous les partis du Centrão, il est favorable au maintien d’un Etat puissant, interventionniste, dépensier, entrepreneur et producteur de biens et de services, capables donc d’offrir des "opportunités" illimitées….à ceux qui for-ment la cour du souverain.


Une force parlementaire majeure.


Le Centrão a aujourd’hui le pouvoir de modifier l’équilibre des pouvoirs dans les deux Chambres, en particulier à la Chambre des députés. A la fin 2020, le groupe était formé de 134 députés appartenant à 5 partis différents. Régulièrement, à l’occasion de votes qui les concernent, plusieurs formations alliées viennent renforcer le Centrão qui peut réunir alors jusqu’à 182 députés fédéraux (sur un total de 513), voire davantage.


La caractéristique commune à toutes ces formations parlementaires et aux élus qui for-ment le Centrão c’est l’objectif qui commande leur l’action politique : construire et main-tenir des liens avec le pouvoir exécutif afin d’obtenir de ce dernier des faveurs (sous la forme de crédits budgétaires, de postes ministériels dans la haute administration, les entreprises publiques, les cabinets). Les faveurs et avantages ainsi obtenus ne permet-tent pas seulement de consolider des patrimoines personnels confortables. Ils sont distribués aux clientèles qui dépendent de parrains politiques, intègrent les partis en question et les soutiennent. Députés et sénateurs du Centrão apportent leur soutien au pouvoir exécutif sur tel ou tel projets. Les majorités ainsi formées sont des majorités de circonstances. Les partis et leaders du Centrão négocient avec le gouvernement sur chaque projet spécifique. Ils constituent rarement une majorité de soutien stable, constante dans le temps et solide. Les liens d’amitiés doivent être en permanence raffer-mis, consolidés, réchauffés par de nouvelles faveurs. Les élus du Centrão pratiquent avec ardeur un opportunisme forcené. On dit à Brasilia que le Centrão ne s’achètent pas mais qu’il se loue, que le loyer varie en cours de bail et que le bail peut avoir une durée très variable. Lorsque le gouvernement en place est politiquement solide et semble pérenne, le Centrão n’a pas de mal à rester fidèle. Le loyer reste alors raisonnable. Si le pouvoir en place est politiquement fragilisé, le prix du soutien augmente. Lorsque l’exécutif vacille, que le gouvernement est menacé ou proche d’une mort politique, le Centrão n’hésite pas à le lâcher. On dit aussi dans la capitale politique que le Centrão ne retient jamais un cercueil par les poignées pour l'empêcher de glisser dans la tombe. Il n’attend pas la cé-rémonie d’inhumation pour changer de cantine…


Le poids du Centrão et de ses alliés dans l'actuelle Chambre fédérales des députés.

(187 députés sur 513).


L’alignement du Centrão sur les positions de l’exécutif en place a pour seule finalité d’ob-tenir en contrepartie du soutien des faveurs, des avantages que les parlementaires espèrent pour eux-mêmes et leurs clientèles. On dit aussi que ce mode d’action politique est guidé par le principe du fisiologismo (physiologisme)[2]. Les partis et groupes par-lementaires suivant ce principe n’ont qu’une ambition : satisfaire les appétits, répondre aux attentes et aux intérêts de leurs clientèles, au détriment de l’intérêt collectif. Les appétits sont satisfaits par des transferts d’argent (de préférence en liquide), la libération rapide d’amendements budgétaires, l’octroi de postes de responsabilité aux amis et obligés des formations du Centrão, une modification de loi intéressant tel ou tel groupes d’intérêt. Les formes concrètes de renvois d’ascenseur dont très diverses.


Entre les parlementaires du Centrão et l’exécutif, tout est négociable et tout se négocie. Le jeu d’échanges de faveur inclue évidemment la corruption. Cela n’empêche pas les membres du Centrão d’assumer leur "physiologisme" le plus sereinement du monde. Les formations politiques qui excellent à ce jeu (elles sont souvent désignées comme des comptoirs où l’on fait des affaires) n’hésitent pas changer de couleur et d’orientation poli-tique au gré des circonstances et des opportunités à saisir. Un seul principe importe : on n’a pas rien sans rien ! Il faut toujours donner pour recevoir.


Bien qu’il constitue un groupe parlementaire informel, le Centrão a ses leaders et porte-parole. Il suffit d’évoquer la trajectoire politique de quelques-unes de ces personna-lités pour avoir une idée du profil des parlementaires concernés. Artur Lira est un élu du Parti Progressiste, député de l’Etat nordestin d’Alagoas. Il est aussi homme d’affaires, éleveur et avocat. Il a d’abord été député de son Etat d’origine, puis membre de l’assemblée mu-nicipale de la capitale, Macéio. Elu trois fois député fédéral, il vient de remporter l’élection au poste de Président de la Chambre. Au cours de sa carrière politique, avant de rejoin-dre sa formation actuelle, il a été membre de quatre autres partis (du centre, de la droite et du centre-gauche). Le parlementaire est aujourd’hui impliqué dans plusieurs procé-dures judiciaires concernant des irrégularités concernant la gestion de deux firmes publiques et du Ministère fédérale de la ville. Il a été également poursuivi dans le cadre de l’opération Lavage-Express et pour une affaire de détournement de fonds à l’assem-blée législative de son Etat.


Valdemar da Costa Neto est un des dirigeants du Parti Libéral. Il a été député fédéral pour l’Etat de São Paulo à deux reprises : entre 1995 et 2001 et de 2007 à 2013. Dans les deux cas, il démissionna pour éviter d’être mis en accusation. Il sera reconnu coupable de participation au mensalão, le système de paiement de pots-de-vin à des députés en échange de leur vote en faveur des projets de loi du pouvoir exécutif mis en œuvre sous le premier gouvernement Lula da Silva (2003-2006). Il a purgé une peine dans un régime semi-ouvert, mais a bénéficié d’une grâce présidentielle délivrée en 2015. Même sans occuper une charge publique, Valdemar da Costa Neto reste l’un des dirigeants du Parti Liberal et un leader important du Centrão.


Roberto Jefferson (Parti travailliste brésilien) est l’une des figures les plus connues de la vie politique nationale. C’est aussi un des représentants les plus célèbres du Centrão. Jefferson n’occupe plus de fonction publique ni de mandat depuis 2005. Avant cette date, il avait été député fédéral pendant 22 ans. Aujourd’hui, il préside sa formation politique. Sa carrière politique a commencé sous le gouvernement du Président Collor (1990-1992). Jefferson a commandé alors les bataillons du Centrão qui tentaient d’éviter l’ouverture d’un procès en destitution contre le chef de l’Etat accusé de corruption. Inculpé par la Justice en 1994 pour diverses affaires de détournement de fonds publics, il va révéler publiquement le fonctionnement du système de financement parallèle des élus qui soutenaient le gouvernement de Lula da Silva (le mensalão) dont il était lui-même bénéficiaire. Il est alors inculpé pour participation à ce système. Il sera ensuite condamné à 7 années de prison par la Cour suprême. Roberto Jefferson influence aujourd’hui directement les initiatives du Centrão à la Chambre des députés.


Paulinio da Força est député fédéral depuis 2007. Ancien dirigeant de Força Sindical, une centrale syndicale fondée en 1991, il est aujourd’hui Président du Parti Solidarité. Auparavant, il a été successivement membre de deux autres formations politiques. Il a été impliqué dans plusieurs scandales de corruption et dénoncé dans le cadre de l’opération Lavage-Express pour avoir reçu des pots de vin de la firme nationale de construction Odebretch. Il est aussi inculpé pour avoir été responsable de pratiques de financements irrégulières impliquant la Banque Nationale de Développement Economi-que et Social (BNDES).


La liste est bien sûr incomplète. D'autres personnages pourraient être ajoutés. Les élus du Centrão sont souvent des individus dont la carrière en politique est très ancienne. Comme s'ils étaient les représentants de la vieille politique qui tarde à mourir...



[1] Le terme de Centrão a été utilisé la première fois pour désigner les parlementaires qui avaient formé une majorité à l’Assemblée Constituante qui a donné naissance à la Consti-tution actuelle en 1988. Depuis la signification du terme a changé. [2] Le terme de physiologisme désigne à l’origine une théorie qui insiste sur la réalité physiologique de l'homme et ses contingences. Selon cette approche, l’homme naît naturellement sensible à toutes les ressources qui peuvent satisfaire ses appétits, les privilèges, le pouvoir, la richesse, les faveurs. Un autre terme est utilisé au Brésil pour évoquer le physiologisme en politique. C’est le toma-lá-dá-cá (prends d’un côté, donnes de l’autre). L’expression à l’avantage de souligner que les accords en politique reposent ici exclusivement sur des échanges de faveurs.

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