L’offensive populiste de Bolsonaro (1).

Mis à jour : mars 20

Un président anti-libéral.


Dans un article publié le 4 novembre 2019 dans le journal carioca O Globo, le sociologue Demitrio Magnoli, commentariste de la vie politique nationale, affirmait sans détour que le renversement de la démocratie par un soulèvement militaire était le seul programme de gouvernement de Jair Bolsonaro. A l’époque, de nombreux observateurs avaient ex-primé leur désaccord avec cette lecture du comportement et de l’action du Président. Ils estimaient alors que le chef de l’Etat brésilien continuerait à suivre une voie comparable à celle qu’a emprunté depuis des années le Président Hongrois Victor Orban : une des-truction lente des règles de l’Etat de droit en utilisant tous les moyens disponibles dans le cadre du système politique et institutionnel en place. En ce premier semestre de 2020, il est encore difficile de choisir entre ces deux approches.

Quatorze mois de gouvernement Bolsonaro ont montré que le chef de l’exécutif consa-cre l’essentiel de son temps et de son énergie à une seule tâche. Avec la contribution active de ses fils et d’un groupe d’auxiliaires très proche, il teste en permanence la soli-dité et la résistance de l’Etat de droit et des institutions démocratiques. Les attaques contre le pouvoir judiciaire ont commencé pendant la campagne électorale de 2018 lorsque Eduardo Bolsonaro, un des fils du candidat (devenu depuis député) annonçait sans ambages qu’il suffirait de mobiliser un caporal et un soldat pour fermer la Cour Su-prême. Depuis, la plus haute instance judiciaire du pays et un grand nombre de magis-trats sont harcelés en permanence par les bolsonaristes les plus radicaux. Ces derniers vont même jusqu’à menacer de mort les Juges de la Cour. La presse indépendante est l’objet d’agressions répétées. Le chef de l’Etat lui-même ou les factions qui le relaient sur les réseaux sociaux s’en prennent personnellement à des journalistes qui sont offensés, discrédités puis écartés des échanges officiels de l’exécutif avec les médias. L’attitude de ce clan par rapport au Congrès n’est pas différente. Régulièrement, les élus des deux chambres sont vilipendés par les fils de Jair Bolsonaro, les militants bolsonaristes les plus engagés, les groupes d’extrême-droite ralliés. Pour ces ennemis résolus de la dé-mocratie, tous les membres de la représentation nationale sont des individus corrompus, préoccupés par leurs seuls intérêts de privilégiés, n’agissant que pour faire obstacle au chef de l’Etat. Il faut donc dénoncer et détruire cette caste qui empêcherait le seul leader légitime de répondre aux attentes de son peuple.


Escalade récente.

Avant le récent congé de Carnaval (fin février 2020), cette offensive contre les Congrès a connu une montée en puissance. Les attaques ne proviennent plus seulement de grou-pes organisés sur les réseaux sociaux. Elles sont engagées au plus haut niveau de l’Etat. Alors que le gouvernement et le Congrès s'affrontaient sur des questions budgétaires (encadré ci-dessous), le général Augusto Heleno, chef de cabinet de sécurité institution-nelle de la Présidence (GSI) a accusé les parlementaires de chantage et exhorté l’exé-cutif à remettre en cause les compétences et attributions des élus. Quelques jours plus tard, c’est le chef de l’exécutif fédéral lui-même qui a montré qu’il faisait peu de cas des autres institutions républicaines. Utilisant l’application WhatsApp, le Président a envoyé à plusieurs personnes une vidéo appelant le "peuple" à participer à une manifestation dont les objectifs sont à la fois de soutenir le chef de l’Etat et d’attaquer le Congrès. Pro-grammée pour le 15 mars et prenant comme prétexte le contentieux entre l’exécutif et le pouvoir législatif relatif aux amendements parlementaires au budget, la protestation est organisée par des groupes et mouvements de la droite et de l’extrême-droite. Les appels à manifester diffusés sur les réseaux sociaux faisaient explicitement référence à l’ambi-tion qu’auraient plusieurs officiers supérieurs de l’armée d’organiser un soulèvement mili-taire dès que le peuple en manifesterait clairement la demande.


Tract appelant aux manifestations pour le 15 mars. "Allons tous dans la rue en masse, les généraux attendent les ordres du peuple, dehors Maia et Alcolumbre (les présidents de la chambre des députés et du Sénat fédéral).

La vidéo transmise par Bolsonaro à des proches (et produite par des responsables de la manifestation) rappelle l’attentat dont a été victime le président pendant sa campa-gne. Elle mentionne la lutte que le chef de l’Etat mènerait contre la "gauche corrompue" et affirme que l’heure est venue pour la population de le remercier pour son engagement au service du pays. Le problème ne se limite pas au contenu de ce film. Il tient aussi au message que le Président a rédigé pour accompagner sa distribution. Ce dernier fait ex-plicitement référence aux comparses que seraient le général Heleno et le capitaine Bolsonaro, montrant ainsi qu’il endosse les critiques de son ministre aux "maîtres-chan-teurs" du Congrès. Il achève ensuite son commentaire et affirmant : "le Brésil est à nous et n’appartient pas aux politiciens de toujours…"

La provocation du chef de l’Etat a immédiatement suscité une vive réaction du doyen des magistrats de la Cour Suprême. Ce dernier a publié un communiqué soulignant que l’initiative de Bolsonaro faisait apparaître "la face sombre d’un Président de la République qui ignore les principes constitutionnels, la notion de séparation des pouvoirs". Le doyen ajoutait encore que ce comportement montrait que le personnage n’était pas digne de la charge élevée qu’il exerce[1].

Les conséquences politiques de cet épisode ont été limitées en raison de la réaction des présidents des deux chambres, Rodrigo Maia (chambre des députés) et David Alco-lumbre (Sénat fédéral), tous deux membres du Parti Démocrate (DEM), une formation de droite modérée. Le premier avait réagi avec fermeté aux propos du général Heleno (en qualifiant ce dernier d’idéologue radicalisé). Il a choisi ensuite la modération après l’affaire de la vidéo, se contentant de souligner sur son compte twitter que les tensions crées entre les institutions de la République n’aident pas le pays à avancer. Maia s’est même permis d’ajouter que le Brésil avait besoin de paix et de responsabilité pour progresser. Le Président du Sénat ne s’est pas prononcé. Les responsables du Congrès savent que les attaques du Président et de membres de l’exécutif contre les parlementaires ne sur-viennent pas au hasard. Le gouvernement est entré au début de 2020 dans une phase difficile. Les résultats économiques de la première année de mandat ne sont pas bons. Les perspectives dans ce domaine sont des plus médiocres, notamment depuis l'appa-rition de la pandémie de coronavirus et la crise qui sévit sur les marchés pétroliers. Pour reprendre l'initiative, le gouvernement doit faire adopter par les chambres des réformes économiques majeures et décisives pour le développement du pays. Les textes pro-posés ou que l’exécutif doit soumettre sont loin d’être consensuels au sein des assem-blées. Last but not least, le Président Bolsonaro a lui-même créé et continue à renforcer les tensions existantes avec le pouvoir législatif. D’abord en refusant de construire une majoritaire parlementaire appuyant le gouvernement, associée à l’élaboration de sa politique et représentée au niveau de l’exécutif. Ensuite en faisant preuve d’incompé-tence et de maladresse lorsqu’il a fallu négocier le soutien ponctuel de parle-mentaires pour obtenir l’adoption de textes législatifs.

Jair Bolsonaro n’a jamais fourni à ses ministres le soutien qu’ils attendaient lorsque des projets de loi décisifs ont été publiés et soumis au Congrès. Le Président se comporte depuis janvier 2019 comme si les réformes majeures envisagées par les membres de son gouvernement n’étaient pas son affaire. Pire : le chef de l’Etat torpille les efforts de ses ministres qui veulent avancer et proosent des réformes. Ainsi, en agressant les parlementaires avec l'envoi de la fameuse vidéo alors que les élus ont engagé le débat sur une possible réforme de la fiscalité et en abordent un autre sur l’évolution des règles encadrant la fonction publique fédérale, Bolsonaro adopte la posture la plus efficace pour faire échouer ces projets.





Le projet d'une "démocratie autoritaire".

La plupart des analystes considèrent aujourd’hui que la priorité du chef de l’Etat est ail-leurs. C’est une attitude délibérée et irresponsable : Jair Bolsonaro provoque de manière récurrente les institutions de la République. Il entretient un climat de tensions au sein du système politique. Il s’agit ainsi de galvaniser ses partisans sur les réseaux sociaux et de favoriser un niveau élevé de mobilisation de sa base électorale. A chaque fois, les sym-pathisants multiplient les éloges, les flatteries, voire les compliments dithyrambiques. Après l’attaque, les bénéfices attendus ayant été engrangés, le chef de l’Etat amorce un repli, distribue les propos conciliateurs. En février 2019, en début de mandat, après un épisode comparable à celui de la vidéo, Jair Bolsonaro posait souriant pour une photo de circonstance aux côtés du Président de la Cour Suprême et des responsables des deux chambres. Après cette scène factice de réconciliation, il avait multiplié les déclarations exhortant les hauts responsables de l’Etat à rechercher l’harmonie entre les pouvoirs et un esprit de partenariat. La manoeuvre présidentielle est désormais parfaitement déco-dée par les observateurs. L’agresseur rentre ses griffes, amadoue un temps les autres acteurs majeurs du système politique avant de repartir à l’attaque. La tension est suivie par la détente puis vient une autre phase de crise provoquée, souvent plus grave que la précédente.


Après l’affaire de la vidéo, le Président a rapidement cherché à minimiser son initiative en affirmant qu’il s’agissait d’une communication privée. En réalité, l’ancien capitaine savait parfaitement que cette initiative susciterait de nombreux commentaires, une effer-vescence médiatique maximale, les réactions de la classe politique et de l’opinion publi-que. En diffusant cette vidéo sur WhatsApp, le chef de l’Etat a considérablement amplifié l’impact de l’appel à la mobilisation de ses partisans pour la journée de protestation du 15 mars. Limité jusqu’alors aux plateformes numériques animées par des fidèles, cet appel aura été pendant quelques jours au cœur de toutes les analyses et commentaires poli-tiques. Un seul twitte du Président a permis de relancer le climat de polarisation qui déchire la société civile brésilienne.


Après quinze mois d’exercice du pouvoir, l’objectif réel de Bolsonaro apparaît claire-ment. Il s’agit de détruire la démocratie. Pour parvenir à leurs fins, le Président et son clan familial s’accrochent à un scénario en deux phases : poursuite du mandat en cours jus-qu’à son terme et réélection de Bolsonaro au prochain scrutin présidentiel d’octobre 2022. Le mouvement animé par le Chef de l’Etat estime que les conditions ne sont pas actuellement réunies pour envisager une rupture institutionnelle brutale avant les pro-chaines élections nationales. Il s’agit donc d’affaiblir progressivement les fondements du système démocratique en respectant les formes et les rites de la politique électorale. Cette stratégie d’érosion lente mais ferme de la vie démocratique aurait aux yeux des factions bolsonaristes plusieurs avantages. Elle nourrit d’abord les illusions de nombreux commentateurs et adversaires politiques. Pour certains, les initiatives et les déclarations du Président remettant en cause l’équilibre des pouvoirs, l’Etat de droit et la repré-sentation nationale ne seraient que des maladresses, des bévues d’un homme politique obtus et grossier qui ne parviendrait pas à prendre la mesure des responsabilités de sa charge. D’autres analystes persistent à croire que les institutions démocratiques sont suffisamment solides et qu’elles finiront par contraindre ce Président hors-norme à se conformer aux règles établies du jeu politique. Ceux-là soulignent d’ailleurs qu’au-delà des errements spectaculaires des derniers mois, le chef de l’Etat manifesterait à sa manière un respect pour le mandat qu’il exerce et pour la constitution. Il a répété depuis avril 2019 qu’il n’envisageait pas de se perpétuer au pouvoir sans être à nouveau candidat au scrutin de 2022. En outre, il cherche à mettre en œuvre une politique qu’il avait clairement annoncée au cours de la campagne de 2018.


A l’époque, le candidat Bolsonaro promettait la destruction des institutions politiques en place. Prudent, l’ancien capitaine n’annonçait évidemment pas une la suppression de la démocratie mais parlait abondamment de la nécessité de mettre fin au "système". La cause libérale qu’il a épousé sur les mois précédant le scrutin se limite strictement aux questions économiques. La culture de Bolsonaro est totalement opposée au libéralisme politique. En début de mandat, on a présenté son Administration comme étant "libérale sur le plan économique et conservatrice sur le terrain des mœurs". En réalité, le Brésil est dirigé depuis 15 mois par un gouvernement libéral en économie et antilibéral en politique. A l’échelle mondiale, depuis quelques années, des mouvements autoritaires cherchent à détruire la démocratie en utilisant la voie électorale. Après avoir conquis le pouvoir au terme d’une élection régulière, ils font adopter des lois qui réduisent le systè-me démocratique à la simple réalisation de consultations populaires (élections et plé-biscites). Ils prétendent que l’existence de la démocratie ne dépend pas des institutions représentatives, du maintien d’un Etat de droit et de la prévalence d’une culture démo-cratique. La "vraie" démocratie reposerait deux piliers. Le premier serait l’exercice du droit de vote par le peuple qui confierait ainsi son destin à un leader éclairé. Le second serait la concentration de tous les pouvoirs aux mains de ce leader seul capable d’exprimer et de défendre l’intérêt du peuple en question.


Ce "libéralisme autoritaire" est un phénomène politique hybride. Pour que chaque indi-vidu puisse concentrer ses efforts sur la seule gestion de sa vie privée, il importe que son existence de citoyen soit réduite au simple exercice du droit de vote. Une démocratie ainsi réduite à la consultation du peuple par voie électorale n’a pas besoin pour fonction-ner d’une presse libre, d’une Justice indépendante, d’une école qui éduque à la toléran-ce et éveille la conscience civique, d’un pouvoir législatif qui contrôle le gouvernement, de mouvements sociaux qui contestent, d’un contrôle démocratique de la bureaucratie étatique. Les contrepouvoirs sont inutiles, ils parasitent la relation paternelle que le lea-der entretient avec son peuple.


Cette vision d’une démocratie émaciée est partagée par la majorité des partisans de l’an-cien capitaine. Le clan Bolsonaro envisage clairement d’altérer ou de suspendre la constitution et les dispositions de l’Etat de droit en utilisant les consultations populaires. La loi fondamentale peut être appauvrie des dispositions qui forment les bases du systè-me démocratique en recourant au suffrage universel. En novembre 2019, le député Eduardo Bolsonaro a jeté le trouble en évoquant la possibilité de remettre en vigueur l’Acte institutionnel numéro 5 (AI-5, par lequel le régime militaire a fermé le Congrès en 1968 et suspendu les libertés constitutionnelles) si l’opposition de gauche au gouver-nement de son père se radicalisait. Selon le député, des modifications radicales de la Loi fondamentale pourraient être introduites après un plébiscite, voire par un simple décret présidentiel. La première méthode sera probablement privilégiée. Lorsque la démocratie est identifiée aux seules consultations électorales, la multiplication de plébiscites ou de référendums donne l’illusion aux citoyens de participer à un processus démocratique puisqu’ils sont appelés fréquemment aux urnes.


Pour réaliser ce projet autoritaire, Bolsonaro doit engager l’offensive sur deux fronts si-multanément. Il doit d’abord maintenir les institutions démocratiques existantes dans l’état de délabrement et de crise qu’elles ont connu depuis les manifestations de juin 2013. Pour ce faire, il convient de s’assurer du concours des administrations centrales en plaçant à leurs têtes des adeptes d’un régime autoritaire, civils ou militaires. Le gou-vernement dirigé par l’ancien capitaine s’appuie aussi sur un noyau de jeunes idéologues radicalisés, très présents sur les plateformes numériques qui sont chargés de trans-former l’Etat en outil de propagande et de communication dans la perspective des élections municipales de 2020 et du scrutin national de 2022. L’autre front sur lequel le chef de l’Etat doit se battre est précisément celui de la politique électorale. Il s’agit de structurer, d’organiser sa base d’appui, sa clientèle électorale. La première étape de ce travail consiste à convaincre l’électorat bolsonariste que l’instauration d’un régime auto-ritaire est indispensable et nécessaire. Il faut aussi persuader ce secteur de l’opinion que la "révolution conservatrice" ne fait que commencer, qu’il faudra du temps pour parvenir à démonter le "système politique" en place. La seconde étape est d’encourager les mili-tants du bolsonarisme à s’engager dans les batailles électorales à venir en se portant candidats. D’abord en 2020, lors du scrutin municipal. Ensuite en 2022, lorsque les élections nationales ouvriront la voie à la rénovation espérée du personnel politique.


Lula, un allié utile ?


Cette offensive menée sur deux fronts peut se poursuivre dans les mois et les années à venir. Elle est facilitée par plusieurs facteurs. La majorité des citoyens éprouvent de gran-des difficultés à comprendre la démarche du clan Bolsonaro, ses objectifs et l’issue pro-bable de l’offensive constamment menée contre les institutions républicaines. Les forces politiques de la droite traditionnelle, du centre et de la gauche ne réagissent pas. Cette relative passivité a plusieurs explications. De nombreux secteurs de l’opinion considèrent que le combat contre la corruption est plus important que la préservation de la démo-cratie. Ils estiment encore que l’autoritarisme affiché par Bolsonaro est le prix à payer pour que les réformes libérales nécessaires à la relance économique soient promues par le Ministre Paulo Guedes. Dans ces couches de la population, on n’hésite plus à critiquer la politique et l’attitude de Bolsonaro. Les remarques sont pourtant aussitôt relativisées par d’autres considérations. On fait ainsi référence à au Ministre de la Justice Sergio Moro qui commanderait une croisade destinée à instaurer le primat de l’éthique dans la vie politique. On mentionne encore le super-ministre libéral Guedes qui serait en train de remettre l’économie sur le bon chemin. Rares sont les observateurs de la vie politique nationale qui appellent à stopper l’offensive de Bolsonaro parce qu’elle pourrait annon-cer une prochaine rupture de l’ordre constitutionnel.


Aux yeux de nombreux Brésiliens qui ont voté pour Bolsonaro afin d’exprimer un clair rejet du Parti des Travailleurs de Lula, l’ancien capitaine est encore un précieux rempart contre une éventuelle reconquête du pouvoir par la gauche. Entre le Président d'ex-trême-droite et une partie du PT (dont l’ancien prisonnier Lula), il existe aujourd’hui une complicité de facto. Pour n’avoir pas engagé ne serait-ce qu’une esquisse de bilan de sa trajectoire au pouvoir (qui n’a rien de commun avec la vision idyllique que les médias européens n’ont cessé de divulguer dans leur majorité depuis 15 ans), le PT reste une force-repoussoir pour les électeurs de droite et une bonne partie des électeurs du centre qui n’ont pas la mémoire courte. Ces deux secteurs de l’opinion (qui représentent environ un tiers du corps électoral) savent que les gouvernements du Parti des Travail-leurs ont été marquées par une progression inédite de la corruption, des détournements de fonds publics et de la prise de contrôle par des forces partisanes de l’appareil d’Etat. Cet électorat numériquement important sait aussi que la politique économique conduite à partir du second gouvernement Lula (après 2005), poursuivie et systématisée par la Présidente Dilma Rousseff est à l’origine d’une des plus grandes récessions de l’histoire du Brésil. Il sait enfin que la gauche brésilienne maintient un rapport pour le moins ambi-gu avec les institutions démocratiques, avec l’Etat de droit et les mécanismes de représentation inscrits dans la constitution.


Quoiqu’il en soit, depuis 2019, Lula et ses fidèles ont eu à maintes reprises souligné qu’ils souhaitaient que Jair Bolsonaro reste au pouvoir jusqu’en 2022. Après l’affaire récente de la vidéo, l’ancien Président a plusieurs fois indiqué qu’il n’était pas favorable à l’enclen-chement d’une procédure de destitution. Peu importe pour Lula que Bolsonaro puisse continuer à harceler les institutions républicaines, à perpétuer la crise politique engagée il y a sept ans. Ce qui compte, c’est la possibilité d’exploiter les supposés dérapages du leader d’extrême-droite pour élargie progressivement les rangs de l’électorat de gauche qui sera prêt à voter en 2022 pour le grand leader populiste de gauche.



Bolsonaro et Lula : la scène politique est occupée par deux populistes.


Interrompre la démarche de harcèlement des institutions républicaines mise en œuvre par Bolsonaro par des moyens légaux, pacifiques et démocratiques n’a rien à voir avec la réalisation d’un coup d’Etat. Ce n’est pas non plus souhaiter qu’une fois de plus un individu déséquilibré cherche à porter atteinte à l’intégrité physique du Président. Pour interrompre le jeu de Bolsonaro, il n’y a même pas besoin d’envisager une procédure de destitution. Il suffirait que les forces du centre et de gauche assument enfin leur rôle d’opposition, dénoncent systématiquement les déclarations du chef de l’Etat de son clan, utilisent les institutions telles qu’elles existent pour contraindre l’ancien capitaine à changer de stratégie et de comportement. Pourtant, la gauche semble jusqu’à présent incapable de conduire cette riposte. Lula et ses partisans ne veulent absolument pas remettre en cause le mandat en cours de Bolsonaro. Ils veulent convaincre leur électorat et les franges de la population choquées par le comportement du chef de l’Etat qu’il n’y a qu’une seule alternative à ce gouvernement dangereux : le retour au pouvoir de Lula après une victoire du vieux leader messianique à l’élection de 2022.


Cette passivité de la gauche a plusieurs explications. Ce camp politique est aujourd’hui divisé et incapable de susciter d’importantes mobilisations au sein de la société bré-silienne. Sur les derniers mois, plusieurs responsables et intellectuels dits "progressistes" ont régulièrement dénoncé le danger bolsonariste. Ils ont aussi commencé à établir un bilan des 15 dernières années de l’histoire du pays, remettant en cause un parti (et ses leaders) qui a mis en œuvre un système de captation de ressources publiques et de corruption probablement sans égal depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, un système qui a profondément ébranlé l’adhésion de la société brésilienne aux valeurs et aux règles de la démocratie. Un système et un détournement du système politico-institutionnel qui ont précisément ouvert la voie à la candidature puis à la victoire à la dernière présidentielle de l’ancien militaire Bolsonaro. Cette lecture de la séquence historique récente est rejetée par la majorité des forces de gauche qui refuse toute idée d’inventaire, de lecture critique des années de pouvoir. Encore soudée derrière Lula, toute une frange du Parti des travailleurs reste attachée à une pratique ancienne de la politique, autoritaire, messianique, sectaire, sûre de ses dogmes et de sa vision du monde. A la division interne de la formation luliste, il faut ajouter la fragmentation de la gauche elle-même. Les anciens alliés du PT ont pris leur indépendance et veulent con-server leur liberté de manœuvre.


Une opposition forte au Président ne pourrait avoir de crédibilité pour la majorité des brésiliens que si elle prenait de sérieuses distances par rapport au parti de Lula, tel qu’il a continué à fonctionner depuis son départ du pouvoir. Les populismes de droite et de gauche sont aujourd’hui dans le monde et au Brésil les principaux adversaires de la démocratie. En refusant de se réinventer, en ne rompant pas avec Lula et sa vieille clique de dirigeants qui ont presque tous trempé dans les scandales des années 2005-2015, le PT a perdu toute crédibilité pour devenir l’aile marchante d’une opposition démocratique à Bolsonaro. Ce parti continue à être l’organisation que l’électorat brésilien connaît : néopopuliste, antilibérale sur le plan politique comme sur le plan économique et hégé-monique. Sur le simple plan électoral, une formation centriste ou de droite modérée qui s’allierait au PT de Lula désormais serait assuré d’un désastre. Le sentiment "anti-pétiste" reste (non sans raison) très puissant au sein de la société brésilienne.


La gauche actuelle encore dominée par le "lulisme" est-elle alors l’adversaire idéal que souhaite Bolsonaro pour poursuivre son offensive contre la démocratie ? En réalité, le néopopulisme de Lula et de ses fidèles ne constitue pas une véritable opposition au pouvoir du clan Bolsonaro. Il lui donne la réplique mais ne change pas le scénario de la pièce. Cette réplique est trop modeste pour que la gauche affaiblie soit le complice parfait dont aurait besoin aujourd’hui Bolsonaro. L’opposition rêvée par le pouvoir serait une opposition capable de mobiliser de larges secteurs de la société brésilienne, de mettre dans la rue toutes les catégories dramatiquement touchées par la crise écono-mique. L’opposition rêvée serait une opposition capable d’inquiéter, de rendre crédible la menace d’un "soulèvement communiste" si souvent évoquée sur les plateformes numé-riques bolsonaristes. Un Parti des travailleurs capable de déclencher une révolte compa-rable aux émeutes qui ont secoué les pays voisins à la fin 2019 : voilà l’épouvantail parfait dont rêvent les factions d’extrême-droite au pouvoir. L'épouvantail en question n'existe aujourd'hui que dans leurs élucubrations...


A suivre : Un capitaine perdu face au cyclone

[1] A ces critiques, Celso de Mello ajoutait même une menace en indiquant que si le Pré-sident de la République dispose de pouvoirs étendus, ceux-ci sont limités par la Consti-tution. A moins de s’exposer à un jugement pour crime de responsabilité, le titulaire de la charge ne peut pas transgresser la Loi fondamentale. Selon la constitution brésilienne, la condamnation pour crime de responsabilité est un pré-requis pour que le Congrès puis-se engager une procédure de destitution. Le terme même de destitution est d’ailleurs revenu dans les commentaires de la presse à l’occasion de cette nouvelle provocation du chef de l’Etat.

Qui sommes nous?

Jean-Yves Carfantan, économiste, consultant en économie agricole. Analyse et suit l’évolution de l’économie et de la politique au Brésil depuis 30 ans. Vit entre São Paulo et Paris.  Il anime ce site avec une équipe brésilienne formée de journalistes, d’économistes et de spécialistes de la vie politique nationale.

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