Elections 2026 : Lula, une victoire improbable.
- Jean Yves Carfantan

- il y a 1 jour
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Un gouvernement impopulaire, des problèmes économiques, la détérioration de l’image personnelle du leader de la gauche, de graves scandales de corruption (1), la montée en puissance de l’opposition mais aussi les changements profonds qui ont transformé la société brésilienne : tous ces éléments jouent contre Lula – candidat pour un quatrième mandat à la tête du Brésil - à cinq mois des élections générales.
Lorsqu'il quitte la présidence de la République en 2010 après deux mandats successifs, Lula est au sommet de sa popularité. Sur la scène internationale, il est salué comme « le type qui en impose ». C’est ainsi que l’on peut traduire l’ex-pression qu’utilise alors le Président américain Barack Obama, lorsqu’il fait réfé-rence au chef de l’Etat brésilien. A l’époque, 80% des Brésiliens ont une opinion favorable du leader de la gauche après huit années d’exercice du pouvoir. Cette popularité élevée permet à Lula de choisir celle qui va lui succéder : Dilma Rousseff. Elle est novice en politique mais adoubée par un homme qui a la con-fiance d’une grande majorité de Brésiliens. L’adhésion de l’opinion est telle que Lula réussit même à ne pas être atteint par le scandale dit du mensalão. Dès son premier mandat, pour que le Président dispose d’une majorité au Congrès, l’exécutif a acheté le soutien de parlementaires hésitants en leur versant des pots de vin sous la forme de compléments de rémunération mensuels (d’où l’ex-pression de mensalão). Plusieurs personnalités de premier plan du Parti des Travailleurs (PT), la formation de Lula, seront condamnés et feront des séjours en prison. Lula sort indemne de cette crise. Il est si populaire qu’il peut même se permettre alors de qualifier le scandale du mensalão de "farce" construite par l’opposition…
En cette dernière année de son troisième mandat, la situation est radicalement différente. Lula est candidat à sa réélection mais il est confronté à une forte érosion de son image, au mécontentement d’une grande partie de l’électorat affecté par la hausse du coût de la vie et le surendettement, à une opposition bien plus forte qu’il y a seize ans et surtout plus aguérrie. Le vieux chef de la gauche (Lula vient de fêter son quatre-vingtième anniversaire) se montre moins habile dans les négociations à mener pour construire une large alliance élec-torale autour de sa personne et de son parti. Il apparaît souvent fatigué (on ose même parfois le comparer à Biden en fin de mandat). La victoire à la prochaine élection présidentielle d’octobre était encore annoncée comme quasi-certaine au début de 2026. Cinq mois avant le scrutin, elle semble très improbable. Plusieurs observateurs de la vie politique nationale n’hésitent plus à anticiper une défaite. Le leader politique invincible de 2010 est aujourd’hui un candidat très menacé.
Le diagnostic ne surprend guère les Brésiliens. Depuis le début de son troisième mandat, Lula dirige un gouvernement de coalition qui semble naviguer à vue. Le vieux leader du PT a été élu en 2022 contre un Bolsonaro père dont la Prési-dence avait été calamiteuse. Il n’a pas eu besoin de proposer un programme précis, ni de développer des propositions nouvelles. Elu par défaut, il va tenter de coordonner une équipe ministérielle déchirée par des querelles internes, des conflits politiques. Le pouvoir fédéral s'est montré incapable d’offrir des solu-tions sérieuses aux défis majeurs qu’affronte le pays : sécurité et montée en puissance de la grande criminalité, violence, recul industriel, essor de l’éco-nomie informelle, déficit des finances publiques et envol préoccupant de la dette de l’Etat. Lula perd le contact avec son électorat traditionnel et celui du centre qui l’avait aidé à vaincre Bolsonaro. Les jeunes le percoivent comme un personnage anachronique lorsqu'ils le connaissent. Lui et son camp ne savent pas utiliser les réseaux sociaux ou y réalisent des performances médiocres.
Lula et la gauche persistent à appliquer une recette économique qui fonction-nait encore il y a deux décennies lorsque les cours élevés des matières pre-mières augmentaient les revenus des filières exportatrices et remplissaient les caisses de l’Etat. La vieille politique économique de relance par les déficits et pilotage de l’économie par l’investissement public ne fonctionne plus. Ce col-bertisme trop longtemps pratiqué au Brésil creuse les déficits, nourrit l’inflation, augmente l’endettement de l’Etat et propulse les taux d’intérêts à des niveaux tels que le pays est condamné à un rythme de croissance médiocre. En politique extérieure, Lula avait un rêve : être reconnu au plan international comme le leader du "Sud global" qui allait contribuer à la paix. Sectaire, trop lié aux dictatures du camp anti-occidental, il a échoué.
Lula et son troisième mandat ont déçu la majorité des Brésiliens. Les études conduites sur les mois récents par plusieurs instituts d’opinion sérieux le con-firment. Elles montrent que le taux de désapprobation du gouvernement dé-passe celui d’approbation. En conséquence, Lula et le sénateur Flávio Bolsonaro (le fils du père, candidat déclaré et représentant de la droite le mieux placé dans les sondages) sont désormais à égalité dans les simulations du second tour de la prochaine élection présidentielle. Dans certaines projections, l’oppo-sant de la droite radicale devance déjà numériquement le Président sortant.
Electeurs gâtés mais insatisfaits...
Le leader de la gauche et son gouvernement ont bien perçu dès 2025 qu’il fallait améliorer l’image et l’indice de popularité du futur candidat à la réélection. Une des principales mesures prises alors a été l’exonération de l’impôt sur le revenu pour tous les contribuables gagnant jusqu’à 5000 BRL/mois (environ 850 €). Le bénéfice de cette exonération concerne 80% des foyers fiscaux. Mais le pour-centage est plus élevé que cette moyenne dans les Etats du Nord-Est (92,2% dans l’Etat de Bahia) et du Nord qui sont les principaux fiefs électoraux de la gauche…Lula a encore étendu à tous les travailleurs déclarés du secteur privé l’accès au crédit consigné (un dispositif de prêt à taux d’intérêt réduits dont les mensualités de remboursement sont prélevées sur le salaire). Il a élargi à de nouvelles catégories de la population l’accès au logement social, développé le crédit pour la rénovation des habitations, introduit des programmes de rené-gociation des dettes des ménages proches de l’insolvabilité, multiplié les sub-ventions pour réduire le coût d’accès à l’électricité et au gaz de cuisine des familles pauvres. Il voudrait encore cette année réduire la durée hebdomadaire légale du temps de travail (qui passerait de 44 à moins de 40 heures). Il annonce enfin que s’il est réélu en octobre, les transports publics seront gratuits à partir de 2027…
Lula veut réduire le temps de travail...

Ces mesures populistes sont intervenues dans un contexte économique et so-cial qui devrait favoriser le Président sortant. Le marché du travail connaît un taux de chômage très faible et, en moyenne, le revenu réel a augmenté depuis 2023. Sur les premiers mois de 2026, la monnaie nationale s’est appréciée face au dollar. La bourse a progressé, grâce notamment à un afflux de capitaux étrangers entrant dans le pays. Il est donc surprenant que dans un tel contexte et avec les mesures généreuses prises, Lula ne soit plus donné gagnant à coup sûr pour le prochain scrutin présidentiel…
Il y a évidemment plusieurs explications à cette apparente contradiction. Consi-dérons d’abord la situation économique et sociale. Le revenu réel moyen par ha-bitant a progressé depuis le début du troisième mandat de Lula mais au dernier trimestre de 2025, il se situait encore légérement en dessous du niveau atteint au quatrième trimestre de 2019, juste avant la pandémie. Quant aux indicateurs du marché du travail, ils sont liés principalement à la démographie. La popu-lation active stagne en effectif, elle est devenue plus âgée et plus instruite. Les familles les plus modestes ne sont pas seulement sensibles à la situation de l’emploi. La question du pouvoir d’achat est aussi centrale. L’inflation alimentaire a été modérée en 2025 par rapport aux mouvements de prix observés en début du troisième mandat. Néanmoins, sur les six ans qui vont de 2019 à 2026, la hausse des prix des denrées alimentaires a été supérieures de 20 points de pourcentage à celle de l’indice général des prix. En réalité, l’inflation subie par les ménages à faible revenu (ceux qui consacrent plus de 20% des ressources disponibles à l’alimentation) est supérieure à l’inflation générale depuis plus d’une décennie. Une étude récente menée par l’Institut Brésilien d’Economie (FGV) montre que pour 74% des personnes interrogées, l’alimentation est l’un des trois postes qui a le plus d’impact sur le budget familial.
Un autre poste important est le remboursement des crédits grâce auxquels fa-milles modestes et foyers des classes moyennes financent une partie de leur consommation. Les taux d’intérêt pratiqués par les banques restent très élevés. Un ménage ayant besoin de recourir aux diverses facilités de crédit existantes glisse très facilement vers le surendettement. Le nouveau ministre des finances de Lula qui a pris ses fonctions récemment (2) a donc une mission prioritaire : mettre en place un programme négocié avec les banques et visant à réduire la charge de l’endettement de millions de ménages. La situation est en effet très préoccupante : alors même que le chômage est à son plus bas niveau histo-rique, que l'inflation est désormais maîtrisée et que le revenu moyen des tra-vailleurs augmente, 80 % des ménages étaient endettés en mars 2026 et près de 82 millions de Brésiliens étaient alors en défaut de paiement, un record. Le surendettement ne concerne pas que les ménages. Un nombre croissant d’en-treprises ne parviennent plus à assumer la charge d’un endettement gonflée par des taux d’intérêt élevés.
La baisse de ces taux au Brésil dépend évidemment de l’assainissement des fi-nances publiques et de la réduction de l’endettement de l’Etat. Plutôt que de choisir cette voie, la gauche a régulièrement préféré des palliatifs. C’est encore le cas aujourd’hui. Un programme de renégociation des dettes des ménages est annoncé. Le gouvernement étudie avec les banques la possibilité de rééche-lonnement de 90 % de l’encourt des dettes de cartes de crédit, des découverts bancaires et des prêts personnels. Il utiliserait des fonds publics comme ga-rantie partielle des opérations, assumant ainsi une partie du risque de défaut de paiement. Les pouvoirs publics cherchent aussi à faire face aux nouveaux risques d’inflation liés à la guerre en Iran. Depuis le début du conflit, le mi-nistère des finances a annoncé de nouvelles subventions à la consommation et la suppression de certaines taxes pesant sur le prix du diesel. Ces taxes ont aussi été supprimés pour le kérosène d’aviation. Des aides ont été créées pour réduire le prix final du gaz de cuisine. Ces mesures qui coûteront plusieurs di-zaines de milliards de BRL seront financées par une élévation des taxes sur la consommation de tabac et l’introduction d’un prélèvement nouveau sur les ex-portations de pétrole. Tous ces efforts visent à empêcher la hausse des prix des carburants — qui pourrait entraîner une nouvelle grève des camionneurs, comme celle de 2018 — et des billets d'avion. Tout le système national de trans-port serait alors fortement perturbé. Les projections du marché indiquent que l'inflation, initialement estimée à 3,5 % pour l'année, semble se diriger vers les 4,5 %. L'impact initial a été concentré sur les carburants. Il se propage désor-mais progressivement, touchant tous les biens et intrants. Dans ce contexte, en dépit de la situation favorable sur le marché de l’emploi, de la croissance et de l’évolution positive des revenus, les Brésiliens sont pessimistes quant à la situa-tion économique. Les évènements internationaux récents renforcent la morosité générale.
C’est là une des explications du jugement que la population porte sur l’action de l’Exécutif. Trois institutions de sondage considérées comme les plus fiables au Brésil réalisent à intervalles réguliers des enquêtes pour connaître l’évaluation par la population de l’action gouvernementale. Dans le dernier sondage de l'agence renommée Paraná Pesquisas, le taux de satisfaction à l'égard du gou-vernement s'élevait à 44,6 %. Dans celui d’Atlas-Intel, il était de 45,9 %. Dans le sondage Genial/Quaest, il s'élevait à 44 %. Ces données révèlent que le Prési-dent se trouve aujourd’hui à la limite du seuil nécessaire pour conserver une position de candidat compétitif pour l’élection d’octobre. En effet, diverses études montrent qu’au Brésil, un candidat à la réélection a des chances de suc-cès lorsque le taux d'approbation de son gouvernement se situe entre 45 % et 50 %. Au-delà de ce seuil, il est le grand favori. En dessous de 45 %, il perd cet avantage et se heurte à de sérieuses difficultés. Le président se trouve exac-tement à mi-chemin. Lula a entamé l’année électorale avec une cote de popularité en baisse. Les résultats des sondages sont très serrés par rapport à ses adversaires. S'il ne parvient pas à inverser la tendance de sa cote de popu-larité, Lula pourrait être battu.
Trois études d'opinion réalisées à la fin mars 2026.

Nouveau plan de campagne.
Le gouvernement a mis en œuvre récemment un nouveau plan pour éviter le scénario catastrophe. Il s’agit à la fois de vanter les réalisations et les soi-disant prouesses de l’Administration Lula 3. Il s’agit aussi de discréditer la famille Bolsonaro en associant le plus possible le personnage du fils à l’action du père. L’un des axes du nouveau dispositif de communication consiste à comparer les résultats du troisième mandat de Lula à ceux de la Présidence de Jair Bolsonaro. On va souligner ainsi que Lula a défendu et consolidé la démocratie alors que Bolsonaro père a promu une tentative de coup d’Etat. On rappellera encore le sabotage par l’ancien chef de l’Etat d’un programme de vaccination qui aurait permis de faire face à la crise du Covid 19 et d’éviter les 700 000 morts survenus dans le pays avec la pandémie. Lula veut aussi apparaître comme le grand défenseur de la souveraineté nationale. Sur un continent où les ingé-rences (Venezuela) ou tentatives d’ingérences de Trump ne suscitent pas l’en-thousiasme, le discours anti-américain est toujours populaire. Lula a ici la partie facile. Son rival de droite, Flávio Bolsonaro a promis un alignement incon-ditionnel de la politique extérieure du Brésil sur celle des Etats-Unis. En mars, participant à une grande conférence des forces conservatrices américaines, le sénateur Bolsonaro a déclaré qu’une fois élu, il serait le partenaire de Donald Trump. Il a aussi promis de mettre à disposition des Américains les réserves brésiliennes de minerais critiques afin de leur permettre de réduire une dépen-dance problématique vis-à-vis de la Chine dans ce domaine. Reprenant le dis-cours de son père, Flávio Bolsonaro a également appelé l’Administration Trump à exercer une pression diplomatique afin de garantir des « élections libres et équitables » au Brésil. Il a laissé entendre qu’il existait un risque de censure et de fraude et que la droite risquait d’être battue lors de la campagne.
Lula aurait pu le remercier. Il va donc reprendre le discours anti-Trump et ap-paraître comme le Président qui défend les intérêts économiques du Brésil et fait face aux pressions de l’impérialisme du nord. La tactique paie. En 2025, lorsque Trump a introduit des droits de douane élevés sur les importations de produits brésiliens, il a reçu le soutien des membres de la famille Bolsonaro. Lula a profité de l’aubaine pour accuser la dite famille de conspirer contre le pays. Cela a fonctionné. Sa côte de popularité s’est améliorée. La même démarche est employée aujourd’hui et va être répétée jusqu’à l’élection. En fin mars, l’Administration Trump s’est plainte officiellement de l’utilisation incon-trôlée du système de paiement PIX au Brésil, un système qui favoriserait le lavage d’argent sale et les activités criminelles (3). Lula s’est aussitôt saisi de cette occasion pour défendre les paiements PIX, souligner que le Brésil ne renoncerait pas à cette facilité de paiement qu’il sait très utilisée au sein des couches les plus modestes de la population. Penaud, pour ne pas apparaître comme un allié trop docile du sherif américain, Flávio Bolsonaro s’est senti obli-gé de défendre à son tour le fameux système PIX…
Fidèle à une tradition nationale, la principale arme de Lula pour tenter de re-monter dans les sondages sera l’utilisation du pouvoir présidentiel et de l’ap-pareil d’État. On l’a vu : dès l’an passé, il a utilisé ces atouts pour multiplier les faveurs au bénéfice de clientèles. Il espère qu’en retour les votes de ces clients seront favorables en octobre. Tous ces gestes généreux font désormais l’objet d’une communication intense sur les réseaux sociaux. Les messages sont relayés par des influenceurs. Objectif : permettre à la gauche et au gouver-nement de peser dans le monde numérique, un univers où jusqu’alors la droite et l’extrême-droite ont régné en maîtres. On peut aussi parier que d’ici à octobre, le Président et ses troupes imagineront encore d’autres cadeaux. Au Brésil, les candidats à une réélection qui sont insatisfaits des sondages ont toujours cher-ché à inverser la tendance en dépensant plus. Ce fut le cas de Jair Bolsonaro que Lula n’aura aucun mal à imiter. En juin 2022, il accusait un retard de 19 points de pourcentage sur Lula dans le sondage Datafolha. Le mois suivant, invoquant la nécessité d’atténuer les effets des attaques russes contre l’Ukraine, l'ancien capitaine a réussi à faire adopter une proposition d’amendement cons-titutionnel qui a permis au gouvernement de dépasser le plafond des dépenses et d’allouer plus de 40 milliards de BRL au financement d’une série de mesures sociales (augmentation de l’aide sociale Bolsa Família, de 400 à 600 reais, distri-bution d’une aide financière aux camionneurs). Très vite, Bolsonaro a engagé une remontée spectaculaire dans les sondages atteignant presque le pourcen-tage d’intentions de votes favorables à Lula. Ce dernier a fini par l’emporter au second tour mais avec moins de 2% d’avance sur son rival.
Un leader déconnecté du pays réel.
Reste la question essentielle que se posent en coulisse tous les stratèges élec-toraux et communicants de Lula : tous ces efforts, toutes ces faveurs sont-ils suffisants pour redéfinir un scénario électoral très préoccupant ? La politique clientéliste paie-t-elle encore ? L’entourage du Président pressent qu’au-delà des sondages, études d’opinion et prévisions plus ou moins favorables, la dégradation de la popularité de Lula est liée à des mouvements profonds de la société, à des changements structurels. Les experts de la campagne subo-dorent que ce sont ces mutations lentes qui expliquent que les efforts de marketing et les gestes généreux à l’égard de clientèles que l’on croit captives aient eu jusqu’à présent peu d’effets. Certains des communicants du Parti des Travailleurs utilisent même dans les conversations privées une image terrible. Lula serait comme un nageur qui avance à contre-courant et doit redoubler d'efforts pour parvenir, s’il a beaucoup de chance, à rester au même endroit.
Le grand courant contre lequel nage Lula est animé par deux forces. La pre-mière est politique. On la trouve à l’oeuvre aujourd’hui dans toutes les démo-craties. C’est le rejet du système en place, la volonté de rupture avec l’ordre politico-institutionnel. Au Brésil, le système, c’est le Parti des Travailleurs qui a dirigé le pays sur 18 des 25 dernières années. On peut ajouter à cela les scan-dales récents (l’affaire Master et ses répercussions sur les Institutions fédérales). Ce sentiment anti-système est encore accentué au Brésil par la lassitude que suscite Lula. Beaucoup de choses ont changé en un quart de siècledans un pays qui bouge en permanence. Lula est resté le même. Hier, il était perçu comme un charmeur de serpents qui parvenait à dompter n’importe quel obstacle. Aujourd’hui, le personnage ennuie.

Un leader politique vieilli qui n'est plus en phase avec le pays réel.
La seconde force qui nourrit le courant contraire est de nature sociologique. il y a d’abord la profonde mutation du marché du travail que Lula ne comprend pas. Une grande partie de la population active brésilienne n’est plus attirée par le salariat traditionnel mais préfère travailler comme indépendant, comme auto-entrepreneur. Cette population d’autonomes, artisans et prestataires de services, a considérablement augmenté depuis les années 2000, notamment grâce à l’essor des technologies numériques, de l’usage des applicatifs. Elle constitue désormais un très important vivier électoral éloigné d’une gauche attachée à une vision taylorienne du travail. Ces travailleurs des smart-phones sont désor-mais proches de la droite et le discours de la gauche ne les passionne guère. Il les inquiète même lorsque Lula parle de contrôle des réseaux sociaux, d’aug-mentation des impôts, de réglementer, de lancement de grands programmes d’investissements… Les travailleurs autonomes des applicatifs résistent farou-chement à tout projet gouvernemental de réglementation des activités qu’ils développent grâce au numérique.
Il faut encore mentionner ici la puissante mutation religieuse d’un pays tradition-nellement catholique et en voie de devenir une nation majoritairement évan-gélique. Cette mutation est accompagnée d’un retour en force du conserva-tisme sur le terrain des mœurs, de la conception de vie familiale. Elle favorise surtout un fort individualisme, une valorisation de la culture de l’entrepreneur, de la personne qui mise avant tout sur ses propres talents et compétences. Qui croit en elle-même avant d’attendre quoique ce soit d’un Etat perçu comme une machine compliquée, distante, inopérante. Le Parti des Travailleurs n’a jamais cherché à comprendre ce nouveau monde religieux qui est aussi une nouvelle forme d’organisation sociale où les liens de solidarité à l’intérieur des églises remplacent souvent un Etat défaillant. Il a toujours considéré les foules qui rallient et animent les églises diverses comme des assemblées d’aliénés irrationnels et spoliés par des pasteurs manipulateurs. Il faut enfin évoquer encore le déplacement du centre de gravité de l’économie brésilienne dont le dynamisme est désormais très marqué sur le Centre-Ouest et d’autres pôles géographiques dominés par l’agro-industrie.
Dans ces conditions, le profil de l’électorat brésilien a considérablement changé. Signe révélateur de ce changement : la liste à cinq mois du scrutin présidentiel des personnalités qui ont annoncé leur candidature. A l’exception de Lula, elle n’est composée que d'individus que les analystes classent à droite de l’échiquier politique. Un autre signe est donné par l’évolution de l’attitude d’une grande partie de la population par rapport aux politiques publiques, notamment dans le champ social. Hier, la majorité des Brésiliens accueillaient les programmes conçus par le pouvoir comme autant de faveurs qui méritaient la reconnais-sance. Aujourd’hui, cette majorité considère que la mise en œuvre de politiques publiques améliorant son sort est un dû et une obligation pour les élus. Cette majorité se montre aussi de plus en plus critique par rapport à l'étatisme tant prisé par la gauche. Une pression fiscale excessive, la bureaucratie envahis-sante, les normes et la réglementation, l’inefficacité des entreprises et services publics : tout cela nourrit une aspiration collective à plus de liberté d’initiative, moins de pesanteurs administratives. Le Brésil de la base de la pyramide sociale et des classes moyennes est déjà favorable à un libéralisme tempéré. La gauche reste prisonnière de ses vieux dogmes étatistes.
Dans ce contexte très difficile pour le candidat Lula, des rumeurs circulent régu-lièrement selon lesquelles le président pourrait renoncer à se représenter par crainte d'être battu, ce qui constituerait un terrible épilogue à sa carrière poli-tique. Ces rumeurs nourrissent des doutes qui tourmentent les membres du Parti des Travailleurs et hantent l’imaginaire des forces d’opposition. Lula lui-même complique le scénario. Dans une récente interview, il a ainsi déclaré qu'il n'avait pas encore décidé s'il se présenterait, mais il a souligné qu'il se porterait probablement candidat. Avant cette déclaration surprenante, il avait indiqué à plusieurs reprises qu’il allait remettre cela pour la quatrième fois et qu’il exer-cerait un quatrième mandat.
Les plus optimistes des soutiens de Lula répètent que ce n’est qu’une question de temps. Que d’ici à octobre les classes populaires finiront par reconnaître les bienfaits liés aux mesures prises depuis 2025 par le Président en leur faveur. Que ce revirement se traduira dans les sondages. Ils veulent croire encore que Lula pourra apparaître (comme en 2022) comme le grand défenseur d’une dé-mocratie menacée par les forces d’extrême-droite incarnées cette fois par le fils Bolsonaro. Les plus sages se gardent de multiplier les pronostics. Ils savent que l’argument de la défense de la démocratie (utilisé contre Bolsonaro père en 2022) ne fonctionne plus. Lula a été trop lié au chaviste Maduro ou au pouvoir cubain pour apparaître encore comme un démocrate sincère et résolu. Il ne cesse d’agresser les forces sociales et politiques qui ne sont pas à gauche. Il n’est plus l’homme capable de représenter la majorité des Brésiliens au-delà de la polarisation extrême qui déchire le pays. Ces observateurs sages savent encore que la forte instabilité politique créée par les scandales récents com-plique tout et renforce le sentiment anti-système très puissant dans la population.
Lula est-il déjà battu ? La prudence s’impose encore. Il reste encore cinq mois avant le scrutin et les adversaires du vieux leader de la gauche n’ont pas démontré une grande habilité politique sur les premiers temps de la campagne. Néanmoins, les données actuelles suggèrent qu’une éventuelle victoire de Lula serait une grande surprise.
(1) Notamment le scandale de la banque Master, traité ici dans une série de posts qui sera pour-suivie prochainement.
(2) Les Ministres nommés en 2023 ont dû abandonner récemment leurs fonctions lorsqu'ils sont candidats aux élections générales d'octobre 2026. C'est le cas de l'ancien Ministre des Finances de Lula, Fernando Haddad, probable candidat au poste de gouverneur dans l'Etat de Sao Paulo ou pour un mandat de parlementaire.
(3) PIX est un moyen de paiement numérique lancé et géré par la Banque centrale du Brésil depuis 2020. Aujourd’hui, les trois quarts de la population l’utilisent, et 62 % des Brésiliens déclarent en avoir fait leur mode de paiement principal. Pix devance désormais le paiement par carte bancaire ou en espèces. Pour utiliser Pix et payer sans contact, il suffit d’avoir un compte dans une banque brésilienne et un smartphone.


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