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- Lula 4 : la mue ou.....l'enlisement.....

il y a 1 heure
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Le 25 octobre dernier, le président Luiz Inácio Lula da Silva a réussi un exploit. Il a été réélu pour un quatrième mandat alors qu’au cours du troisième il a conduit le pire gouvernement de sa carrière politique depuis son accession à la présidence pour la première fois (en 2003). Tout au long des quatre dernières années, les études d’opinion ont constamment montré qu’une majorité de Brésiliens rejetait son gouvernement et sa politique. Cette majorité aura ainsi régulièrement estimé que ce Président n’avait pas de projet pour le pays, qu’il pratiquait un laxisme budgétaire dangereux, qu’il n’avait guère de respect pour les contribuables et les couches les plus modestes de la population (très affectées par des tensions inflationnistes récurrentes). De sondage en sondage, ces Brésiliens ont aussi dénoncé un pouvoir fédéral incapable de faire face à l’enjeu majeur de la criminalité et de l’insécurité. Ils ont sévèrement jugé un Président enfermé dans les vieux catéchismes de la gauche latino-américaine, dépourvu de toute idée nouvelle sur la manière de faire face à un monde en profonde mutation. Lula a gagné le 25 octobre parce que, de l’autre côté du ring, se trouvait un extrémiste de droite, un fils de Bolsonaro qui n’hésite pas à se réclamer de l’héritage calamiteux laissé par son père… L’élection du second tour a montré que le rejet de ce fils dans l’opinion est légèrement supérieur à l’impopularité dont souffre Lula. On voudrait désormais que le leader de la gauche soit conscient de ces réalités, qu'il mette en place un gouvernement très différent de celui qui a dirigé l'État fédéral depuis 2023, qu’il engage une autre politique…

 


Il ne faut pourtant pas trop rêver. Une mue radicale du personnage et de sa politique est improbable. Revenons quatre ans en arrière. Lors de l’élection présidentielle de 2022, Lula avait battu le Président sortant Jaïr Bolsonaro parce qu’il avait fait une promesse : celle de construire une alliance gouver-nementale à partir du "large front" - de la gauche au centre - qui avait décidé de le soutenir pour défendre les valeurs démocratiques. Une fois investi, il a mis en place un gouvernement dominé comme jamais auparavant par le PT. Il a relégué au second plan toutes les personnalités et forces du centre qui avaient participé à sa campagne et con-tribué de manière décisive à sa victoire. En somme, le "large front" dont s’était prévalu pendant des mois le candidat n’aura été qu’une technique de manipulation de l’élec-torat, une escroquerie politique.

 

Aujourd’hui, on ne peut même plus parler d’escroquerie car, durant la campagne de 2026, Lula n’a jamais promis de former un gouvernement un tant soit peu responsable. Il s’est bien gardé d’annoncer que l’avenir sera très difficile. Il a fait tout le contraire. La propagande électorale du Président sortant a atteint des sommets de démagogie. En pleine campagne, le candidat a annoncé une aug-mentation du montant de l’allocation versée aux 49,4 millions de Brésiliens pauvres (la fameuse bolsa familia) et le versement d’une aide exceptionnelle aux travailleurs autonomes. Il a multiplié les promesses les plus folles pour ten-ter de séduire un électorat qui lui est devenu de plus en plus hostile. Il est difficile d'imaginer que, pour ce quatrième mandat — qui devrait être le dernier —, Lula change d'attitude. L’homme est âgé (81 ans fin octobre 2026). Il a vécu toute sa carrière politique entouré d’affidés obséquieux et dociles. Désormais, enivré par cette victoire surprenante il risque fort de se croire dispensé des tâches très prosaïques qui l’attendent : gouverner un pays extrêmement divisé, négocier avec un Congrès puissant et dominé par la droite, affronter le quotidien d’un pays durement secoué par de nombreuses crises.

 

Après tout, Lula peut se dire qu’il est devenu le premier Brésilien élu quatre fois président de la République au suffrage direct. Au terme de ce nouveau mandat, il aura dirigé le pays pendant 16 ans — une durée supérieure à celle de n'im-porte quel autre président, à l'exception de Getúlio Vargas (par deux fois pré-sident du Brésil sur les périodes 1930-1945 et 1951-1954). Cet homme, parti du Nord-Est, devenu dirigeant syndical, fondateur d'un parti de masse, emprisonné puis revenu à la tête de l’Etat fédéral est l'une des figures centrales de l'histoire brésilienne contemporaine. Fort d'un tel parcours, Lula — qui n'a jamais fait preuve d'une grande modestie — pourrait bien s'imaginer être devenu une sorte de totem, un objet de vénération au-dessus de toute critique.

 

Cette mythologie "lulopetiste"[1] a séduit depuis plusieurs décennies une partie des élites intellectuelles européennes. Elle a cessé de séduire la majorité des Brésiliens au cours de la décennie passée, lorsque le PT au pouvoir, impliqué dans d’énormes scandales de pots-de-vin et de détournement de fonds publics, a précipité le pays dans une des pires récessions de son histoire. Depuis, la mythologie en question n’est plus partagée au Brésil que par un secteur minoritaire de l’opinion, celui des gens de gauche qui se prennent trop facilement pour le camp du bien. Elle ne servira guère pour tenter d’amadouer les membres des institutions législatives.

 

Le Congrès est parvenu au fil des années passées à accroître ses compétences et attributions au point que nombre d’analystes évoquent désormais un régime politique semi-parlementaire. Les deux assemblées élues au début octobre seront franchement hostiles à Lula. A la Chambre des députés, le Parti libéral de Flavio Bolsonaro et ses alliés de droite disposent de 55,2% des sièges (contre 20,8% pour la gauche). Au centre (24% des sièges), les nombreux primo-élus doivent leur victoire aux projets de réformes profondes qu’ils ont présenté pendant la campagne. Ils seront moins sensibles que leurs prédécesseurs à la politique d’échanges de faveurs qu’utilise un exécutif faible pour gagner le sou-tien de parlementaires. Au Sénat, la droite bolsonariste et les autres formations conservatrices détiennent 49 sièges sur 81. Seuls 16 membres de la Chambre Haute future peuvent être classés à gauche.


 

Lula aura donc beaucoup de difficultés à faire adopter des textes sauf à infléchir radicalement sa politique, c’est-à-dire à suivre le Congrès. Si cette mue majeure n’a pas lieu, il est tout à fait possible que la majorité des législateurs profite de la moindre erreur du chef de l’exécutif ou de son impuissance pour engager une procédure en destitution. Il faut pour cela mobiliser le soutien des 2/3 des élus des deux Chambres. Au Sénat, la droite dépassera ce quorum. A la Câmara, il suffira qu’elle adjoigne à ses 283 voix 59 soutiens venus d’un centre parfois volatile…

 

Le Congrès ne sera pas la seule source de problème pour le chef de l’exécutif. La moitié du pays a rejeté Lula dans les urnes. Parmi les électeurs qui se sont finalement ralliés au Président sortant, très nombreux sont ceux qui l’ont fait parce qu’ils éprouvent une profonde aversion pour les Bolsonaro et tout ce qu’ils représentent. Ceux-là n’ont pas voté Lula au second tout parce qu’ils consi-dèrent que le pays a été bien géré depuis 2023 et qu’ils partagent l’idéologie du vieux leader de la gauche.

 

Les contrariétés pour le Président réélu ne viendront pas seulement du champ politique. La victoire spectaculaire de Lula intervient dans un contexte écono-mique qui représenterait un défi pour n’importe quel chef de l’Etat fédéral. En août 2026, selon la Banque centrale, la dette publique brute a atteint 11 100 milliards de réais, soit 82,9 % du PIB — son plus haut niveau depuis cinq ans. La forte progression des dépenses publiques sous Lula 3 a généré des tensions inflationnistes. Quiconque dépense plus qu'il ne perçoit de recettes paie le prix fort pour financer ses dépenses. La Banque Centrale, fidèle à sa mission, a dû resserrer sa politique monétaire. Son taux directeur se situe aujourd’hui à 13,75%/an. Le crédit est devenu souvent inaccessible pour les entreprises et les particuliers. L’effet d’éviction de l’investissement privé joue à plein. La croissance économique devrait être exsangue en 2027 (prévision de progression du PIB de 1%).

 

Lula ne pourra pas rejeter la faute sur son prédécesseur, comme il a coutume de le faire. C'est lui, le dépensier. Désormais, le prochain gouvernement devra pratiquer un ajustement d’ampleur des finances publiques et garantir sur plusieurs exercices des excédents budgétaires. Faute de quoi, le Brésil vivra une nouvelle crise financière et la récession. Il ne peut plus être question d’accroître la pression fiscale (déjà une des plus élevée au sein des pays émergents). Il faut tailler dans les dépenses. Les réformes à engager concernent les dépenses obligatoires de l’Etat fédéral qui progressent au galop (retraites, prestations sociales diverses, subventions) et réduisent la part réservée aux dépenses dis-crétionnaires (investissement public, fonctionnement des services fédéraux). Le gouvernement sortant lui-même a anticipé qu'à partir de 2028, les fonds viendront à manquer pour les dépenses discrétionnaires, faisant peser un risque de paralysie sur l'appareil d'État (shut down).

 

A partir de 2027, Lula va gouverner un pays confronté à une crise institutionnelle sans précédent. Cette crise est largement due à un effondrement de la crédi-bilité de la plus haute instance du système judiciaire : la Cour Suprême (Su-prêmo Tribunal Federal ou STF). Plusieurs des 11 magistrats qui forment la haute juridiction sont accusés de partialité par de larges secteurs de l’opinion. Certains sont même soupçonnés de trafic d’influence, de corruption. Au cours du mandat qui s’achève, le STF a souvent utilisé des arguments juridiques discutables pour soutenir Lula confronté déjà à un Congrès rétif et dominé par l’opposition. Au cours de son quatrième mandat, le chef de l’Etat devra nommer quatre nou-veaux membres de la Cour Suprême pour remplacer les juges atteint par la limi-te d’âge (75 ans). Cette nomination doit cependant être avalisée par un Sénat Fédéral où la droite fera plus que jamais la pluie et le beau temps. Jouant son rôle, la Chambre Haute imposera certainement au Président de nommer des juristes respectés plutôt que des membres de sa coterie. Elle pourra même envisager la destitution de plusieurs hauts magistrats actuellement en poste pour rétablir la crédibilité de la plus haute instance judiciaire. Si ce rétablis-sement n’a pas lieu et que Lula continue d’utiliser un Cour Suprême décon-sidérée pour mettre le Congrès sous pression, les tensions déjà fortes entre les trois pouvoirs se transformeront en guerre ouverte.

 

Pour tous ceux qui veulent comprendre la vie politique brésilienne et anticiper les évènements, il s’agit désormais de faire la part entre deux éléments bien distincts. Le premier est constitué par la propagande des forces politiques qui ont gagné le second tour au scrutin présidentiel, une propagande qui reprend souvent les délires solitaires de Lula. Ignorants ou aveuglés, trop d’observateurs étrangers reprennent à leur compte cette rhétorique. Le second élément majeur, ce sont toutes les contraintes réelles qui viennent d’être évoquées. Jamais depuis le retour à la démocratie ces contraintes n’ont été plus fortes. Soit le Président reconduit se plie enfin à la réalité qui lui est imposée, opère une mue radicale.  Soit la fin de sa vie politique sera un enlisement tout aussi spec-taculaire que sa réélection. Le Brésil lui survivra mais il aura été très malmené pendant quatre années supplémentaires et nombre de ses habitants souffriront davantage encore qu’ils ne souffrent déjà.


[1] Le "lulopetisme" désigne au Brésil les idées du leader de la gauche et le secteur de l’opinion qui à l’intérieur et à l’extérieur du Parti des Travailleurs soutient Lula.

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Qui sommes nous?

Jean-Yves Carfantan, économiste, consultant en économie agricole. Analyse et suit l’évolution de l’économie et de la politique au Brésil depuis 30 ans. Vit entre São Paulo et Paris.  Il anime ce site avec une équipe brésilienne formée de journalistes, d’économistes et de spécialistes de la vie politique nationale.

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