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Même s'il n'était pas réélu, Bolsonaro a gagné.


Le dimanche 3 octobre, Jair Bolsonaro a fait mentir tous les sondages qui accordaient une avance de plus de dix points à son challenger Lula et conduisaient de nombreux analystes à prévoir une victoire du leader de la gauche au premier tour. Sous les couleurs

du Parti Libéral (une formation du centrão), le Président sortant a recueilli 43,2% des suf-frages valides (51,07 millions de voix), contre 48,43% à son rival (57,259 millions de voix). En dépit d’un piètre bilan (une gestion calamiteuse de la pandémie, des résultats écono-miques médiocres), bien que de sérieux soupçons de corruption pèsent sur lui-même, sa famille et ses partisans, la stratégie populiste de Bolsonaro a fonctionné. La prési-dentielle se jouera donc lors d’un second tour très disputé le 30 octobre.


Les sondages s’aventurent encore à prédire une victoire courte pour Lula. Acceptons-en l’augure. Même si le pronostic se confirme, on peut d’ores et déjà constater que le bolso-narisme a gagné les élections… générales. La vague pro-Bolsonaro a en effet déferlé dans de nombreux Etats de la fédération brésilienne. Le futur Congrès sera dominé par des alliés du chef de l’Etat. Ces derniers ont conquis la majorité des 27 sièges en jeu au Sénat, la chambre haute. La formation de Bolsonaro, le Parti Libéral (PL) a raflé 99 sièges à la Chambre des députés, soit trois fois plus qu’aux précédentes législatives de 2018. Les partis dits du centrão (des formations de droite s’alliant au gré des circonstances) vont renforcer le poids du bolsonarisme à la chambre basse.


Autre illustration de la force de cette mouvance politique : huit des anciens ministres du chef de l’Etat ont été élus au Congrès. Pasteur évangélique, Damares Alves, une des deux seules femmes ministres de Jair Bolsonaro (elle détenait le portefeuille de la Fem-me, de la Famille et des Droits de l'Homme), a été élue sénatrice dans le District fédéral. Le vice-Président H. Mourão, les ex-ministres de l’agriculture et de la recherche siègeront également à la chambre haute à partir de 2023. A Rio de Janeiro, Eduardo Pazuello (PL), l’ancien ministre de la Santé, le responsable de la gestion catastrophique de la crise sani-taire du covid, est élu député fédéral. Dans l’Etat de São Paulo, c’est l’ex-ministre de l’environnement très conversé R. Salles qui a décroché un siège à la Chambre des dé-putés. Le plus grand collège électoral du pays a aussi assuré facilement la réélection de la député fédérale Carla Zambelli, une des principales figures du bolsonarisme le plus radical.


Il est désormais clair que le bolsonarisme

n'est pas un mouvement passager

mais une force politique pérenne.


Cette mouvance sera aussi représentée au Congrès par de jeunes élus. C’est un symbole parmi d'autres : Nikolas Ferreira, un jeune bolsonariste de 26 ans, a été élu député fédé-ral dans l’Etat du Minas Gerais. Ce Youtubeur et militant évangélique a battu tous les records. Il a recueilli 1,492 million de voix, soit le nombre de suffrages le plus élevé enre-gistré à l’échelle nationale lors de cette élection législative et jamais atteint auparavant dans un scrutin de ce type. Une autre élection importante a commencé le 2 octobre : celle destinée à désigner les gouverneurs des Etats. Sur les 15 élus dès le premier tour, 8 sont des personnalités de la droite ou du centrão. Plusieurs gouverneurs sortants et nouveaux candidats proches de Bolsonaro ont recueilli de bons scores au premier tour dans les principaux Etats : c’est le cas à São Paulo où l’ancien ministre des infrastructures Tarcisio de Freitas devance nettement le candidat du parti de Lula et pourrait l’emporter au second tour.


En 2018, lorsque Jair Bolsonaro a été élu Président de la République, les analyses un peu rapides et simplistes ont fleuri. On a désigné ce parlementaire de droite comme un "Trump des tropiques". Des observateurs ont souligné que le Brésil était à son tour touché par une vague néoconservatrice de dimension mondiale. D’autres n’ont vu dans la victoire de Bolsonaro qu’un simple incident de parcours. Il est désormais clair que le bolsona-risme n'est pas un mouvement passager mais une force politique pérenne. Ce populisme conservateur n’est pas simplement la réplique locale d’une onde globale. Il est lié à des mutations profondes de la société brésilienne [1]. Son leader est parvenu à construire un discours politique, une rhétorique, un mode de dialogue avec ses partisans qui donnent le sentiment aux nouvelles couches populaires (celles des périphéries des mégapoles, celles de l’intérieur du pays) que leurs inquiétudes, leurs angoisses, leurs peurs et leurs revendications sont enfin prises en compte. Le langage du personnage, ses saillies nau-séabondes, ses propos à l’emporte-pièce et sa dénonciation constante de toutes les élites l’ont souvent rapproché de ce "Brésil profond", celui des travailleurs informels et des micro-entrepreneurs, celui des fidèles évangéliques et des habitants des bidonvilles. Paradoxe : le bolsonarisme qui prônait depuis le milieu de la dernière décennie une rup-ture avec les institutions, dénonçait l’establishment et la démocratie représentative est désormais une des principales forces politiques au sein des institutions fédérales et locales.


Arithmétiques parlementaires.


Il est possible que cette déferlante ne soit pas suffisante pour permettre au Président sortant de gagner un second mandat. Lula dispose à l’issue du premier tour d’un avan-tage de six millions de voix sur son rival. Jair Bolsonaro pourra difficilement rattraper ce retard. Un retournement de situation est encore possible mais le scénario le plus proba-ble est celui d’une victoire serrée pour Lula. Il faudra ensuite que le leader de la gauche gouverne et l’exercice n’aura rien d’une promenade de santé. Le candidat du Parti des Travailleurs sait depuis longtemps qu’un troisième mandat sera beaucoup plus compli-qué que les deux premiers. Dans le système politico-institutionnel brésilien, sans l’appui d’une majorité stable au Congrès, le chef de l’exécutif peut difficilement gouverner, c’est-à-dire lancer et mettre en œuvre des projets, impulser des réformes majeures, assurer la cohésion sociale et la défense des intérêts du pays [2].


Les deux questions essentielles qui se poseront au lendemain d’une éventuelle victoire du candidat de gauche sont donc les suivantes : quels seront les rapports de force au Congrès fédéral et jusqu’à quel point un Président comme Lula pourrait parvenir à faire bouger ces rapports de force en sa faveur ? La prochaine législature commencera au début de février 2023. A partir de cette date (et jusqu’en fin 2027), les 513 députés élus ou réélus le 2 octobre dernier siègeront au sein de 23 groupes politiques correspondant à des partis ou à des alliances de partis. Les sept groupes qui constituent le centrão élargi vont disposer de 240 sièges (soit 47% du total). Trois organisations ont contribué depuis 2019 à assurer une certaine cohésion à ce centrão : le Parti Libéral (auquel appartient J. Bolsonaro), le Parti des Républicains et le Parti Progressiste. Au cours de la législature qui s’achève, ces trois forces sont parvenues à se rapprocher de quatre autres formations : le Parti Travailliste Brésilien (PTB), le Parti Social-Chrétien (PSC) et le Parti Social- Démo-crate (PSD) qui sont venus renforcer la base de soutien au gouvernement Bolsonaro. Les appellations de ces organisations ne doivent pas faire illusion : les identités idéologiques des sept partis sont relativement flexibles. Il s’agit de formations opportunistes qui accor-dent facilement leur soutien à l’exécutif en échange de faveurs (postes ministériels et dans l’important secteur public, financements de projets locaux, alimentation des caisses des partis). Soulignons cependant que les forces politiques formant le centrão sont des ap-pareils au service de leaders conservateurs ou modérés, que l’on peut classer à droite de l’échiquier politique.


Partis détenant des sièges à la Chambre des députés.


Source : Congresso Nacional.



Au Sénat fédéral un tiers des sièges a été renouvelé. A partir de 2023, les partis de droite alliés de Jair Bolsonaro détiendront 34 sièges sur un total de 81. Compte tenu des proximités qui existent entre les bolsonaristes et des sénateurs d’autres groupes, on peut envisager la constitution d’une majorité conservatrice à la chambre haute.


Les groupes parlementaires de gauche

détiendront 122 sièges à la Chambre

des députés (23,8% du total).


A la Chambre des députés, les groupes parlementaires qui peuvent être classés à gauche seront au nombre de six. Trois organisations ont constitué une alliance de centre-gauche et formeront un premier groupe. Il s’agit du Parti des Travailleurs de Lula (PT), du Parti Communiste du Brésil (PCdoB) et Parti des verts (PV). Cette alliance a enregistré une progression du nombre de sièges conquis à l’issue de l’élection du 2 octobre (de 68 à 80). Un quatrième groupe résultera de l’association de deux partis d’extrême-gauche : le Parti Socialisme et Liberté (PSOL) et Rede. Ces deux organisations ont été constituées au cours des décennies passées par des dissidents qui ont été exclus ou ont quitté le PT qu’ils jugeaient trop réformiste et pas assez radical. Quatre petits partis (Avante, Solida-riedade et le PROS ou Parti Républicain de l’ordre Social) complètent la liste des forces de gauche à la Chambre. Au total, les six groupes détiendront 122 sièges dans la future assemblée. Au Sénat, la gauche disposera de 22 sièges et pourra difficilement élargir son influence en s’alliant à d’autres groupes.


Six autres groupes de députés peuvent être positionnés entre le centre-droit (União Brasil, Mouvement Démocratique Brésilien, Novo) et le centre-gauche (Parti Social Dé-mocrate Brésilien et Cidadania, Parti Démocratique du Travail, Podemos). Ensemble, ils détiendront 151 sièges à la Chambre. Dans l’hypothèse d’une élection de Lula, une partie de ces élus du centre pourraient participer à la majorité présidentielle et rejoindre les partis de gauche. Dans le meilleur scénario (tous les élus centristes appuient le gouver-nement Lula), la base de soutien du chef de l’Etat serait constituée de 273 députés et de 56 sénateurs (au Sénat fédéral, les partis de centre-gauche et centre-droit vont détenir 34 sièges).


Partis détenant des sièges au Sénat Fédéral.


Source : Congresso Nacional.



Le rêve de Lula…


Avant le démarrage de la campagne présidentielle, en juillet dernier, Lula a choisi de s’associer à Géraldo Alkmin, ancien gouverneur de São Paulo, ex-candidat à la Pré-sidence de la République, une personnalité qui a fait toute sa carrière au sein du PSDB, formation de centre-gauche, puis a abandonné ce navire récemment. Cette initiative du leader du PT se voulait être un geste d’ouverture aux formations du centre. Il s’agissait de montrer que le gouvernement que formerait Lula en cas de victoire serait un gouver-nement élargi au-delà des partis de gauche. Dès le début de la campagne, Lula et Alckmin se sont présentés comme les candidats du sauvetage de la démocratie. L’am-bition avouée des duettistes est de réaliser au Brésil une vaste alliance de toutes les forces opposées au bolsonarisme. Lula rêve d’une sorte de remake brésilien de la Concertación, l’ample coalition de forces politiques qui a permis au Chili un retour à la démocratie dans la stabilité après la fin du gouvernement Pinochet, à partir de 1990. En somme, Lula Président serait le grand leader d’un front élargi de toutes les organi-sations qui respectent le jeu démocratique, l’état de droit et s’uniraient pour permettre au pays de sortir des ornières où il a sombré sous Bolsonaro.


La vision manichéenne et psychorigide

de la gauche ne prédispose pas au dialogue

avec les autres forces politiques.


Curieusement, ce projet est apparu sur le tard. Pendant les années Bolsonaro, le parti de Lula s’est bien gardé de rallier des initiatives visant à destituer le chef de l’Etat alors que les motifs ne manquaient pas. Le leader de la gauche n’a pas pris d’initiative pour dialoguer avec les formations qu’il souhaite rallier aujourd’hui. Il aurait fallu lancer avec ces partis des négociations sérieuses visant à élaborer un programme de gouvernement et à définir les modalités d’une alliance. Pourquoi ce travail n’a-t-il pas été engagé ? On peut évoquer plusieurs explications. La gauche et l’extrême-gauche ont toujours consi-déré qu’elles détenaient une sorte de vérité absolue, que ce soit en matière de politique économique, de politique sociale ou de relations internationales. Elles constitueraient l’incarnation du bien face à des forces du mal. Cette vision manichéenne et psychorigide ne prédispose pas au dialogue. Le PT et les partis proches n’ont jamais accepté de réviser et leur credo idéologique et leur pratique du pouvoir. Depuis 2015, alors que le pays plongeait dans la pire récession de son histoire, à aucun moment le Parti des Travailleurs n’a accepté un débat sur la politique économique qu’il s’était acharné à mettre en œuvre. Sur le plan international, l’organisation de Lula maintient de solides relations amicales avec des régimes qui ne sont pas vraiment des modèles de démocratie : Cuba, le Nicaragua d’Ortega ou le Venezuela chaviste…



Photo de campagne (Alckmin à gauche) : il manque encore beaucoup de monde sur la photo.


Aucun bilan critique n’a été établi concernant la pratique du pouvoir par la gauche. Dès son premier mandat, pour disposer d’une base parlementaire stable, Lula a voulu obtenir le soutien d’élus et de partis du centrão. Ses proches conseillers n’ont alors pas lésiné sur les moyens et ont accepté comme allant de soi les demandes des forces politiques qu’il s’agissait de séduire, leurs appétits insatiables. Le cabinet de la Présidence a mis en place un système de pots de vin destiné à acheter l’appui de parlementaires (le men-salão). Il a ensuite organisé un vaste un dispositif de détournement des fonds de la Petro-bras destiné à financer discrètement les partis alliés (et accessoirement les caisses personnelles de leaders politiques), dispositif qui a fini par être découvert par la Justice. En bref, Lula et ses proches n’ont pas hésité à utiliser tous les rouages de la vieille poli-tique qu’il serait sans doute aujourd’hui plus difficile de mettre en œuvre à une même échelle. La gauche n’a jamais fait le bilan lucide et sincère de ces pratiques criminelles. Lula s’est toujours proclamé innocent. Il n’y avait que les "amis" de l’étranger pour croire à ces bobards. A l’intérieur du Brésil, l’absence d’inventaire et de reconnaissance d’erre-ments tragiques ont contribué et contribuent encore à alimenter un profond mouvement de rejet du personnage et de la sensibilité politique qu’il incarne. C’est aujourd’hui un obstacle majeur à la création d’une coalition réunissant toutes les forces attachées à la démocratie.


En lançant pendant la campagne de 2022 son projet d’une Concertación à la brésilienne, Lula a cru qu’il disposait encore des énormes atouts sur lesquels il avait pu compter en 2002, lors de sa première candidature. Il a cru que les alliés potentiels de la gauche n’avaient pas de mémoire et qu’il suffirait d’agiter la menace d’un effondrement de l’Etat de droit pour que toutes les forces de gauche et du centre se rangent derrière lui. En 2002, Lula jouissait d’une grande aura, d’un énorme capital politique, à la mesure des espérances qu’il avait suscitées. Grâce à ce capital et à un talent indéniable de négociateur, il a pu rallier rapidement la principale formation centriste de l’époque, le PMDB. Il a pu aussi brider les ardeurs révolutionnaires des tendances les plus radicales de son parti.


Le front élargi rêvé par Lula irait de

l’extrême-gauche marxiste à de

petits partis très marqués à droite.


Vingt ans ont passé. Ce charisme joue beaucoup moins aujourd’hui. Pourtant, le front élargi reste l’objectif du vieux leader de gauche. Comment va-t-il s’y prendre ? Une pre-mière étape serait de négocier avec les formations qui se sont rapprochées du centrão ces dernières années mais ne sont pas fermement associées au courant bolsonariste. C’est le cas du Parti Social Démocrate (PSD) qui dispose de 42 sièges. L’Etat major de campagne de Lula imagine aussi qu’il sera possible de compter sur une association avec des partis du centre-gauche et centre-droit. La stratégie de construction d’un gouver-nement d’ouverture élargi au centre passerait par le ralliement d’une partie des élus du MDB (42 sièges), une formation centriste qui a une forte tradition de soutien du gouver-nement en place, quelle que soit son orientation. Selon les stratèges de la gauche, Lula pourrait encore obtenir facilement l’appui des deux formations de centre-gauche dont la représentation parlementaire s’est affaiblie mais qui auront encore 18 députés à partir de 2023 : le PSDB et Cidadania. Les autres formations qui n’appartiennent ni au centrão, ni à la gauche pourraient également être associées à ce gouvernement dont la mission prin-cipale serait d’assurer un minimum de stabilité politique sur la période suivant le départ de Bolsonaro du pouvoir. Enfin, il n’est pas exclu qu’une partie des élus du nouveau parti União Brasil acceptent de participer à un tel projet politique. Le rassemblement ainsi créé formerait la base du gouvernement Lula à la Chambre, une base constituée de près de 290 députés dans l’hypothèse où une bonne moitié des élus d’União Brasil intégrerait cette majorité pour le moins composite.


L’état-major de campagne et les experts en tactique parlementaire du Parti des Travail-leurs ajoutent encore qu’il n’est pas utopique d’envisager un soutien d’une partie des élus du centrão. Le front élargi destiné à consolider une démocratie menacée irait donc de l’extrême-gauche marxiste à de petits partis très marqués à droite. Pour assurer la mise sur pied et la conduite d’un tel rassemblement, il faudra que le nouveau Président fasse preuve d’une extrême souplesse idéologique. La liste des concessions à envisager pour élargir au centre et à droite est longue. Sur le terrain des mœurs, il faudra oublier des engagements pris auprès de tous les secteurs de la société qui défendent les droits des femmes ou des minorités sexuelles, renoncer à toute avancée législative en matière d’avortement, etc.. Il est aussi probable que le gouvernement Lula ne pourra plus mani-fester de façon explicite sa solidarité révolutionnaire avec plusieurs gouvernements du sous-continent. Maduro, Ortega et les dirigeants de la Havane auront moins de nouvelles de leur camarade brésilien.


En matière économique, les révisions seront sans doute aussi déchirantes : abandon de tout interventionnisme sur le plan économique et de projets de renforcement du secteur public productif (pas de nouvelles privatisations). Il faudra surtout accélérer et élargir le programme de contrats de concession de services publics au secteur privé. Lancé sous Bolsonaro, ce programme a permis de développer et d’améliorer des infrastructures et de nombreux services à l’échelle locale. Tous les parlementaires (quelle que soit leur orientation) ont été satisfaits de voir que plusieurs chantiers essentiels avançaient enfin dans leurs circonscriptions et que des projets majeurs voyaient le jour. Last but not least : La grande coalition gouvernementale devra parvenir à définir une politique budgétaire capable de satisfaire à la fois un centrão habitué à obtenir les crédits qu’il sollicite (no-tamment grâce au mécanisme du budget secret) et les attentes de partis de la majorité, partisans d’une discipline budgétaire.


La grande coalition envisagée par Lula

réunirait l’extrême-gauche "woke" et la

droite catholique traditionnelle….


Ajoutons qu’il faudra faire accepter aux formatons les plus à gauche du vaste rassem-blement envisagé une plateforme de gouvernement qu’elles trouveront très indigeste.


La Concertación à la brésilienne permettrait au gouvernement Lula de disposer d’une majorité assez large à la Chambre. Dans l’hypothèse d’une adhésion des petits partis du centrão qui n’appartiennent pas au courant bolsonariste (PSC, Patriota, PTB) et de tous les élus d’União Brasil, la dite Concertación regrouperait 326 députés, soit une majorité plus que suffisante pour obtenir l’approbation de lois ordinaires et des amendements à la constitution (exigeant 60% des voix). La grande coalition disposerait par ailleurs de 57 sièges au Sénat (70,4%). En d’autres termes, ce vaste front garantirait non seulement la stabilité d’un gouvernement modéré du centre mais bloquerait toute initiative visant à la destitution du Président. Il réunirait l’extrême-gauche woke et la droite catholique tra-ditionnelle. Les stratèges du PT rêvent…


…Et la réalité politique.


Leur pari sera difficile si une formation nouvelle União Brasil ne mobilise pas l’ensemble de ses élus au service du front élargi. Ce parti récent résulte d’une fusion entre un parti de la droite traditionnelle (Parti Démocrate) et l’ancien Parti Social-Libéral auquel appartenait encore Jair Bolsonaro en 2018. Même si les groupes politiques qui ont créé la nouvelle organisation sont capables d’une grande capacité d’adaptation et de souplesse idéologique, il est difficile d’imaginer que les 59 députés et 12 sénateurs d’União Brasil rallient tous ensemble un gouvernement centriste qui serait dirigé par un personnage qu’ils n’ont cessé de combattre sur les dernières décennies.


En réalité, le nouveau parti regarde déjà ailleurs. Il est entré en négociation depuis sep-tembre avec le Parti Progressiste (une formation du centrão) pour constituer une fédé-ration. A cette fédération pourraient se rallier deux petites formations dont l’ancrage à gauche est très précaire : Avante et le Parti Républicain d’Ordre Social. Les quatre orga-nisations constitueraient alors un seul groupe à la Chambre et au Sénat. Si les négo-ciations qui doivent être conclues avant la fin de l’actuelle législature (décembre 2022) aboutissent, le centrão élargi comptera 309 députés et 47 sénateurs. Ces mouvements stratégiques en cours n’ont pas pour finalité de rendre la vie facile à un éventuel gouvernement Lula. Il s’agit de garantir à l’ouverture de la prochaine législature l’élection à la tête des deux chambres du Congrès de personnalités qui ont su renforcer le centrão et les prérogatives du pouvoir législatif, notamment en matière budgétaire. La bataille du centrão désormais est de placer à ces postes-clés des personnalités qui continueront à s’affirmer face à l’exécutif. Pour la chambre basse, le projet est de reconduire à son poste l’actuel Président Arthur Lyra, un homme de la droite traditionnelle.


Le bolsonarisme de la rue et des

plateformes numériques ne sera

pas disposé à faciliter la vie d’un

gouvernement Lula.


Au sein de ce centrão sûr de lui et dominateur, le courant bolsonariste est plus puissant que jamais. Au niveau de la société brésilienne, le bolsonarisme est désormais un cou-rant d’opinion installé et puissant. Les formations politiques qui le représentent sont devenues très influentes au niveau fédéral comme au niveau des Etats fédérés et des municipalités. Au sein de ces formations, la mouvance évangéliques et des catholiques conservateurs va se renforcer après les élections de 2022. Sur le terrain parlementaire, le courant de la droite évangélique domine de plus en plus des partis qui ont manifesté dans le passé une exceptionnelle capacité d’adaptation, un opportunisme sans limite. Ces partis se sont régulièrement ralliés au pouvoir en place lorsque celui-ci savait répon-dre à leurs attentes. Il n’est pas certain qu’ils puissent pratiquer le même contorsionisme aujourd’hui. Ils sont surveillés par les réseaux sociaux du bolsonarisme radical. Ils doivent s’aligner sur une droite évangélique qui sait se faire entendre dans les temples, dans les grands médias et au sein de la jeunesse. Le scénario le plus probable dans l’hypothèse d’une victoire de Lula est le suivant : la majorité des élus du centrão et des partis proches seront les relais parlementaires d’un bolsonarisme de la rue et des plateformes numé-riques. Ce dernier ne sera pas disposé à faciliter la vie du gouvernement Lula.


Les forces politiques de droite qui dominent le pouvoir législatif placeront très certai-nement un Président Lula élu avec une courte majorité devant un dilemme. Soit il acceptera de suivre des institutions législatives qui ont acquis sous Bolsonaro de nouvelles prérogatives et une véritable capacité d’initiative. Il devra alors accepter une nouvelle altération du régime présidentiel, ce dernier cédant la place à une forme de régime parlementaire. La politique de l’exécutif consistera à mettre en œuvre des orien-tations et des priorités qui auront été définies par le Congrès. Mais les marges de ma-nœuvre du gouvernement fédéral seront strictement limitées à l’espace que les institutions législatives voudront bien lui réserver.


L’autre option pour le Président de gauche sera de choisir l’affrontement pour desserrer l’étau. Il pourra par exemple nommer de nouveaux haut-magistrats à la Cour Suprême afin de rééquilibrer la composition de cette instance où siègent désormais deux Juges nommés par Bolsonaro. De telles nominations doivent être approuvées par le Sénat fédéral. Une crise institutionnelle grave sera ouverte si les noms proposés par le chef de l’Etat sont refusés par la chambre basse. Lula ne pourra pas tenter de sortir de cette paralysie en cherchant à mobiliser les organisations syndicales et celles de la société civile qui sont proches de la gauche, en sollicitant le soutien de la rue. Une telle ma-nœuvre aurait pour effet d’aggraver le climat d’affrontement déjà manifeste au cours de la campagne électorale de cette année. A la moindre fièvre sociale dont le Président serait l’inspirateur, le Congrès pourrait décider le lancement d’une procédure en desti-tution….


Le pire n’est jamais certain. Il y a les talents de conciliateurs de nombre de leaders politi-ques brésiliens. Il y a aussi le sens de l’Etat et des responsabilités qui guident l’action de plusieurs leaders politiques. L’avis de tempête publié ici n’annonce pas nécessairement un cyclone. La vigilance des institutions peut contenir la forte perturbation anticipée. Compte tenu de la force du bolsonarisme et de la polarisation extrême du pays, on voit mal cependant comment un troisième mandat de Lula pourrait se dérouler sans secous-ses très sérieuses.


Ces considérations ne signifient pas qu’une victoire de Jair Bolsonaro ouvrirait sur un avenir plus stable et constituerait la voie du salut. Les quatre années passées ont suffi pour démontrer le contraire. Les électeurs brésiliens méritaient un autre choix. Entre un politicien de gauche sur le retour et un Congrès livré à la droite conservatrice, il reste à espérer que des voix nouvelles s’élèvent pour imposer un minimum de stabilité politique, le respect des institutions et la restauration d’un dialogue entre deux Brésils qui ne se parlent plus.



 

[1] Voir la série de posts sur ce site : Les églises évangéliques contre la démocratie, https://www.istoebresil.org/articles

[2] Voir sur ce site le post : Lorsqu’une élection peut en cacher une autre, en date du 12 septembre 2022.

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