Bolsonaro et la crise du Covid-19 (2)

Au-delà de la crise sanitaire.

Quels scénarios peut-on envisager pour la suite du mandat une fois le pays entré dans la phase de déclin de la crise sanitaire ? Soulignons d’emblée que les prévisions encore retenues par les analystes au début de cette année paraissent désormais totalement irréelles. Ainsi, sur le terrain économique, les observateurs anticipaient une reprise. Ils voulaient encore croire à une adoption rapide par le Congrès des projets de réformes libérales soumis par Paulo Guedes. Les relations entre le gouvernement et les deux chambres étaient déjà très dégradées avant le début de la crise sanitaire. Les tempêtes récentes déclenchées par Bolsonaro lui-même ne permettent plus d’envisager le rétablissement d’un climat de confiance minimale entre les instances parlementaires et le Président. Alors que le pays plonge désormais dans une récession de grande ampleur, le Chef de l'Etat ne peut plus attendre de son ministre de l’économie qu'il prépare la potion magique qui protégerait son capital de popularité. Le Brésil de la seconde moitié de 2020 et de l’année prochaine connaîtra une aggravation sans précédent du chômage et de la précarité sociale.

La confrontation que Bolsonaro a voulue avec le Congrès ne s’atténuera pas. Les rela-tions avec le pouvoir judiciaire resteront difficiles. Qu’en sera-t-il du partenariat que le Chef de l'Etat a construit avec les forces armées ? Quel sera la ligne de conduite des états-majors militaires ? Les officiers supérieurs d’active et de la réserve qui entourent Jair Bolsonaro au sein de l’exécutif sont restés fidèles au Président sur les 16 premiers mois du mandat. Les observateurs ont souligné à juste titre qu’il pouvait y avoir des divergences d’appréciation sur la crise sanitaire entre le chef de l’Etat et les forces armées. Ils ont aussi évoqué une possible mise sous tutelle du Président par les géné-raux qui détiennent des postes-clés au Palais du Planalto. Cette hypothèse a été men-tionnée sur les premiers jours d’avril lorsque Bolsonaro a envisagé de se séparer de son ministre de la santé, puis a fini par reculer sans doute sous la pression des Présidents des Chambres et de généraux membres de son entourage.




Les forces armées resteront-elles durablement fidèles à un chef de l’Etat qu’elles ont contribué à faire élire ? Comme les officiers supérieurs se comporteront-ils dans l’avenir ? Le lien entre l’institution militaire et le gouvernement Bolsonaro s’est consolidé depuis janvier 2019. A l’origine de ce renforcement, il faut d’abord citer la sollicitude manifestée par le Président à l’égard des armées. Ce dernier a d’abord offert à plusieurs centaines d’officiers de l’active et de la réserve une possibilité de se hisser au sein de la hiérarchie de l’appareil de l’Etat. Outre les 8 ministres, plus de 1000 officiers occupent des postes de confiance au sein de l’Administration fédérale depuis janvier 2019. L’ancien capitaine a aussi assuré une augmentation sensible des soldes des hommes de troupe comme des gradés. Dans un contexte de fortes restrictions budgétaires la Marine a reçu les ressour-ces financières nécessaires à l’augmentation du capital d’une entreprise publique de construction de navires de guerre. Dans le budget de 2020 (le premier élaboré par le gouvernement Bolsonaro), il a été interdit de plafonner les crédits du Ministère de la dé-fense afin de permettre la poursuite des programmes de construction de sous-marins nucléaires et l’acquisition d’avions de chasse suédois FX. Au sein des trois armes, la troupe, les officiers généraux et supérieurs vouent une reconnaissance au Président Bolsonaro pour cette évolution. Si la crise politique profonde qui accompagne la gestion de l’épidémie venait à s’aggraver dans les prochains mois et au-delà de 2020, les mili-taires ne se positionneront pas sans prendre en compte la sollicitude manifestée par le chef de l’Etat à leur égard.


Jair Bolsonaro et les commandants en chef des trois armes.



Cette relation entre les militaires et l’Administration Bolsonaro a encore été renforcée sur les derniers mois avec l’installation en juillet 2019 au poste de ministre en charge du secrétaire du gouvernement du général Luiz Eduardo Ramos. Cet officier supérieur a ac-cepté la mission car il considère que l’image et la réputation des forces armées sont désormais associées à celles de l’Administration Bolsonaro. A partir de prise en main par Ramos du secrétariat du gouvernement, la démarche des militaires au sein de l’exécutif a visé trois objectifs : accroître l’espace qu’ils occupent au sein de l’Administration fédérale, imposer une unité d’action à l’équipe ministérielle et encourager le Président à adopter un discours plus consensuel. L’effort de coordination a déjà commencé lorsqu’en février dernier le général Braga Netto a pris le poste de chef de la Maison Civile et centralisé la politique de communication des 22 ministères. L’effort de modération du discours prési-dentiel n’a pas donné les résultats escomptés jusqu’alors. Néanmoins, en dépit de cet échec et des nombreuses crises qui ont marqué les relations du chef de l’Etat et les per-sonnalités militaires depuis janvier 2019, Jair Bolsonaro continue à bénéficier de la collaboration et du soutien des forces armées.


Les officiers supérieurs partagent

en majorité une culture de respect

de la légalité qui limiterait l’appui

à une aventure autoritaire.


De nombreux généraux partagent la vision du chef de l’Etat sur l’attitude qu’il convient d’adopter face à la pandémie. Ils estiment que les autorités locales ont exagéré dans la définition des mesures de confinement appliquées, que les gouverneurs des Etats profi-tent de la crise sanitaire pour faire du prosélytisme politique. Ils craignent aussi que les conséquences économiques de la mise en hibernation imposée aux populations peu-vent déboucher sur de graves désordres sociaux. Les militaires brésiliens sont préoc-cupés par les risques d’instabilité sociale. Au sein de l’armée de terre, on considère qu’une des missions principales du corps serait de réduire cette instabilité. Les officiers supérieurs des trois armes estiment qu’en cas de chaos social, le Président pourrait recourir à la troupe pour des tâches de maintien de l’ordre public. Cette intervention considérée comme légitime pourrait aller jusqu’à des actions engagées au niveau des Etats fédérés et contre la volonté des gouverneurs locaux et du Congrès. Cette vision fait écho au discours de Bolsonaro qui a souvent fait référence à des attaques de com-merces par la population pour évoquer les désordres que pourraient provoquer l'accroissement de la misère et un chômage de masse. Les divergences qui ont pu appa-raître entre les officiers supérieurs et le Président depuis le début de la crise sanitaire portent plus sur la forme de la communication que sur le fond.


Favela de Paraisopolis, dans la métropole de Sao Paulo.


Les militaires craignent des mouvements populaires avec la crise sanitaire.


Reste que des limites existent au soutien que les forces armées peuvent apporter au gouvernement. Les officiers supérieurs partagent en majorité une culture de respect de la légalité qui limiterait l’appui à une aventure autoritaire. Ils savent aussi que le Président ne dispose pas aujourd’hui de l’appui des gouverneurs des principaux Etats, du monde de l’entreprise et d’une majorité de parlementaires pour s’engager dans une telle aventure. Ils observent encore que le Président souffre d’une baisse de popularité depuis plusieurs semaines. Aux convictions légalistes que manifestent un grand nombre de chefs militaires vient s’ajouter un second facteur qui conduit les Etats-majors à ne pas suivre les plus radicaux des bolsonaristes lorsque ces derniers rêvent à un coup de force. Le vice-président est un militaire de la réserve, le général d’armée Hamilton Mourão. Discret, patelin, conciliant, cet officier supérieur de réserve est devenu populaire. Dénoncé comme un traître ou un factieux par le noyau dur des bolsonaristes et la famille du chef de l’Etat, il contribue néanmoins à réduire ou à éteindre les tensions créées par le Président lui-même. Il participe depuis le début de la crise sanitaire au groupe de militaires qui cherchent à améliorer la "communication". Il devrait persister dans ce rôle au cours des prochains mois.


Si Jair Bolsonaro vient à renoncer à son mandat, le vice-Président devient automatique-ment chef de l’Etat par intérim et assume cette fonction jusqu’au terme prévu, soit le 1er janvier 2023. Dans une telle hypothèse, il est quasiment certain qu’Hamilton Mourão con-serverait une équipe gouvernementale très militarisée. En d’autres termes, la présence d’un pôle militaire puissant et structuré au sein de l’exécutif est pratiquement assurée sur les deux années à venir et au-delà. Les forces armées seront des acteurs de premier plan quoiqu’il arrive.


Une destitution très improbable.


Peut-on envisager une procédure de destitution du Président Bolsonaro sur les pro-chains mois, voire au cours des deux dernières années du mandat ? Le comportement irresponsable du Chef de l'Etat sur les dernières semaines face à la progression de la pandémie et à la tragédie humaine annoncée justifierait facilement l’engagement de la procédure. De nombreux indicateurs montrent que l’opinion publique brésilienne n’est pas prête à s’engager une fois de plus (peu de temps après "l’impeachment" de la Présidente Dilma Rousseff) dans un nouveau processus visant à écarter du pouvoir le chef de l’Etat sans recourir à une élection. L’enquête d’opinion de DataFolha évoquée dans le premier article de cette série montre que près de quatre Brésiliens sur 10 considèrent que la conduite du Président face à la crise sanitaire est mauvaise ou très mauvaise. Elle met aussi en évidence que plus d’une personne sur deux (52%) estiment que l’ancien capitaine peut continuer à diriger le pays.



Pour le bien du pays, il est préférable

que Bolsonaro perde son poste au terme

d’une élection claire et transparente,

qu’il soit désavoué en 2022 par une large

part de l’électorat qui lui a fait confiance en 2018.


Le lancement du procès en destitution avant même que la cote de popularité de Jair Bolsonaro ne se dégrade fortement aurait des conséquences néfastes pour le pays. Une fois que leur leader aurait été écarté du pouvoir, les partisans du chef de l’Etat et le pôle le plus fanatisé des bolsonaristes chercheraient à mobiliser une grande partie de l’électorat autour de la nécessaire poursuite du combat contre le système politique. Aujourd’hui, la population attend des autorités en place qu’elles mènent une lutte ferme et organisée contre le virus. Le discours antisystème perd donc de son influence. Celle-ci peut revenir une fois passée la crise sanitaire en cours. Pendant la période de jugement de destitution qui peut durer plusieurs semaines (voire plusieurs mois) après le remplacement du Président par le vice-Président, Bolsonaro serait défendu par ses partisans et présenté comme une victime. L’agitation orchestrée sur les réseaux sociaux transformerait rapidement le chef de l’Etat déchu en martyr du "combat du peuple contre l’élite, l’establishment, le système".…Ecarté du pouvoir, l’ancien capitaine pourrait même parvenir à stopper la dynamique d’affaiblissement de sa popularité dans laquelle il semble engagé. Les conséquences de cette nouvelle donne à moyen et long terme seraient profondes. L’ancien capitaine pourrait devenir le principal leader de l’électorat de droite pour une période très longue, couvrant une durée allant au-delà du terme de l’actuel mandat.


Pour le bien du pays, il est préférable que Bolsonaro perde son poste au terme d’une élection claire et transparente, qu’il soit désavoué en 2022 par une large part de l’élec-torat qui lui a fait confiance en 2018. Cette observation est probablement partagée aujourd’hui par une majorité de parlementaires, par les responsables des deux chambres et les haut-magistrats de la Cour Suprême. Dans ces conditions, comment peuvent se dérouler les deux dernières années du mandat actuel ? Quelle sera la ligne de conduite des principaux acteurs et notamment des militaires présents au sein de l’exécutif ?


Deux scénarios sont ici envisageables. Le premier est caractérisé par une progression de l’épidémie et l’aggravation de la crise sanitaire en cours. Le nombre de victimes létales du Covid-19 s’accroît considérablement. Le système hospitalier est incapable de faire face. Dans toutes les mégapoles, les familles modestes et pauvres des périphéries assistent à la progression implacable de la pandémie. Des proches, des voisins sont di-rectement touchés. Tardivement mais avec une fermeté nouvelle, tous les gouverneurs mettent en œuvre des mesures drastiques de confinement et sont appuyés par les maires des principales villes. Pour sa part, le chef de l’Etat maintient son discours néga-tionniste, multiplie les provocations et publie un décret rendant illégales les dispositions prises au niveau des Etats fédérés. Conformément à la décision récente du Juge Alexandre de Moraes, membre du STF, le décret présidentiel est rejeté par la Cour suprême et jugé inconstitutionnel. Le Président sera jugé responsable de la progression de la pandémie et des milliers de morts qu’aura à pleurer le pays. Il sera aussi jugé responsable d’une crise entre les différents échelons du système fédéral qui n’a sans doute pas de précédent historique. Avant qu’un tel scénario ne prenne forme, il est probable que le conflit interne au gouvernement Bolsonaro et qui oppose une aile mo-dérée (représentée notamment par le Ministre de la santé) et les proches du Président très radicalisés aura provoqué une paralysie de l’exécutif, la démission de titulaires de plusieurs portefeuilles. Les militaires occupant des postes-clés à la Présidence et au sein de l’Administration fédérale n’auront alors pas d’autre choix que de conseiller à l’ancien capitaine d’abandonner de lui-même son poste. Le général Hamilton Mourão deviendra chef de l’Etat.


Un second scénario est envisageable. Bolsonaro peut encore gagner son pari cynique. Si l’épidémie est contenue sur les prochaines semaines, le chef de l’Etat pourra rendre les gouverneurs et les élus locaux responsables de l’inévitable crise économique et sociale que le pays connaît déjà. Même s’il parvient alors à assumer la Présidence jusqu’à la fin de son mandat, il est très probable qu’il doive se contenter au mieux d’assurer une gestion des affaires courantes, au pire un rôle de figurant. Il sera très difficile d’impulser des réformes significatives sur le terrain économique ou sur celui de la lutte contre la grande criminalité. Les tentatives d’engager des projets conservateurs portant sur la famille, la place des cultes ou les mœurs seront freinés ou paralysés par le Congrès et/ou les instances judiciaires. Il faudrait désormais un miracle imprévu pour que l’éco-nomie retrouve dès 2021 un rythme de croissance capable de résorber le sous-emploi. L’ancien capitaine arrivera probablement à la fin de son mandat ereinté, en ayant perdu une grande partie de sa popularité auprès du secteur de l’opinion qui lui est encore favorable.


Le 13 avril dernier, le Brésil recensait officiellement 22 169 cas (contre 77 un mois aupa-ravant. Les victimes létales atteignaient le nombre de 1223. Il est désormais difficile d’imaginer que le Président puisse gagner son pari cynique.

Qui sommes nous?

Jean-Yves Carfantan, économiste, consultant en économie agricole. Analyse et suit l’évolution de l’économie et de la politique au Brésil depuis 30 ans. Vit entre São Paulo et Paris.  Il anime ce site avec une équipe brésilienne formée de journalistes, d’économistes et de spécialistes de la vie politique nationale.

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