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La république du crime...L'affaire Master (1)



Des crimes financiers et... bien plus.

 


C’est l’affaire qui fait la une de tous les médias brésiliens depuis des mois, emballe les ré-seaux sociaux, stresse toute la classe politique et pourrait déboucher sur une crise histo-rique d’une ampleur comparable à celle qui a conduit au coup d’Etat de 1964. Cette affaire, c’est celle du groupe Master, une institution financière dirigée par Daniel Vorcaro, fondateur et principal actionnaire. Le 17 novembre 2025, Vorcaro est arrêté à l’aéroport de São Paulo, alors qu’il tentait d’embarquer à bord d’un jet privé en direction de Dubaï. Le lendemain, la Banque Centrale du Brésil décide la liquidation de cette société financière de taille moyenne qui gérait plus de 86 milliards de Réais d’actifs (14 milliards d’euros). Le même jour, la Police fédérale ouvre une enquête pénale, baptisée "Opération Com-pliance Zero", portant sur des irrégularités comptables de grande ampleur. Les faits in-vestigués incluent notamment l’émission de titres fictifs, la manipulation des états finan-ciers et la cession de portefeuilles de crédits sans contre-parties économiques réelles. Pendant les mois qui ont suivi, l’enquête s’est poursuivie montrant que l’affaire Master a des ramifications très nombreuses et implique de nombreux leaders politiques et de hauts magistrats de la Cour Suprême. Ces investigations ont révélé que les dirigeants de la Banque avaient acheté le soutien et la collaboration d’acteurs très nombreux et très divers : de mercenaires grassement rémunérés recrutés pour faire ce que les tueurs à gage savent faire jusqu’aux plus hautes autorités du pays.


Début 2026, une deuxième phase de l’enquête a été déclenchée donnant lieu à 42 per-quisitions simultanées dans cinq États (São Paulo, Rio de Janeiro, Bahia, Rio Grande do Sul et Minas Gerais). Ces opérations ont conduit à la saisie d’avoirs estimés à 5,7 Md BRL (1 Md EUR), incluant des biens de luxe, des armes, des montres et des véhicules haut de gamme, et ont particulièrement visé l’entourage de Vorcaro. Bien que la banque Master ne représentait qu’environ 0,57% de l’actif total du système financier brésilien et que les premières analyses excluent un risque systémique à court terme, sa liquidation a un im-pact ciblé mais majeur sur le système de garantie des dépôts. Depuis novembre 2025, chaque fil tiré par les enquêteurs de la Police Fédérale fait apparaître d’autres pistes d’in-vestigation. De nouvelles hypothèses sont soulevées. Jusqu’à la fin de mars 2026, la Justice avait levé le secret bancaire de 101 institutions et personnes physiques. Plus de 30 fonds d’investissement ayant eu des relations proches ou lointaines avec le groupe Master, une soixantaine d’entreprises, de sociétés-écrans, de cabinets de conseil et de prestataires sont dans la mire des enquêteurs. L’identification des réseaux d’influence, de partenariats et d’associations du groupe Master fait apparaître une liste de plus de 2500 personnes juridiques. En novembre dernier, l’affaire Master apparaissait encore comme un simple scandale de malversations, d’opérations frauduleuses, résultats d’une défail-lance de gestion ou d’une croissance mal maîtrisée. Cinq mois après le début des inves-tigations, les services de la Police fédérale parlent de réseaux mafieux, de la construc-tion délibérée d’un système d’ingénierie financière conçu pour qu’il soit impénétrable aux organismes de contrôle et destiné à masquer le détournement de milliards de réais de ressources financières d’origine publique et privée.


 Daniel Vorcaro, le "banquier".


Le groupe Master est né à partir du rachat en 2017 d’une banque locale et difficulté, Banco Máxima. Il a obtenu l'autorisation de la Banque centrale (BC) pour reprendre la banque en 2019 et a changé son nom en Master en 2021. L’activité du groupe s’est rapidement développée sur les cinq ans qui ont suivi en jouant sur deux principaux le-viers. Le premier a été la captation de l’épargne de particuliers et des avoirs de fonds de pension. A ces particuliers, la Banque Master a proposé comme tous les établissements financiers des Certificats de Dépôts Bancaires (CDB).  Très prisés des ménages, ces titres sont émis sous forme de produits à revenu fixe, c'est-à-dire que leur rendement est fixé à l'avance. Étant couverts par un Fonds de Garantie du Crédit (FGC) jusqu’ 250 000 réais par épargnant, les CDB sont considérés comme un placement sûr. Cependant, la banque de Vorcaro promettait une rentabilité bien supérieure à la moyenne du marché. Alors que de nombreuses banques proposent des CDB offrant un taux d'intérêt égal à 100% du taux interbancaire, Master proposait des rendements équivalent à 140 % de ce taux. Dans la pratique, ces montants élevés faisaient courir un risque aux créanciers, et la facture finis-sait par être répercutée sur le FGC. La banque et sa filiale en ligne ont  commencé à prendre des risques excessifs pour soutenir ce modèle et répondre à la forte demande de 1,76 million de clients cumulés sur la période, alors que la liquidité réelle (argent im-médiatement disponible pour rembourser les investisseurs) se détériorait. Au total, le groupe Master aura capté 46,9 milliards de BRL (7,5 milliards d’Euros) grâce au place-ment de ces titres auprès de près de 1,76 million d’épargnants.

 

La captation de ressources a aussi été réalisée en plaçant des titres de la Banque Master auprès de fonds de pension d’Etats fédérés et de communes (18 au total). Ces régimes propres de retraite des États et des municipalités, qui ne bénéficient pas de la protection du FGC, auraient investi près de 2 milliards de reais (323 Millions €) dans des produits de Banco Master. Le cas le plus emblématique concerne Rio Previdência, le fonds de pen-sions des agents de l’État de Rio de Janeiro, qui aurait placé environ 15% de ses actifs, soit près de 1 milliard de reais (161 millions €), dans des instruments liés à la banque li-quidée.

 

Le second levier de développement a été celui du crédit dit "consigné". Depuis plus de vingt ans, agents de la fonction publique, salariés déclarés du secteur privé et bénéfi-ciaires de prestations sociales (retraites et pensions, allocations diverses aux plus mo-destes) peuvent bénéficier de prêts bancaires pour lesquels mensualités de rembour-sement et charges d’intérêts sont directement prélevées à la source auprès des organis-mes et entreprises versant salaires et prestations. Les banques de toutes tailles cher-chent à accroître dans leurs portefeuilles de créances ce type de prêts. Le risque d’insol-vabilité des débiteurs est en effet très faible puisqu’il est transféré sur l’entité à laquelle les emprunteurs sont liés. Ces banques peuvent ainsi accorder des prêts à des taux infé-rieurs et des délais plus longs de remboursement que sur d'autres produits et pour d'autres types de clientèles [1]. Elles doivent pour cela conclure un accord avec l'entité qui rémunère les emprunteurs potentiels. L’activité de Master sur ce secteur du crédit s’est développée grâce au soutien d’associations de fonctionnaires de municipalités et d’Etats fédérés qui persuadaient leurs adhérents de l’intérêt de solliciter des prêts consi-gnés. Elle a aussi progressé en recourant à des pratiques frauduleuses. Des complices au sein de l’organisme fédéral gérant le régime général de retraites ont ainsi inscrits des dizaines de milliers de retraités et pensionnés comme ayant contracté des prêts consi-gnés auprès de la Banque Master [2], "à l'insu de leur plein gré".

 

Les fonds collectés par le groupe Master et drainés grâce au développement du crédit consigné, d’autres ressources provenant de la trésorerie d'entreprises dans lesquelles un groupe d'investisseurs lié à Master détenait des participations étaient investis dans une série d’actifs à risque. Ces investissements constituaient autant d’opérations visant à gon-fler artificiellement son bilan. Master était par exemple un acheteur massif de "preca-tórios", titres de créances sur des administrations publiques initialement contestés par les débiteurs mais légalement reconnus au terme d’une procédure judiciaire. La banque in-vestissait également dans des participations et dans des entreprises en difficultés.

 

La deuxième phase de l'opération Compliance Zero, lancée le 14 janvier 2026, a révélé que le groupe Master recourait, grâce au soutien de nombreux partenaires, à une forme de criminalité financière devenue classique. Dans ce cas, le dirigeant d’une banque utilise une structure financière complexe et opaque pour détourner des fonds et maxi-miser artificiellement la valeur de ses actifs. La démarche suivait ici trois étapes. Dans une première phase, Master octroyait des crédits à des sociétés-écrans (que le prêteur présentait comme des firmes nouvelles) qui n’avaient aucune activité réelle (ou apparais-saient comme des firmes de conseil ou bureaux d’études) et aucune ressources pro-pres. La seconde phase consistait à faire transiter les ressources empruntées via des fonds d’investissement. Au lieu d’investir les financements fournis par le groupe Master dans des activités économiques, les sociétés-écrans transféraient les ressources en question à des fonds d’investissement gérés pour la plupart d’entre eux par une firme de courtage partenaire, la société REAG-CBSF (mise en liquidation début 2026, sur ordre de la Justice). Rapidement, l’argent circulait dans des fonds liés au même intermédiaire et, finalement, était utilisé pour acheter des actifs de faible valeur ou sans valeur réelle (ac-tions, titres de créances). Au cours d’une troisième étape, les gestionnaires des fonds enregistraient ensuite ces actifs à une valeur bien supérieure à leur valeur d’acquisition. Les montants gonflés étaient ensuite dispersés sur d’autres fonds puis réinvestis en ac-quisition de Certificat de Dépôt Bancaire du groupe Master lui-même. La société de courtage REAG partenaire du groupe Master était depuis 2025 la cible d’investigations menées par la Justice et le fisc pour dévoiler les liens existant entre une puissance organisation criminelle de São Paulo (Le Primeiro Comando da Capital ou PCC) et des acteurs de la place financière.


Dissimulation des fonds et valorisation d'actifs : l'utilisation des fonds de Reag.

 

Au-delà des crimes financiers.

 

L’opération "Compliance zéro" n’a pas seulement mis à jour des escroqueries financières. Si l’affaire se limitait à cela, elle entrerait facilement dans la rubrique déjà longue des malversations et fraudes de banquiers peu scrupuleux. La Police Fédérale a aussi révélé que les dirigeants de la Banque Master avaient bénéficié d’un réseau exceptionnelle-ment vaste de complicités au sein des institutions fédérales. Ce réseau a permis à ces di-rigeants de développer leurs pratiques criminelles, d'échapper aux dispositifs de con-trôle et de surveillance des activités financières, d'obtenir des dérogations, d'assurer leur enrichissement personnel, de bénéficier de passe-droits. Cette découverte donne à l’af-faire une toute autre dimension : celle d’une crise politico-institutionnelle, peut-être la plus grave depuis le retour à la démocratie en 1985.

 

Les premières complicités identifiées concernent les soutiens obtenus par Vorcaro au sein du gouvernement du District Fédéral. Ce dernier est le principal actionnaire de la Banque Régionale de Brasilia (BRB), une société d’économie mixte créée en 1964. La BRB est une banque universelle qui possède des agences dans le District Fédéral mais aussi dans plusieurs Etats de la fédération brésilienne. Entre juillet 2024 et octobre 2025, elle a acquis des titres de créances émis par le groupe Master, certains adossés à des actifs in-existants. But de l’opération : secourir cet "ami", alléger la crise de liquidité à laquelle était déjà confrontée l’institution dirigée par Vorcaro. Le portefeuille de crédits douteux est évalué à 12,2 milliards de réais (1,97 milliards €). Le soutien à cet "ami" n’avait pas de limite. Au cours de l’année 2025, alors que tous les signaux montraient que le groupe Master connaissait de sérieuses difficultés, avec l’appui des élus de l'assemblée du District Fédéral et du gouverneur, la BRB a tenté d’acquérir Master, un projet finalement annulé à la suite d’une décision judiciaire et d’un refus d’agrément de la Banque centrale. À la suite de cet épisode de tentative de vente annulée, le PDG et le directeur financier de la BRB ont été révoqués. Le gouverneur du District Fédéral, un proche de Jair Bolsonaro, n'a pas favorisé le projet de rachat de la Banque de Vorcaro par la BRB par pure sollicitude. Il aurait reçu plusieurs dizaines de millions de réais de fonds d’investis-sement liés au groupe Master, officiellement en contrepartie de services de consultance, des services probablement fictifs.

 

La question est évidemment de savoir ce qu’ont reçu les nombreux autres "amis" que comptait Vorcaro au sein des institutions fédérales. Dès les premiers pas de l’enquête, à la fin 2025, des leaders politiques occupant des postes clés au sein de la Cour des Comptes Fédérale (TCU) se sont portés au secours de Vorcaro après que la Banque Cen-trale ait décidé de la mise en liquidation du groupe Master. Bien que la Cour des Comptes n’ait aucune compétence en la matière, ces leaders ont exigé des explications détaillées de la Banque centrale sur les fondements techniques et juridiques de la liqui-dation, certains des membres de la Cour qualifiant la mesure d’«extrême». La démarche a été perçue par l’Institut d’émission comme une tentative d’ingérence. De son côté, solli-citée par la défense de Vorcaro, la Cour Suprême (STF) s’est saisie de l’affaire et s’est im-posée comme arbitre final, avançant qu’elle seule était compétente pour se prononcer sur la légalité de la liquidation, sans en suspendre l’exécution. Chargé d’instruire le dos-sier Master, le juge Dias Toffoli, un des membres du STF, va très vite imposer le secret sur l’instruction. En février 2026, il devra se retirer de la supervision de l’enquête de la Police Fédérale sur les fraudes du groupe Master après que la presse brésilienne a révélé que la société de sa famille avait des liens financiers avec le dit groupe.

 

Depuis novembre 2025, les investigations qui se poursuivent mettent à jour un système d’influence tentaculaire construit par Vorcaro. En année électorale, l’affaire Master est devenue une véritable bombe à retardement. Anciens ministres, leaders de plusieurs formations politiques, figures très puissantes de la République seraient directement im-pliquées dans le dispositif de protection dont a bénéficié Vorcaro et sa banque. Presque tous les partis sont concernés, de ceux qui appuient le Président à ceux qui forment l’opposition. Sur les 18 gouverneurs visés par des accusations de "relations d'affaires" avec la banque Master, 17 appartiennent à des partis de droite. Le dix-huitième est gou-verneur de l’Etat de Bahia, dirigé depuis plusieurs mandats par le parti de Lula. Si tous les parlementaires dont les noms ont été cités dans les enquêtes appartiennent également à des partis de droite (à commencer par le sénateur Ciro Nogueira qui a tenté de faire adopter un projet d’amendement constitutionnel destiné à venir en aide à la banque en faillite), certains élus du Congrès cités dans les enquêtes se situent plutôt dans le camp gouvernemental. L’affaire Master est œcuménique….Le monde politique, des respon-sables d’institutions financières, des magistrats font tout pour se protéger mais au fil du temps, la liste des suspects de complicité va s'allonger. Néanmoins, cinq mois après le début des investigations, l’audace et la complexité des malversations et des montages financiers, la diversité des réseaux et complicités révélés : tout cela ne laisse aucun doute. La banque Master était importante pour de nombreux personnages de l'Etat fédéral. Vorcaro est allé jusqu’à acheter le soutien et le silence de responsables de la banque centrale (démis en février 2026 de leurs fonctions lorsque les enquêteurs ont découvert qu’ils conseillaient Vorcaro et évitaient que les procédures normales de surveillance et de sanctions viennent affecter les activités du banquier véreux).


Le banquier Vorcaro, au coeur d'un vaste réseau d'influence intégrant toutes les institutions fédérales, de la Cour Suprême à la Banque Centrale...(dessin de la presse brésilienne).


Le grand scandale Master qui est aussi devenu un feuilleton d’un exceptionnel suspense n’est pas l’œuvre d’un seul homme, ni d’une poignée de délinquants en col blanc. Le système de fraudes et de malversations a pu être créé et fonctionner sur plusieurs années grâce au soutien et à la complicité d’un vaste réseaux de relations établies par Vorcaro au sein de l’Etat fédéral, du pouvoir exécutif au pouvoir judiciaire en passant par le Congrès. Ces réseaux étaient entretenus par l’organisation de fêtes, la distribution de cadeaux et de services, l’embauche de personnes influentes assurant les relations avec le système politico-institutionnel, travaillant à élargir les contacts de la banque et à faciliter la conclusion de nouvelles opérations financières.


Dès 2024, alors même que le groupe Master Vacillait, son actionnaire principal continuait à dépenser des millions de dollars pour organiser des évènements conçus pour conso-lider ses liens avec l’élite politique du pays. En avril 2024, il a ainsi financé un forum d'idées de 6 millions de dollars à Londres qui a attiré des personnalités telles que des ju-ges de la Cour suprême et le chef de la Police Fédérale. Parmi ces juges invités on trou-vait Alexandre de Moraes, le haut magistrat qui avait été en charge d’instruire le procès de l’ancien Président Jair Bolsonaro en 2025. Bolsonaro était accusé depuis le début du troisième mandat de Lula d’avoir fomenté la tentative de coup d’Etat de janvier 2023, peu après l’investiture du leader de gauche. Le juge de la Cour Suprême se présentait alors comme un grand défenseur de la démocratie. En septembre 2025, il avait obtenu la condamnation de l’ancien chef de l’Etat à 27 ans de prison pour avoir tenté illégalement de se maintenir au pouvoir après sa défaite d’octobre 2022. Les investigations ont montré que Vorcaro avait engagé l'épouse de ce puissant haut-magistrat comme avocate de sa banque et que cette dernière avait reçu pour le service rendu des honoraires extrava-gants….Parmi les autres conseilleurs du groupe Master, on trouve encore l’ancien ministre des Finances de la Présidente Dilma Rousseff (2011-2016), Guido Mantega. Celui-ci a aidé Vorcaro à organiser une réunion en décembre 2024 avec le président Lula et le chef de la banque centrale du Brésil. L’un des fils de Lula serait directement impliqué dans les fraudes qui ont permis au groupe Master d’inscrire parmi ses débiteurs des retraités bé-néficiaires de prêts consignés qui n’avaient pourtant rien demandé.

 

Les enquêteurs de la Police Fédérale exploitent avec minutie les innombrables traces que laissent désormais les communications téléphoniques et contacts numériques. En juillet 2025, alors que Vorcaro s'efforçait de sauver sa banque de la liquidation, il s'est confié à sa petite amie dans un SMS. Il soulignait alors que son business bancaire pouvait être comparé au travail des grands mafieux. Il fallait savoir acheter le silence, le soutien et le partenariat de toutes les personnes susceptibles sensibles aux "gestes de sympa-thie" et donc corruptibles… Plus tard, au début de 2026, les investigations vont montrer que Vorcaro ne se contentait pas de frauder, de détourner des fonds et probablement de pratiquer du lavage d’argent sale. Il avait aussi monté un véritable gang chargé d’intimider tous ceux qui ne se laissaient pas séduire et pouvaient menacer son entreprise criminelle (journalistes trop curieux, agents publics et personnalités politiques attachés aux prin-cipes). Le gang pouvait aussi prendre des initiatives pour entraver le travail de la justice. Arrêté peu après cette découverte, le responsable de cette orga-nisation armée s’est suicidé en prison. On appelle cela au Brésil une "destruction d’ar-chives"…

 

Dans la succession des épisodes de ce feuilleton que suit la population depuis novem-bre 2025, un chapitre particulièrement troublant a aggravé la dégradation de l’image de la Cour Suprême dans l’opinion. Revenons à novembre 2025. Quelques heures avant d’être arrêté par la Police Fédérale à l’aéroport de São Paulo, Vorcaro envoie plusieurs SMS à un numéro de téléphone non identifié, comme s’il tentait d’ultimes efforts pour éviter un désastre. "Avez-vous réussi à le bloquer ?", dit un de ces messages…En février 2026, sur la base de confidences des enquêteurs, le journal O Globo a rapporté que les SMS échangés par Vorcaro le jour de son arrestation avaient été envoyés au juge Alexandre de Moraes, ce que ce dernier nie.

 

La suite des investigations et des poursuites effectivement engagées permettra de me-surer avec précision la dimension du système criminel organisé par le dirigeant de la banque mise en liquidation. Il n’y a pourtant pas besoin d’attendre les conclusions des enquêteurs et les décisions de la Justice pour poser les questions de fond que soulève cette affaire tentaculaire. Comment un homme d’affaires véreux, déjà condamné dans le passé pour des projets d’investissement douteux peut-il rebondir, devenir le principal actionnaire d’une banque qui affiche en quelques années (entre 2019, année de sa créa-tion, et 2025) une croissance spectaculaire et totalement hors norme ? Qu’est devenu le Brésil, que sont devenues ses institutions pour que ce type de personnage non seule-ment existe mais parvienne à s’enrichir avec une telle facilité sans avoir à respecter au-cune des normes de base de la vie collective ? Que dit l’affaire Master de ce qu’est au-jourd’hui dans toute une partie des milieux dirigeants, la perception du risque, la honte, les limites éthiques, la décence ? Comment des élus, des magistrats, des haut fonction-naires et des leaders d’opinion en sont venus à considérer comme normaux les liens très proches qu’ils entretenaient avec Vorcaro, les cadeaux et faveurs qu’il leur offrait (vols dans ses jets privés, dîners, parrainages, dons de campagnes, fêtes luxueuses, soirées croustillantes, services de call-girls…).

 

Comment expliquer que personne, au sein des milieux dirigeants de Brasilia, ne se soit inquiété du mode de fonctionnement et de la générosité des équipes de Vorcaro qui dis-tribuaient vins chers, voyages, récompenses et cadeaux de toutes sortes ? Dans un en-vironnement sain, ce type de comportement déclenche des alarmes, suscite des réac-tions de méfiance et de ferme rejet. Dans un environnement malade, l’achat du soutien des puissants par un banquier bling-bling fait partie des codes sociaux revendiqués. L’univers anomique qui a permis l’ascension de Vorcaro est sans doute la plus grande menace qui pèse sur la démocratie brésilienne. Le gangstérisme pratiqué par le banquier et ses proches montre l’absence ou l’extrême fragilité des filtres institutionnels. Il résulte aussi de la perte de toute référence morale au sein de larges secteurs de la repré-sentation nationale, de la sphère gouvernementale et de l’institution judiciaire.  

 

L’histoire du Brésil est infiniment riche en cas de corruption, souvent spectaculaires et souvent étouffés. Les plus récents annulent souvent le souvenir des plus anciens dans la mémoire collective. Néanmoins, le système mafieux que dévoile peu à peu la Police Fédérale en enquêtant sur les affaires tordues de la Banque Master indique autre chose. Les informations divulguées jusqu’à la fin mars 2026 ne laissent plus aucun doute : il ne s’agit pas d’une banque qui aurait simplement grandi trop vite. Ce que les faits révèlent, c’est un système systématique de fraude financière — impliquant de multiples acteurs, des protections institutionnelles et un réseau de complicité qui va bien au-delà d’un simple entrepreneur mal intentionné. Il s'agissait probablement d’un dispositif complexe créé pour blanchir de l’argent. La complicité organisée entre le groupe Master et plusieurs institutions financières partenaires comme la société Reag permet d’envisager un schéma classique de stratification, opération qui consiste à faire transiter des fonds illicites à travers une série de transactions financières complexes afin d’en dissimuler l’origine, rendant leur traçabilité extrêmement difficile. Pour de nombreux enquêteurs, Master a été conçue pour ne pas être une banque normale. Elle aurait été créée pour être un équipement d'État parallèle, un canal professionnel permettant de transformer de l'argent illicite en argent officiel. Il ne s’agirait pas seulement ici de blanchir les fonds du crime organisé. Il s’agirait surtout de blanchir les ressources que de nombreux acteurs bien placés au niveau des Trois Pouvoirs tirent de la corruption : paiement de pots-de-vin, achat de sentences, d'avis, achat de rapports, achat de rapports techniques, et aussi achats de votes dans les décisions politiques au législatif et à l'exécutif. L'argent de ces "deals" ne peut pas apparaître comme provenant de "deals". Il doit apparaître comme contrepartie de contrats, de relations d’affaires….C’est là une dimension essentielle de l’affaire qui sera explorée dans le dernier post de cette série.


Aller plus loin dans l'exploration de cette affaire permet aussi de mettre à nu le mode de fonctionnement des institutions qu'impulsent et imposent de nombreux acteurs majeurs de la vie publique. Dans un second post, on analysera en détail la trajectoire de Daniel Vorcaro, fondateur de la Banque Master et son principal actionnaire. Il s’agira aussi de cerner les réseaux de complicités que ce financier a su construire au sein des institutions de la République. Un troisième post sera consacré à aborder le chapitre particulier du secteur d’activité dit de crédit consigné. Il implique en effet des complicités au sein même du principal organisme de protection sociale du pays. Les fraudes organisées ici par la banque ont affecté des milliers de retraités parmi les plus modestes. Elles ont été lancées grâce à l’appui de proches du gouvernement Lula. Le dernier post sera consacré à analyser la probable fonction réelle de cette banque, institution de blanchiment des ressources occultes de secteurs de l’élite politique.


Le dernier post abordera aussi l’impact de cette affaire tentaculaire sur la campagne électorale et le scrutin d’octobre 2026. Depuis mars 2026, Les sondages montrent que la corruption est aujourd’hui la deuxième préoccupation des Brésiliens, juste après la violence et légèrement au-dessus des problèmes sociaux. Pour une part significative de la population, la crise est systémique et la méfiance envers les institutions politiques est généralisée. Ce n’est pas du tout la conjoncture qu’entrevoyait encore il y a quelques mois Lula, candidat à sa réélection et qui pouvait croire alors sérieusement à un quatrième mandat. A l’heure ce texte est écrit, Lula n’est pas personnellement impliqué mais l’opinion lui reproche déjà au minimum…. son silence. La côte du Président dans les sondages faiblit. Ce qui avait commencé en novembre 2025 par l’arrestation d’un ban-quier suspecté de fraude est devenu une affaire d’Etat qui rabat totalement les cartes de la prochaine présidentielle, déjà présentée comme l'une des plus imprévisibles depuis des décennies. 



A suivre, deuxième post : Un magnat et une foule d'"amis".

 

[1] La libération de tels prêts est, en principe, strictement encadrée par des lois et règlements. En amont, c’est l’or-ganisme (ou l’entreprise) versant rémunérations et prestations qui conclut un accord avec une banque autorisant celle-ci à pratiquer ce type de crédit et à l’étendre à des opérations de crédit-revolving. L’organisme payeur s’en-gage alors à verser directement à la banque créancière les mensualités de remboursement et les intérêts dus. La législation et des réglementation (au niveau fédéral, des Etats fédérés et des communes) fixent des limites de prélèvement et prévoient l'irrévocabilité de l'autorisation donnée par un fonctionnaire, un employé du secteur privé ou un bénéficiaire de prestations sociales de prélever le montant aux fins du remboursement du prêt.

[2] Au Brésil, le consentement des emprunteurs sollicités sur le web ou par téléphone a été traditionnellement peu ou mal contrôlé. La falsification des données personnelles était pratique courante. Il a fallu attendre mai 2025 pour que la biométrie devienne un dispositif de sécurité obligatoire avant le déblocage des prêt consignés.

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Qui sommes nous?

Jean-Yves Carfantan, économiste, consultant en économie agricole. Analyse et suit l’évolution de l’économie et de la politique au Brésil depuis 30 ans. Vit entre São Paulo et Paris.  Il anime ce site avec une équipe brésilienne formée de journalistes, d’économistes et de spécialistes de la vie politique nationale.

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