Le Brésil reste otage de la vieille politique (2).
- Jean Yves Carfantan

- il y a 4 heures
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Sports en chambres.
Les parlementaires sont souvent des acteurs clés du patrimonialisme et des logiques de comportement associées (physiologisme, clientélisme, etc..). Le phénomène marque la vie des assemblées législatives municipales et des Etats fédérés [1]. Il influence aussi fortement le travail des élus au niveau fédéral, au sein du Congrès National composé de la Chambre des députés (Camara) et du Sénat de la République. Les politiques patri-monialistes seront abordées ici en prenant l’exemple des institutions législatives na-tionales. Elles existent aussi à l’échelle des communes et des Etats fédérés. Soulignons cependant un point essentiel : à tous les niveaux de la vie publique, de nombreux parlementaires de toutes obédiences sont d’authentiques représentants de la population et privilégient le service de l’Etat et de l’intérêt commun. Ils forment cependant encore une minorité.
La majorité des élus se considèrent au mieux comme les mandataires de groupes de pression, de corporations ou de clans, au pire comme les défenseurs de leurs seuls inté-rêts individuels et familiaux. Ces acteurs politiques affichent toujours une étiquette, une identité idéologique. Derrière cet emballage, il n’y a aucun projet précis, aucune ambition d’amélioration de la société, aucun souci de représenter des électeurs à qui on doit rendre des comptes. Ces élus se considèrent comme détenteurs de privilèges et de ren-tes. Ils visent avant tout à pérenniser cette situation. Une fois la première élection ga-gnée, il s’agit de maximiser les avantages acquis, de redistribuer aux clientèles et sou-tiens et... de préparer la réélection. La carrière du parlementaire, ses choix d’alliances, sa soumission éventuelle à des groupes de pression, ses votes sont déterminés par un seul principe : l’opportunisme. La pratique du physiologisme est une règle de base. L’élu utilise les institutions et les politiques publiques pour "nourrir" ses amis et clients et satisfaire ses intérêts personnels.
Le pouvoir législatif fédéral : côté face.
Le parlement national brésilien est une organisation bicamérale : le processus législatif peut être engagé soit par la Camara, soit par le Sénat. L’autre chambre est alors chargée d’examiner [2] le texte proposé et de le voter. La Chambre des députés est l'assemblée représentative du peuple. Le pays est découpé en 27 circonscriptions correspondant aux 26 États plus le District fédéral. Ses représentants sont élus dans chaque État (y compris le District fédéral) [3], via un scrutin proportionnel de liste ouverte (la conquête d’un siège dépend autant du nombre de votes recueillis par chaque candidat que de celui accu-mulé pour son parti (ou alliance de partis) [4]. La chambre basse est composée de 513 députés. Le nombre de députés par État est proportionnel à la population de celui-ci. Ainsi, les États les plus peuplés se retrouvent favorisés. Le nombre de sièges qu'un État peut occuper varie entre 8 et 70 députés par État. Au Brésil, les députés sont élus pour des mandats de 4 ans.
Le Sénat fédéral est composé des représentants des États et du District fédéral, élus selon le principe majoritaire (sont élus les sénateurs qui obtiennent le plus grand nombre de voix). La proportion des voix par parti ou coalition n'est pas prise en compte, contrai-rement à ce qui se passe lors des élections des députés. Le Sénat fédéral compte 81 sièges, répartis de manière égale entre tous les États : chacun dispose de trois sénateurs, quelle que soit la taille de sa population [5].
Le palais du Congrès National à Brasília.

Côté pile : des élus bien servis.
Quiconque a pu visiter les locaux du Congrès National en milieu de semaine et lors de sessions parlementaires a été impressionné par la foule qui se presse dans les couloirs, les cabinets des élus, les salles de commissions et les auditoriums où se déroulent les séances plénières. Erigé à la fin des années 1950 par l’architecte Oscar Niemeyer au cœur de Brasilia, le palais du Congrès National héberge 594 parlementaires et leurs bataillons conséquents de secrétaires, attachés, porte-paroles et hommes à tout faire. A ces collaborateurs directs des élus, il faut ajouter les personnels recrutés par les deux chambres qui assurent des missions de sécurité, des tâches protocolaires et la gestion des locaux. Dans tous les pays du monde où le parlement dispose d’une compétence législative réelle, les élus ne peuvent pas travailler sans un minimum de collaborateurs. Au Brésil, ce minimum est très souvent dépassé. Le député ou le sénateur est entouré par un vaste aéropage de conseillers, d’assesseurs et de simples courtisans, tous pris en charge par l’institution législative.
En 2025, la Camara hébergeait plus de 15000 employés, soit près de 30 personnes par élu [6]. L’effectif du personnel travaillant au Sénat dépassait les 6500, soit 80,4 individus par parlementaire. La majorité des collaborateurs employés à la Camara (soit 11 906 en 2025) et au Sénat (4 168 la même année) occupaient des postes de confiance au sein des cabinets des élus (ils avaient été choisis et nommés par ces derniers). Cette mobilisation impressionnante de ressources humaines n’est pas générée par une activité législative qui dépasserait toutes les normes observées dans d’autres pays. Plusieurs titulaires de postes de confiance peuvent effectivement fournir à leur député ou sénateur une assis-tance technique précieuse, fondée sur une compétence avérée : expertise juridique et fiscale, connaissance des rouages administratifs, capacité en analyse économique, etc.. D’autres membres des équipes de cabinets occupent des emplois plus ou moins fictifs créés par le parlementaire, des emplois que ce dernier réserve à ses dépendants, fidèles et clients.

Tel ou tel parent d’un maire influent sur la circonscription du député fédéral sera chargé d’organiser les voyages de ce dernier. Un autre "ami" particulièrement actif lors des cam-pagnes électorales se verra offrir un poste d’attaché de presse ou de secrétaire parti-culier. Les intimes du parlementaire, ceux avec lesquels il entretient des relations per-sonnelles de longue date, assumeront des missions de conseillers spéciaux. Ils gèreront les relations avec les groupes de pression et lobbys que le parlementaire a choisi de servir. Chaque élu du Congrès National peut mobiliser et employer jusqu’à 25 personnes sur la base de critères de confiance personnelle. Le quota est presque systémati-quement rempli. Il s’agit ici avant tout de cultiver des liens de fidélité avec les membres d’une cour. La productivité du travail n’est pas la préoccupation centrale des élus du Congrès National…
Tous les emplois ainsi fournis au sein des cabinets sont bien rémunérés. Dans un pays où le revenu mensuel moyen par habitant était de 3560 réais (650 USD) en 2025, les rému-nérations mensuelles de base des personnels de confiance à la Chambre des députés variaient alors de 4000 à près de 11 000 réais. A ces salaires s’ajoutaient de nombreuses primes. Les appointements des agents fonctionnaires des deux chambres sont encore plus confortables. Ici encore de nombreuses allocations complémentaires viennent gon-fler les rémunérations (aides à l’éducation, santé, etc..). Enfin, les parlementaires ne sont pas les moins bien servis. Le salaire brut d’un député fédéral était de 46366,2 réais (8920 USD) au début de 2026. Outre son salaire, le député bénéficie d'une allocation pour l'exercice de son activité parlementaire qui peut atteindre 45 612,53 réais, selon son État d'origine. Cette allocation est destinée à couvrir les dépenses liées à son mandat (billets d'avion, location de bureaux, carburant et services de communication) [7]. A chaque élu est enfin alloué un budget (jusqu’à 133 170,5 réais/mois) qui lui permet d’embaucher jus-qu’à 25 collaborateurs. Les sénateurs n’ont aucun motif d’être jaloux de leurs collègues de la Camara. Les salaires bruts mensuels sont équivalents et également assortis de nombreux avantages (allocation de logement, prime couvrant les dépenses de l’élu, budget permettant l’emploi de 12 collaborateurs, assurance-maladie couvrant la famille, etc..).
Le nombre très élevé de personnes employées par les élus et les deux chambres du Congrès National, les rémunérations et avantages offerts : pour ces deux raisons, les ins-titutions législatives brésiliennes sont les plus coûteuses du monde. Une organisation internationale, Inter-Parlamentiary Union, compare régulièrement les dépenses de fonc-tionnement des institutions législatives de plusieurs dizaines de pays [8]. Les données les plus récentes pour le Brésil portent sur l’année 2023. Elles montrent que les institu-tions législatives fédérales brésiliennes sont les plus coûteuses du monde. Estimé en parité de pouvoir d’achat, le coût du fonctionnement de la Camara a atteint 3,182 mil-liards d’USD en 2023, contre 1,848 milliard pour la Chambre des représentants améri-caine, 1,562 milliard pour le Bundestag allemand et 856,6 millions pour la Chambre des députés française. Un député brésilien aura coûté 6,2 millions d’USD sur l’année de réfé-rence, contre 1,5 million pour l’élu de l’hexagone.
Beaucoup d’élus du Congrès ne se contentent pas d’optimiser leurs conditions de travail et celles de leurs dépendants immédiats. Ils utilisent leur siège parlementaire comme un actif destiné à renforcer la capacité d’influence du titulaire et à satisfaire ses intérêts personnels et familiaux, ceux de son cercle d’alliés et soutiens. Ces notables locaux ou régionaux cherchent à pérenniser leurs privilèges et le pouvoir qu’ils détiennent au sein de leurs fiefs, à élargir les réseaux de tous ceux qui forment leurs clientèles. Cette straté-gie génère trois phénomènes observables dans la vie des institutions parlementaires : un nomadisme inter-partisan récurrent, l’utilisation des amendements à la loi budgétaire pour servir des intérêts particuliers, l’enrichissement personnel et familial très rapide d’un grand nombre de personnalités politiques.
Parlementaires nomades.
Dans la plupart des démocraties occidentales, lorsqu’un élu quitte sa formation politique d’origine pour adhérer à un autre parti, l’évènement ne passe pas inaperçu même si l’identité idéologique de la structure d’accueil n’est pas très éloignée de celle de l’organisation abandonnée. Plus la notoriété du "migrant" est forte, plus il doit s’expliquer, justifier la rupture et la nouvelle adhésion. Faute de quoi, il risque de fragiliser sa carrière politique. Au Brésil, les migrations inter-partisanes sont des évènements courants, consi-dérés presque normaux, au moins au sein des formations parlementaires dites du Centrão. A la Chambre des députés et, dans une moindre mesure au Sénat, l’élu peut changer de parti et de groupe en cours de mandat. Elu sous la bannière d’un parti il peut se représenter comme candidat d’une autre formation. Au cours d’une longue carrière parlementaire, il n’est pas rare qu’un notable ait changé plusieurs fois d’écurie.
Deux circonstances particulières favorisent le mouvement migratoire : Immédiatement après un scrutin et quelques mois avant un autre. La première est la période de constitu-tion des majorités parlementaires qui soutiendront le maire de la commune, le gouver-neur de l’Etat fédéré et le Président de la République. A ces trois niveaux, l’exécutif dé-bauche des élus parlementaires pour constituer ou renforcer sa base d’appui au sein des institutions législatives. Ainsi, au plan fédéral, le Président élu doit construire et entretenir sa majorité à la Chambre et au Sénat. Le régime est un régime présidentiel dit de coali-tion. Les règles électorales fragmentent la représentation politique au sein du Congrès. Au-delà des forces politiques qui lui sont fidèles, le chef de l’Etat est donc contraint de pratiquer des marchandages politiques continuels avec les leaders politiques parle-mentaires, après que les électeurs se soient prononcés lors des scrutins, en vue d'obtenir des soutiens lors de votes cruciaux, moyennant des postes et d'autres avantages âpre-ment disputés. Ces marchandages n’ont pas pour finalité de dégager des consensus du-rables et de construire un accord politique. Il s’agit pour le Président et son gouver-nement d’offrir aux parlementaires des postes, des financements, des privilèges…Sans ces marchandages, la gouvernabilité est pratiquement impossible.
La seconde circonstance est la phase de préparation d’une élection à venir. Nombreux sont les élus obsédés par le souci de conserver leur siège, la position de pouvoir acquise et la capacité de contrôler des ressources publiques. Le député fédéral sait que le capi-tal politique accumulé dans sa circonscription dépend largement du soutien d’un réseau dense d’élus locaux (maires, membres d’assemblées municipales et des assemblées lé-gislatives des Etats fédérés) qu’il faut régulièrement entretenir et renforcer. Tous ces acteurs locaux sont souvent des clients du député qui siège à Brasilia et dont ils ont fait la campagne. L’élu fédéral est d’abord et trop souvent un notable entouré de nombreux amis intéressés par des emplois publics, des crédits, des subsides en tous genres. En re-tour, ces proches sauront se mobiliser lorsque le député rentre dans sa région, se rappel-le au bon souvenir de ses électeurs et organise une prochaine campagne. Le candidat à la réélection doit choisir la formation politique qui sera la plus efficace à l’échelle de son fief d’origine pour servir sa stratégie.
Si les changements d’écuries peuvent se produire à tout moment pendant une législa-ture (la répartition des sièges au sein de la Camara et du Sénat bouge en permanence), les mouvements migratoires sont particulièrement intenses à la veille d’élections géné-rales. En année électorale, les élus disposent d’un délai de plusieurs semaines avant d’annoncer s’ils restent fidèles à leur formation initiale ou s’ils changent d’auberge (passé ce délai, le nomadisme n’est plus autorisé). Cette période dite de fenêtre électorale per-met à chacun de s’adapter à l’évolution des rapports de force politiques locaux qui ont pu être modifiés en profondeur lors du dernier scrutin municipal (qui a lieu deux ans avant les élections générales). Les migrants sont ceux qui vendent leurs mandats aux partis qui devraient (mieux que ceux qu’ils quittent) maximiser leurs chances de réélection. La nouvelle auberge dans laquelle atterrit l’élu mettra à son service tout l’appareil local (édiles municipales, militants, agents électoraux). En retour, s’il est élu, ce dernier renfor-cera la capacité d’influence du parti d’accueil à l’échelle nationale.
Soldes des départs et adhésion par formation politique à la Camara en avril 2026.

Source : Camara de deputados.
Le phénomène migratoire est particulièrement spectaculaire cette année. C’est le cas au sein de la Camara. A la veille des élections générales de 2018, 85 députés (16,5% de l’effectif total) avaient changé de formation. En 2022, ils étaient 121 (23,6%) à rejoindre une nouvelle écurie avant le scrutin. Cette année, 132 élus (plus de 25%) ont quitté leur parti pour intégrer les rangs d’une autre formation. Au terme de ces mouvements, les forma-tions qui dégagent le solde migratoire positif le plus élevé sont celles qui ont progressé lors du scrutin municipal d’octobre 2024 sur les communes et les régions où se concen-trent un grand nombre d’électeurs. Ces partis appartiennent tous à ce bloc que le jargon désigne sous le terme de Centrão ou à la droite bolsonariste. Dans les formations de gauche qui revendiquent une identité idéologique plus nette, les migrations existent aussi mais elles sont moins importantes en nombres.
Le nomadisme politique ne concerne pas seulement les élus du Congrès National. Il existe aussi au sein des assemblées municipales. Il concerne aussi les membres des assemblées législatives et les gouverneurs des Etats fédérés. En janvier 2026, le gouverneur de l’Etat du Goiás a ainsi annoncé qu’il abandonnait União Brasil pour rejoindre le PSD (Partido Social Democrata), une autre organisation du Centrão…
Captation du budget fédéral.
Le budget du gouvernement fédéral brésilien présente un degré élevé de rigidité, les dépenses obligatoires représentant plus de 90 % des dépenses totales. Ainsi, les res-sources restantes pour les dépenses discrétionnaire (fonctionnement des administratons et services fédéraux, investissements publics), sont insuffisantes pour répondre aux be-soins de la gestion publique. Le pouvoir législatif participe à la définition de la politique budgétaire fédérale en adoptant des amendements à la loi de finances qui visent à créer des dépenses. Ce recours aux amendements budgétaires a considérablement augmen-té sur les dix dernières années. Il absorbe une part croissante des ressources disponibles pour le paiement des dépenses discrétionnaires, évinçant d’autres dépenses du budget.. Les montants versés sont passés de 3,9 milliards de réais en 2015 à 48,3 milliards de réais en 2024, en valeurs réelles de 2024. Par ailleurs, des modifications de la Constitution et de nouvelles lois adoptées à partir de 2013 ont rendu obligatoire le paiement de ces amendements, relevé leur montant minimal, créé de nouvelles modalités d’amende-ments, contraint le pouvoir exécutif à réserver des ressources croissantes destinées à être utilisées par les parlementaires, indexé le montant minimum obligatoire à allouer aux amendements sur la croissance des recettes, et enfin ont assoupli les exigences en matière de transparence et de contrôle de l’utilisation des ressources.
On distingue aujourd’hui trois catégories d’amendements parlementaires au budget de l’Etat fédéral. Il y a d’abord les amendements individuels proposés par chacun des élus. Le pouvoir exécutif est tenu de réserver à ces amendements l’équivalent de 2 % des recettes courantes nettes du gouvernement fédéral de l’année précédente (9). Les votes des parlementaires sont généralement purement formels : tous les amendements indivi-duels présentés sont systématiquement approuvés. Cette procédure est très prisée car les décaissements prennent de grandes libertés quant aux règles des marchés publics et souvent s'en exonèrent totalement. En 2024, chacun des 513 députés s’est vu recon-naître officiellement un droit de tirage moyen sur le budget fédéral 40,8 millions de réais (7,4 millions d’USD). Chaque sénateur disposait d’une enveloppe encore plus confortable : 74,8 millions de réais (13,6 millions d’USD).
La seconde catégorie est celle des amendements de groupe parlementaire : leur paie-ment est également obligatoire pour l’Exécutif, qui doit réserver 1 % de la recette nette à cette fin. En théorie, ces amendements devraient se concentrer sur des projets et des activités à l'échelle de l'État, mais dans la pratique, ils finissent souvent par être fraction-nés en petits montants destinés à des fins municipales, à l'instar des amendements individuels. Il y a enfin les amendements proposés par les Commissions parlementaires [10].
Evolution du montant total des amendements parlementaires au budget fédéral.
(milliards de réais de 2024).

En 2022, la Cour suprême fédérale a jugé inconstitutionnelle une autre modalité d’amen-dements dits du rapporteur, pratiqués depuis 2020 (11) et distribués de façon opaque aux leaders et notables de tous les partis. La réaction politique du Congrès a consisté à réaffecter les ressources initialement destinées aux amendements du rapporteur à d'autres types d'amendements (ceux des commissions notamment, tout aussi opaques dans leur destination que feu les amendements du rapporteur). Ainsi, le Congrès a con-tourné la décision de la Cour suprême…Quelle que soit leur catégorie, la plupart de ces amendements conduisent à affecter des ressources fédérales à des opérations locales (projets municipaux ou des Etats fédérés). Des fonds sont transférés directement vers le compte de la mairie choisie par le parlementaire. Tel ou tel ministère fédéral peut ainsi cofinancer des travaux et services de nature locale (construction de terrains de sport, pa-vage des rues, don de matériel agricole aux mairies, création et modernisation d’écoles ou de postes de santé, etc). Les fonds peuvent aussi être transférés par les ministères à des ONGs locales souvent proches du ou des parlementaires qui ont sollicité des amen-dements…
Le Congrès adopte plusieurs milliers d’amendements par an (6310 en 2025) au cours d’une brève période d’examen législatif du projet de loi budgétaire. In fine, ces droits de tirage des parlementaires sur le budget fédéral finissent par être adoptés sans qu’il y ait eu la moindre analyse technique de leur pertinence ou de leur rapport coût-bénéfice. Au fil des ans, les propositions d’amendements sont devenues de plus en plus floues (objet du financement, relais locaux, lieux des investissements à réaliser, procédure de sélec-tion et identités des opérateurs privés contractés). Ainsi, tout en respectant la limite nu-mérique des amendements qu’ils pouvaient présenter, les parlementaires sont parvenus à couvrir un nombre bien plus important de lieux et de chantiers, ce qui a accru la dis-persion des ressources. Les évaluations à posteriori des projets financés sont devenues plus rares. Lorsque les organismes fédéraux de contrôle ont cherché à vérifier la légalité de l’utilisation des ressources, ils ont découvert d’innombrables cas de corruption et de détournement de fonds. Les auteurs d’amendements sont rarement soucieux de soutenir des projets cohérents de développement à l’échelle locale. Ils cherchent avant tout à entretenir leurs réseaux en multipliant les cadeaux aux amis et clients qui font leur carrière et savent s’en servir.
Ces emendas parlamentares, négociées individuellement dans un cadre fortement per-sonnalisé, sont définis et mis en œuvre dans un contexte clientéliste d'échange. La fré-quente contrepartie des financements «extra» fournis aux amis est la conquête ou la consolidation de soutiens politiques. Nombre de parlementaires obtiennent aussi par cette voie des concours publics aux entreprises locales (par le biais d’appels d’offre truqués) dans lesquelles ils ont des intérêt. Les fonds sont aussi souvent destinés à des associations, ONGs ou corporations professionnelles qui forment la base de soutien locale de l’élu.
Un levier efficace d’enrichissement personnel.
Le mandat électoral ne permet pas seulement d’installer, de consolider et de perpétuer le pouvoir d’élus et de leurs clientèles. Il constitue aussi pour de nombreux notables un levier très efficace d’enrichissement personnel et familial. Le phénomène n’est évidem-ment pas observé uniquement au Brésil. Néanmoins, dans ce pays, la carrière politique est un moyen particulièrement performant. Il est très prisé par tous les individus qui visent l’accumulation rapide d’un patrimoine financier conséquent. L’entrée dans la car-rière marque un changement radical de statut économique et social pour tous les nou-veaux ve-nus qui n’ont pas grandi dans le sérail. Il y a d’abord l’accès à de nombreux privi-lèges : appointements très confortables, frais de toutes sortes pris en charge, multiples conseillers, assesseurs ou hommes à tout faire. Il y a encore un formidable système d’auto-impunité mis en place par le monde politique lui-même. Il permet à de nombreux responsables de l’exécutif, du législatif et…du judiciaire (plus de 22 000 personnes au niveau national) de ne pas relever de la justice ordinaire [12] mais d’une justice supé-rieure. Il y a enfin le fatalisme d’une population qui considère trop souvent des pratiques délictueuses et criminelles comme tolérables lorsque les auteurs sont des édiles locales, des parlementaires ou des responsables nationaux.
De l’administration communale à celle de l’Etat fédéral, des élus remarquables assument leurs mandats sans déroger à l’éthique. Nombreux sont ceux qui profitent au contraire de toutes les aubaines. La création et le maintien d’emplois fictifs est une pratique très ré-pandue qui permet aux notables et à leurs entourages de détourner des fonds publics via le partages des salaires reçus avec les amis supposés occuper de tels emplois. La concussion est aussi une réalité systémique. Le droit de la construction, dont le régime est défini à l'échelle des communes, et les permis de construire délivrés en pleine sou-veraineté par les mairies, constituent un domaine où se mêlent à l'ordinaire intérêts publics et privés peu scrupuleux. Attributions de licences et d'autorisations donnent lieu à de fréquentes pratiques mercantiles exercées souterrainement, allant jusqu'à impliquer de véritables organisations délictueuses, voire criminelles, dans les corps officiels char-gés d'octroyer et/ou de contrôler des droits (fisc, travail, santé, environnement, etc.)[13]. L’entreprise de BTP ou le fournisseur d’équipement qui a gagné une procédure d’appel d’offre fournit évidemment des "compléments de revenus" aux élus qui ont falsifié cette procédure…Les dons de soutien aux formations politiques incluent souvent des "cadeaux" plus personnels aux leaders de ces organisations. En somme, il faut être particulièrement vertueux pour ne pas s’enrichir en politique. Les opportunités d’accroissement des patri-moines personnels sont liées indirectement à l'ampleur des ressources gérées ou super-visées par les organes exécutifs et les Assemblées d'élus de la République.
Tous les élus (municipaux, des Etats fédérés et des institutions fédérales) et personna-lités exerçant une charge publique doivent publier un état de leur patrimoine lors de leur prise de fonction et début de mandat. Très souvent, cet état sous-estime la fortune réelle du déclarant. Ce dernier a pu dissimuler l’importance des avoirs détenus au Brésil en utilisant des prête-noms. Il a pu encore utiliser des canaux clandestins de transfert à l’étranger de ressources financières….Néanmoins, en dépit de ces limites, la comparaison des déclarations dans l’intervalle de deux mandats ou prises de fonction montrent que pour l’écrasante majorité des déclarants la carrière politique ou le poste de respon-sabilité dit de confiance dans la sphère publique sont à l’origine d’un enrichissement personnel rapide et souvent spectaculaire. Il n’y a pas de cas connu de professionnel de la politique ou d’amis qui se soient appauvris au fil du temps….
Ce professionnel appartient en général à sommet de la pyramide des revenus et des patrimoines. Considérons par exemple les 513 parlementaires de la Camara élus en 2022 [14]. Ensemble, en début de mandat, selon le Tribunal Supérieur Electoral, ils disposaient d’un patrimoine de 1,5 milliard de réais, soit 287,4 millions d’USD. En moyenne, la richesse de député atteignait près de 3 millions de réais (560 235 USD). Cette dernière somme peut paraître modeste si on la compare à la valeur du patrimoine moyen d’un Allemand ou d’un Français de la classe moyenne. C’est aux avoirs du Brésilien moyen qu’elle doit être comparée. En 2023, une étude réalisée par la Fondation Getulio Vargas [15] a montré que le patrimoine moyen au Brésil était de 47 400 réais par tête. En d’autres termes, le patrimoine moyen d’un député fédéral était 62 fois plus important que celui du simple citoyen...
Sur les 513 déclarants en 2022, 52 élus annonçaient un patrimoine personnel dépassant 19 millions de réais (3,65 millions d’USD), soit plus de 400 fois la richesse d’un Brésilien moyen. Détail éclairant : ces élus super-riches étaient aussi ceux dont la carrière politique avait été la plus longue…De l’autre côté, 233 de leurs collègues déclaraient un patrimoine moyen de 1,758 million de réais. La plupart étaient des élus entrés dans la carrière en 2022 ou lors des élections générales de 2018…
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Le patrimonialisme et ses maux (clientélisme, opportunisme politique, captation par des élus des institutions et ressources publiques, corruption, etc..) n’est pas une exclusivité brésilienne. Dans le pays-continent d’Amérique du Sud, ce patrimonialisme est le cancer dont peu de candidats aux élections parlent au fil de campagnes envahies par les dis-cours populistes et démagogiques, les confrontations idéologiques irréelles. C’est l’élé-phant dans la pièce, le tabou que tout le monde voit mais dont personne ne parle, sauf lorsqu’il bouge un peu et que des scandales fracassants font la une des médias. Le Brésil peut-il se débarrasser de cette plaie et construire ainsi un Etat plus efficace et plus juste ? Quels moyens faut-il envisager pour éradiquer ce mal ou au moins en limiter la propagation ? Ce questions seront abordées dans un troisième et dernier post de la série.
A suivre....... Sortir de l'ancien régime.
[1] Des institutions législatives existent au niveau des 5569 communes ou municipios (les camaras municipais regroupent 58 208 élus, les vereadores) et des 27 Etats fédérés (y compris le district fédéral). On compte 1059 députés des Etats et du District Fédéral.
[2] Le bicaméralisme permet de prendre en compte à la fois des questions spécifiques soulevées par tel ou tel secteur de la population et des enjeux généraux. Au niveau de la Chambre des députés (513 membres), chaque élu peut présenter des demandes particulières. De leur côté, les 81 sénateurs se consacrent aux problèmes plus généraux. Le bicaméralisme combat la tyrannie de la majorité. Les minorités peuvent être représentées tout en tenant compte des intérêts de la majorité.
[3] Les électeurs ont la possibilité d’effectuer un vote préférentiel en faveur d'un candidat de la liste pour laquelle ils votent, afin de faire remonter sa position dans la liste établie par le parti.
[4] Les électeurs peuvent voter soit pour un candidat en particulier, soit pour le parti tout entier de leur choix. Les résultats donnent un certain nombre de sièges pour chaque parti, qui sont ensuite distribués pour leurs candidats ayant reçu le plus de votes - néanmoins, depuis quelques années, ils doivent avoir reçu plus de 10 % des voix pour pouvoir obtenir un siège.
[5] L’âge minimal requis pour être élu sénateur est de 35 ans. Le mandat s’étend sur huit années. Tous les quatre ans, un tiers des sièges est renouvelé lors des élections générales et deux tiers lors des élections suivantes.
[6] Aux Etats-Unis, pour chaque représentant, on comptait en 2025 21,2 employés de la chambre basse. Au Royaume-Uni, pour chaque parlementaire de la Chambre des Communes on compte moins de 5 employés.
[7] Le député peut également bénéficier d'une aide au logement, d'une prise en charge des frais médicaux et d'une allocation pour les frais d'impression.
[8] Etude réalisée par Inter-Parlamentary Union, Global datas on national parliaments, disponible sur le site : https://data.ipu.org/parliament/BR/BR-LC01/administration/administration/
[9] Sur ce montant total, 1,55 % des recettes courantes nettes est affecté aux amendements des députés et les 0,45 % restants aux amendements des sénateurs. En conséquence, chaque député reçoit une enveloppe financière plus modeste, et chaque sénateur une enveloppe plus importante, pour financer jusqu’à 25 postes de dépenses qu’ils choisissent eux-mêmes (chaque poste comptant pour un amen-dement). Il peut décider librement comment et où dépenser cet argent.
[10] Leur paiement n’est pas obligatoire et aucune réserve de crédits n’est prévue à cet effet. Ils sont ajoutés au budget par les parlementaires soit en réduisant d’autres dépenses prévues par l’exécutif, soit en réévaluant les recettes estimées par l’exécutif.
[11] Entre 2020 et 2022, le Congrès avait adopté une autre modalité : le rapporteur général du budget augmentait les montants alloués aux dépenses et, au cours de l’année, ces fonds étaient répartis entre les parlementaires à l’issue de négociations politiques. La difficulté à identifier les parlementaires bénéficiaires de chaque tranche de ressources débloquées par ce type d’amen-dement lui a valu le surnom de « budget secret ». En 2022, la Cour suprême fédérale a jugé ce type d’amendement inconstitutionnel.
[12] Un régime de juridiction d’exception (appelé foro privilegiado) permet à des milliers de per-sonnes de ne plus relever de la justice ordinaire mais d’une justice d’un niveau supérieur. Les députés et sénateurs par exemple ne peuvent être jugés que par la Cour Suprême (STF).
[13] Les achats d'actes de justice afin d'obtenir par exemple des habeas corpus, ou encore des sentences judiciaires favorables aux puissants font aussi partie de la panoplie des opérations que favorise un tel contexte patrimonialisé.
[14] Les données sur le patrimoine déclaré par chaque parlementaire du Congrès National en début de législature et utilisées ici sont fournies sur le site du Congrès National :
[15] FGV Social, Mapa da riqueza no Brasil, 2023. Etude disponible sur le site :



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